Un avenir sans faim

Numéro 294- juillet/août 2016

 

Des paysannes et paysans en marche pour leurs droits

Accaparement des terres, accès à l’eau, disparition des semences paysannes : « mêmes causes, mêmes luttes » ont plaidé près de 300 organisations de quinze pays* de la sous-région lors d’une caravane de mobilisation citoyenne et d’interpellation des pouvoirs publics. Au printemps dernier, elle a conduit durant un mois ses participants du Burkina Faso au Sénégal.
Journal de bord de l’étape malienne.

7 mars 2016, frontière sud-est du Mali. Le soleil est au zénith. Sous le carbet, un policier malien en faction saisit le bordereau avec un brin de suspicion. Le document est bardé de tampons officiels. Il vaut sauf-conduit pour les quelque 120 passagers partis à l’aube de Bobo-Dioulasso, au Burkina Faso. « Ça nous a pris des semaines de négociation avec les ministères et les gouvernorats », explique l’un des organisateurs de la caravane.

Dans les deux bus, des ressortissants du Burkina Faso, mais aussi du Togo et ... du Bénin. « Ce sont des paysans venus défendre la souveraineté alimentaire », plaide l’un de leurs hôtes maliens. Au poste, on n’en a pas entendu parler de cette « Caravane ouest-africaine pour la terre, l’eau et les semences ». Un coup de fil et c’est réglé. D’ailleurs, des coups de klaxon, les voilà ! Embrassades. Lucien Silga, qui pilote la délégation burkinabè, informe que les Nigérians ont été empêchés de venir pour raisons logistiques. Quant aux Nigériens, ils rallieront la caravane à Dakar, son port d’arrivée. Mais Raymond Tetteh, l’unique Ghanéen dépêché, lui, est bien là. Dans les bus, on règle les premières urgences : glisser des puces maliennes dans les téléphones mobiles.

Cette marche qui réunit 400 participants de quinze pays, dont plusieurs partenaires du CCFD-Terre Solidaire parmi les organisateurs [1], a pour objectif de dénoncer l’accaparement des ressources naturelles mais aussi de jeter les bases d’un mouvement citoyen régional de défense de la souveraineté alimentaire.

Préservation des semences paysannes

Sikasso, capitale du Sud-Est malien. Les caravaniers sont accueillis dans les équipements du stade Babemba Traoré. Un format très dynamique, qui se répètera tout au long des vingt-deux jours de la pérégrination : les organisateurs ont fait coïncider l’étape avec une mobilisation locale.

À Sikasso, c’est une rencontre consacrée à la défense des semences paysannes qui a drainé pendant quatre jours une centaine d’acteurs régionaux à l’initiative de la Convergence des femmes rurales pour la souveraineté alimentaire (Cofersa) et du Comité ouest-africain des semences paysannes (Coasp-Mali). « Nos marchés sont envahis de semences industrielles ! », s’exclame Ali Ongoiba, du Coasp. Il brandit des épis de millet et de sorgho de son champ.

« Ça, c’est notre patrimoine, il nous a été légué par nos parents, et nous avons la responsabilité de le transmettre à nos enfants. Il est menacé, mais nous sommes convaincus que nous parviendrons à le sauver ! »

Dans la « salle » de réunion, dressée sous l’ombre des acacias, les femmes sont réunies. Alima Traoré, présidente de la Cofersa, raconte l’histoire encourageante de ce groupement de trente-six coopératives de maraîchères bio des environs de Sikasso.

