Publié le 19.06.2018 • Mis à jour le 04.07.2018

La paix en Colombie encore davantage fragilisée par l’élection d’Ivan Duque

L’élection à la tête de l’Etat en Colombie d’Ivan Duque, représentant de la droite conservatrice, inquiète la société civile. Que va-t-il advenir des accords de paix ?

Représentant de la droite conservatrice, Ivan Duque a été élu, ce 17 juin 2018, à la tête de l’Etat colombien. Il a déjà annoncé vouloir apporter des corrections à l’accord de paix signé en novembre 2016. Dans ce contexte tendu, la pression de la communauté internationale sera cruciale pour empêcher trop de reculades. Si l’accord semble protégé dans les grandes lignes, un risque persiste que le gouvernement coupe les moyens pour sa mise en œuvre...

En octobre 2016, consulté dans le cadre d’un référundum, le peuple colombien s’était prononcé contre la première version des accords.

La paix en Colombie n’a pas fini d’être attaquée. Les efforts pour sa réalisation doivent être soutenus pour permettre de construire un nouveau pays.

Nous vous proposons de revenir sur cette victoire du "non" qui avait déjà plongé le pays dans l’incertitude.

La victoire surprise du « non » au référendum du 2 octobre 2016 sur les Accords de paix plonge la Colombie dans l’incertitude. Ce résultat contredit l’immense espoir qui émergeait depuis l’annonce du cessez-le-feu et l’aboutissement des négociations entre le gouvernement et les FARC. Martin Willaume, chargé de mission Pays Andins pour le CCFD-Terre Solidaire, témoigne de la volonté de résilience des organisations de la société civile

Le référendum était le mécanisme souhaité dès le départ par le président Juan Manuel Santos afin que les Colombiens puissent valider le contenu des accords. Une manière d’octroyer aux accords la légitimité démocratique nécessaire pour leur mise en œuvre réelle sur le territoire.

Après l’annonce de l’échec du référendum, les organisations de la société civile et les mouvements sociaux en particulier ont immédiatement rappelé l’importance de conserver les acquis des accords de paix et de ne pas faire marche arrière, alors que l’issue finale de ce conflit armé, vieux de plus de 50 ans, n’a jamais été aussi proche.
Le prix Nobel de la paix 2016 décerné au président Santos confirme le soutien unanime de la communauté internationale à ce processus de paix, tandis que des pourparlers en vue d’une renégociation des accords s’engagent dans un climat très incertain.

Les territoires les plus marqués par la violence du conflit ont voté clairement en faveur du « oui » , mais cela n’a pas empêché le « non », de l’emporter sur le fil avec 55 000 voix d’avance.
La mobilisation générale a été très faible avec près de 63% d’abstention.

L’ancien président Alvaro Uribe a incarné l’opposition à l’accord  : partisan de la réponse militaire face à l’insurrection, il dénonçait pendant la campagne, sur le registre de l’indignation, l’impunité présumée des combattants guerilleros dans le cadre du post-conflit et contestait la place politique laissé aux FARC.
Par ailleurs, la campagne des partisans du « non » ne s’est pas privée de raccourcis sur le risque d’une dérive autoritaire qui conduirait le pays à une situation similaire à celle du voisin vénézuélien.
D’autres manipulations ont même ciblé des franges de l’électorat proches des secteurs évangéliques en exploitant les « dangers de la théorie du genre » présents dans les accords.
Plusieurs acteurs politiques se sont situés dans le plébiscite avec les yeux fixés sur les échéances électorales de 2018.

« Faire de ce revers du référendum une opportunité pour la réconciliation »

Les partenaires du CCFD-Terre Solidaire sont engagés depuis de nombreuses années dans la construction de la paix en Colombie, notamment à travers la promotion d’initiatives locales pour la restitution des terres et la défense des droits des femmes, des communautés indigènes ou afro-colombiennes qui sont les plus vulnérables à la violence.
Ils ont soutenu le processus de paix et ont reçu avec tristesse et stupéfaction la nouvelle du vote sans que cela ne remette en cause leur détermination de parvenir à une résolution négociée et politique du conflit.
Conscients de l’importance cruciale des prochains jours pour la survie du processus de paix et la construction d’une nouvelle Colombie, ils en appellent à la reprise du dialogue.
Pour le CINEP/PPP – Centre de Recherche et d’Education Populaire/Programme pour la Paix – il est vital de poursuivre les efforts pour parvenir à un accord avec toutes les forces politiques et sociales du pays. Il faut convoquer « ceux qui ont soutenu les accords de paix de La Havane et ceux qui s’y sont opposés pour qu’ils discutent immédiatement et assument la responsabilité historique que le résultat du vote exige ».

Le père jésuite Francisco de Roux, ancien directeur du CINEP/PPP, partage cette volonté d’ouverture pour « faire de ce revers du référendum une opportunité pour la réconciliation entre ceux qui pensent différemment pour des raisons sociales, politiques, institutionnelles et éthiques, d’accepter nos différences pour maintenir et redoubler l’enthousiasme avec lequel nous défendons la cause de la paix ».
Il est vital que la société civile puisse suivre l’avancée de ces discussions et s’assurer que les acquis des négociations de La Havane ne soient pas remis en cause par des nouveaux pourparlers.
C’est pourquoi l’association féministe Vamos Mujer – basée dans la ville de Medellin où le « non » à obtenu plus de 62% – a appelé à occuper les places et les rues de Colombie pour que la voix des secteurs populaires et sociaux ne soit pas oubliée, et que l’agenda de défense des droits des femmes, inclus dans l’accord négocié à La Havane, soit maintenu.

Pour un sursaut citoyen
Des milliers de personnes ont déjà participé à plusieurs marches silencieuses organisées dans les grandes villes par les mouvements étudiants afin d’exiger que le gouvernement et les différentes parties au conflit ne quittent pas la table des négociations avant de parvenir aux adaptations nécessaires aux accords.
L’annonce gouvernementale que le cessez-le-feu « définitif » était prolongé dans un premier temps pour un mois suite à la victoire du « non », a ravivé les craintes que la violence ne resurgisse et que les combattants démobilisés ne reprennent déjà le chemin de la lutte armée.

Des voix d’espérance se lèvent, parmi les analystes colombiens comme Jairo Estrada, directeur de l’Institut Latino-américain pour une société et un droit alternatifs (ILSA) – association partenaire du CCFD-Terre Solidaire – pour imaginer un sursaut citoyen autour de l’urgence de la paix qui redonnera une assise encore plus large aux accords, loin des manipulations médiatiques et politiques.

La pédagogie de la paix dont parlait la société civile colombienne dès l’ouverture des négociations reste plus que jamais nécessaire pour que tous les Colombiens puissent se reconnaître dans cet accord historique, se l’approprier et contribuer à sa mise en œuvre.

Un regard du côté des victimes et leur vote massif favorable aux accords conforte l’engagement pour une solution politique au conflit et témoigne de la volonté de tourner la page de la violence qui endeuille la Colombie depuis plus d’un demi-siècle.

Martin Willaume
Chargé de mission Pays Andins pour le CCFD-Terre Solidaire

Lire aussi : Accord de paix final en Colombie : la première marche est franchie (25 août 2016)

Auteur(s): ILSA

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