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Comment l’épidémie de COVID 19 révèle les limites structurelles de nos systèmes agricoles et alimentaires

Publié le 15.06.2020 Mis à jour le 26.06.2020

La journée mondiale de la lutte contre la faim prend une résonance toute particulière cette année, alors qu’à l’ombre de la pandémie COVID-19 couve une crise alimentaire majeure.

Par Sylvie Bukhari-de Pontual

Cette tribune a été publié dans le journal La Croix le 15 juin 2019 pour la journée contre la faim dans le monde
Cette situation préexistait, puisque déjà l’année dernière on dénombrait 821 millions de personnes souffrant de la faim dans le monde. Soit la 4e année consécutive de hausse.
Et avec la mise en place d’un nouvel indicateur par les agences des Nations Unies ressortait un chiffre effrayant : 2 milliards de personnes étaient victimes d’insécurité alimentaire. Soit près d’1 personne sur 4 dans le monde.

La crise sanitaire aujourd’hui exacerbe cette situation déjà inquiétante. Ce sont les populations pauvres et précaires, partout dans le monde, qui sont impactées, effaçant d’ailleurs la dichotomie Nord / Sud longtemps mise en avant.

La preuve : ces longues files d’attente pour accéder à l’aide alimentaire, tant à Bobigny, qu’à Los Angeles ou à Johannesburg.

Le directeur du Programme Alimentaire Mondial, David Beasley, a récemment parlé d’une pandémie de la faim, avec le risque de voir le nombre de personnes en situation de sous-nutrition aigüe doubler.

C’est l’arbre qui cache la forêt. Derrière ces situations extrêmes et d’urgence, ce sont en effet des centaines de millions de personnes supplémentaires qui sont et vont à moyen terme être confrontées à des difficultés d’accès à l’alimentation.

Fermeture des marchés ou des écoles qui ne permettent plus l’accès à la cantine pour des millions d’enfants, mise à l’arrêt du secteur informel générant absence de ressources pour des populations précaires dépendantes de revenus journaliers, difficultés d’approvisionnement et d’accès aux intrants pour les paysans et paysannes, fermeture des ports et des routes

La pandémie du COVID-19 et l’accentuation de la crise alimentaire qu’elle entraîne révèle les limites structurelles de nos systèmes agricoles et alimentaires.

Après la crise économique de 2008, générant des émeutes de la faim dans des dizaines de pays dans le monde, après la crise climatique qui impacte durablement la production et l’alimentation des populations partout dans le monde, c’est aujourd’hui la crise sanitaire qui met crûment en lumière leur inefficacité.

L’heure n’est donc pas à relancer la machine telle qu’elle (dys)fonctionnait il y a encore quelques mois, ni à faire appel aux vieilles recettes qui ont montré leur inutilité voire leur danger, mais bien à repenser en profondeur notre manière de produire, transporter, commercialiser, consommer notre alimentation.

Dans ce cadre, des solutions commencent à être avancées dans le débat public, par une diversité d’acteurs, multipliant les expressions quasi magiques censées résoudre tous nos maux.

Mais soyons vigilants sur ce que recouvre ces mots ! Ainsi, on évoque beaucoup la nécessité de relocaliser, notamment notre production agricole. On voit aussi émerger la notion de souveraineté alimentaire, chère au CCFD-Terre Solidaire et nombre de ses partenaires et alliés depuis 1996.

Une souveraineté alimentaire, que certains estiment nécessaire de qualifier de solidaire. C’est bien mal connaître la définition historique qui tout en reconnaissant le droit des peuples à définir leurs propres politiques agricoles et alimentaires, souligne la nécessité que ces choix ne nuisent pas à un tiers.

Pour autant, la souveraineté alimentaire à la mode 2020 est pensée aujourd’hui de manière géographiquement limitée (une souveraineté qui serait uniquement française et européenne), cela afin de pouvoir réaffirmer une vocation exportatrice de notre pays qui a déjà montré ses impacts négatifs sur nombre de pays du Sud.

Il est ainsi urgent que les responsables politiques cessent de nous noyer sous des torrents de mots qui pervertissent leur sens profond et nous font croire que tout évolue sans qu’en réalité le système ne soit vraiment modifié.

Ce sont nos modèles de productions agroindustriels qu’il faut changer
, en promouvant et soutenant l’agroécologie.

Ce sont les règles commerciales et les marchés mondiaux à la merci des spéculateurs qu’il faut réformer en profondeur. C’est la place des grands investisseurs privés dans l’agriculture, plus intéressés par leur profit que par la sécurité alimentaire des populations locales, qu’il faut remettre en question.

C’est l’impact climatique de notre alimentation qu’il faut cibler
, et non pas cacher sous le voile d’une agriculture qui serait uniquement « solution », permettant ainsi de taire que notre système agricole et alimentaire génère 1/3 des émissions de GES au niveau mondial.

Ce sont les paysannes et les paysans partout dans le monde qu’il faut mettre au cœur des politiques publiques
et des espaces de prise de décision.

Et surtout rappeler, dans chacun de ces combats, que si la faim est un scandale, le plus grand est celui de l’inaction politique.

Alors que la 3e crise alimentaire mondiale du XXIème siècle est en train de s’installer, il est plus que temps d’agir. Maintenant et ensemble !


Sylvie Bukhari-de Pontual, présidente du CCFD-Terre Solidaire

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