« Nous avons compris qu’il fallait aussi nous occuper de reproduire et conserver nos propres semences pour gagner le défi de la souveraineté alimentaire. Elles s’adaptent mieux au changement climatique que les variétés des firmes, contrairement à leurs discours ! »

La rencontre a des allures d’université populaire : de nombreux caravaniers découvrent cette problématique des semences. « Une émergence récente, confirme Anne Berson, qui coordonne à Ségou les programmes ouest-africains du réseau Biodiversité échanges et diffusion d’expériences (Bede). Il s’agit de faire reconnaître la valeur d’un savoir-faire paysan qui a permis la sélection, l’amélioration et la diffusion de variétés remarquables. »

Namori N’Koné témoigne : il cultive depuis 1962 les deux mêmes variétés de maïs – « excellentes ! » –, sans avoir relevé la moindre altération de leurs qualités. Mil, sorgho, millet, niébé, arachide, riz, maïs, quinoa, sésame, gombo... Les producteurs locaux ont déployé leurs trésors semenciers sur des nattes, et les invités y chinent gaiement, convaincus de déni cher des perles rares.

Droit au foncier des femmes et des paysans sans terre

8 mars. Elles ont enfilé leurs robes estampillées « journée de la femme ». Elles dansent, chantent... Et préparent les repas, lavent les assiettes. La grande bataille féministe n’est pas domestique. Au micro, Tene Kanté, matrone poétesse au verbe ravageur, met les pieds dans le plat.

« Nous, les femmes paysannes, n’avons pas de terre ! C’est une précarité qui menace en permanence notre autonomie. »

Cette interpellation surgira tout au long du parcours de la caravane. En dépit de lois égalitaires, la coutume a la vie dure un peu partout en Afrique : la terre y appartient aux pères, aux maris, aux fils. Et quand ils la louent aux femmes, ce sont souvent des parcelles médiocres et sans garantie de durée. Cas rare : la Cofersa, par sa détermination, a obtenu un titre foncier pour quatre hectares.

Alors qu’on ne l’attendait plus, le gouverneur de région apparaît enfin. Propos convenus et mitigés envers la démarche émancipatrice de la caravane. Ils seront heureusement compensés par le discours « pro paysan » improvisé par le ministre de la Promotion de l’investissement et du secteur privé, en visite impromptue à Sikasso ce jour-là. Il est chaleureusement applaudi.

9 mars  : Bamako, Stade du 26-Mars, où le troisième Village des sans-terre a pris ses quartiers. Les caravaniers s’y retrouvent un peu noyés en effectif seulement, car la lutte pour le foncier est le grand dénominateur commun de ce forum. L’un des principaux inspirateurs de la caravane est d’ailleurs la Convergence malienne contre l’accaparement des terres (CMAT).

Le soutien du peuple du Burkina Faso

Venus de Niamakoro, de Sirakoro Niare, de Dladi Koulikoro, de Benkadi, de Kalabambougou... Ils sont plus d’un millier à brandir leurs revendications entre la Place de la liberté et le monument de l’Indépendance. Ils reçoivent le soutien du peuple du Burkina Faso en résistance contre les OGM et des délégations étrangères à la caravane.

La marche, autorisée au tout dernier moment, pour cause d’état d’urgence dû aux menaces terroristes, est rythmée par les « dégage ! » lancés aux « mauvais » maires, députés, ministres, gouverneurs, etc. Deux députés maliens rejoignent les marcheurs pour afficher leur soutien.

10 mars. Les officiels maliens se vengent de la « gifle » médiatisée de la veille : ils boudent ostensiblement la conférence de clôture du Village des sans-terre. Sourire de Massa Koné, membre de la Convergence malienne contre l’accaparement des terres (CMAT), partenaire du CCFD-Terre Solidaire.

« Prétexte... Nous leur avons déjà dit nos quatre vérités avec bien plus de virulence par le passé. Pourquoi mettre la sourdine devant de tels scandales ? »

Le représentant malien de la FAO est venu. Il se voit remettre le « livre vert » des revendications de la caravane, sous les applaudissements de tous. Avec la discrétion qui convient à son statut, l’organisation onusienne ne trouve pas grand chose à redire à la démarche de la caravane...

L’étape de Bamako a été mise à profit pour débattre d’un important projet de « Déclaration sur les droits des paysannes et des paysans » piloté par l’ONG Fian [2] et le mouvement international paysan Via Campesina, partenaire du CCFD-Terre Solidaire. Il est proche de sa finalisation après quatre ans d’élaboration, une durée à la mesure de l’ambition du texte. Les caravaniers souhaitent qu’il soit adopté par les Nations unies, au prix de longues négociations avec les États. « Même si elle ne sera pas juridiquement contraignante, cette déclaration constituera un instrument international fort pour faire pression sur les politiques rurales », justifie Ibrahima Coulibaly, président de la Coordination nationale des organisations paysannes du Mali (CNOP).

11 mars
. Lever à 4 heures du matin, journée de bus jusqu’à Kayes, près de la frontière sénégalaise. La caravane prend aussi corps dans ces interminables heures de route, à nouer des contacts, confronter les approches respectives de lutte, fraterniser. Arrivée à Kayes, accueil au Centenaire, foyer du diocèse : quasiment luxueux après les stades spartiates.

Accès à l’eau et lutte contre les OGM

12 mars. Petit coup de mou après le bol de lait matinal : le programme, pris en charge par les organisations locales, s’annonce comme le plus faible des étapes maliennes. À première vue seulement... Car le colloque organisé au Conseil du Cercle de Kayes se révèle de haute tenue et très instructif. Par le passé, la région fut un foyer d’émigration notoire, en raison des conditions climatiques et de la négligence de Bamako, peu préoccupée par le développement de cette région frontalière éloignée de la capitale. Mais grâce à l’argent de la diaspora, des paysans ont pris le dessus, et le Cercle de Kayes est désormais réputé pour la performance de solides collectifs de maraîchers convertis à l’agro-écologie.

La question de l’eau, qui va de pair avec l’accaparement des terres – sans eau, pas d’agriculture – connaît de nouveaux développements. Aujourd’hui, elle concerne de plus en plus le milieu péri-urbain, souligne Ouzmane Diallo, du Comité malien de la défense de l’eau et de l’assainissement confronté à la privatisation croissante des services de l’eau par des multinationales.

Sensibiliser les autorités à notre combat

Puis le gouverneur, Baba Mahamane Maïga, s’avance pour la clôture du colloque. Et dans la salle, on n’en croit pas ses oreilles : sans détour, le gouverneur pourfend les OGM et prend le parti des défenseurs de la souveraineté alimentaire. Ovations.

Dans la cour, le gouverneur s’arrête devant les stands installés par les petits producteurs locaux.

« Ce n’est pas de la démagogie, j’ai un engagement personnel, une conviction, nous confie-t-il. Quand on sait, on doit agir. Et mon rôle, c’est d’alerter l’État malien sur les grands risques qu’il y aurait, par exemple, à se lancer dans une politique OGM tous azimuts. »

Au sein de la caravane, le blues de la matinée s’est évaporé. « C’est un discours innovant, de grande qualité, et qui nous donne de l’espoir », confie Massa Koné de la CMAT, surpris par une position aussi offensive.

« Il montre que la caravane commence à atteindre son objectif : sensibiliser les hautes autorités aux combats que nous portons. »

13 mars. Départ pour le Sénégal, où s’agrègeront les délégations paysannes locales et celles des pays voisins. Objectif Dakar, pour un rendez-vous avec Macky Sall, actuel président du pays mais aussi de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao). Hélas, cette rencontre sera annulée au dernier moment pour cause de campagne électorale tendue au Séné gal. Chantal Jacovetti, de la CMAT, en est convaincue,

« ce n’est pas une décision politique : la visite de plusieurs ministres, lors des étapes sénégalaises, confirme une volonté nouvelle des États de nous écouter ».

De notre envoyé spécial, Patrick Piro.*

Les pays concernés : Nigeria, Niger, Bénin, Togo, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Mali, Ghana, Mauritanie, Sénégal, Gambie, Liberia, Guinée-Conakry, Guinée-Bissau, Sierra Leone.

[1Le CCFD-Terre Solidaire a soutenu cette action avec ses partenaires co-organisateurs : Réseau Roppa, la Copagen, Via Campesina Afrique 2

[2Fian international : Foodfirst information and action network.

Article mis en ligne le 9 juin 2017

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