Publié le 27.04.2018 • Mis à jour le 14.06.2018

Au Nicaragua, la violente répression contre les mobilisations citoyennes ne faiblit pas

Les manifestations qui ont gagné le pays depuis le 18 avril 2018 sont la plus forte expression citoyenne depuis longtemps. La violente répression qui s’abat sur les manifestants ne les décourage pas. En toile de fond, les désillusions avec le « projet politique » impulsé par la famille Ortega et un repositionnement des générations suivantes face à l’héritage du sandinisme.

Rencontre avec des étudiantes du Nicaragua Samedi 9 juin 16:00-17:00 Lieu Dit

6 rue Sorbier 75020 Paris

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Actualisation le 4 juin 2016 : Afin de sensibiliser les opinions publiques européennes et tenter de générer de la solidarité envers leur mouvement, des étudiantes nicaraguayennes réalisent du 30 mai au 24 juin une tournée européenne de plaidoyer, qui les emmènera en Suède, Belgique, Allemagne, Suisse, Hollande, Espagne et en France du 7 au 13 juin. Une réunion publique est prévue le 9 juin 2018 à 16h au Lieu-Dit (6 rue Sorbier 75020 PARIS).

Tribune rédigée par Emmanuel Cochon, chargé de mission pour l’Amérique centrale au CCFD-Terre Solidaire

Depuis le mois d’avril, le Nicaragua vit une situation sociale et politique inédite. C’est la plus forte contestation du pouvoir exercé par Daniel Ortega depuis son retour à la présidence en 2006.

Tout a démarré avec une première manifestation de retraités contre un projet de réforme de l’Institut National de Sécurité Sociale, prévoyant une baisse de 5 % de leurs maigres pensions, dans un pays où plus de 50 % de la population vit dans la pauvreté. La répression conduite par des nervis casqués motorisés aux ordres du gouvernement, enflamme le pays et notamment la jeunesse étudiante.

Les manifestations suivantes, rassemblant jeunes et retraités, sont encore plus durement réprimées. La couverture des violences par les réseaux sociaux, au moment où le gouvernement fermait autoritairement les dernières chaines TV non assujetties au pouvoir, a entrainé une solidarité croissante au sein de la population et certains quartiers se sont couverts de barricades.

Le 22 avril, après 4 jours de protestations le bilan s’élevait déjà à plus de soixante morts, dont des journalistes, plusieurs dizaines de blessés et jusqu’à 200 arrestations arbitraires parmi les étudiants.

Une nouvelle manifestation le jour de la fête des mères a encore été très durement réprimée au Nicaragua, faisant 16 morts et plus de 88 blessés mercredi 30 mai, amenant le bilan global de la répression des derniers mois à plus de 100 morts.

Les seules réactions du gouvernement ont consisté en un appel au « dialogue » tout en rejetant la responsabilité des « émeutes » sur des groupes cherchant à briser la paix sociale - des « vampires réclamant du sang pour nourrir leur agenda social », et d’hypothétiques groupes influencés par l’étranger. Quant aux violences de la police ou des groupes de nervis, ils ne seraient que « légitime défense ».

Un processus de dialogue national, accompagné par l’Eglise, a été lancé pour apaiser les tensions, mais la gestion violente de la crise par le gouvernement a atteint un tel niveau que la population réclame désormais non plus des réformes mais le départ du couple présidentiel.

Par la voix de Mgr Silvio Baez, évêque auxiliaire de Managua, l’Eglise nicaraguayenne, pourtant peu encline à s’exprimer sur des sujets liés à la politique, demande l’arrêt des violences contre la population et « la reconstruction de la démocratie » dans un pays « fondé sur la liberté et la justice sociale ».

Un peuple uni contre la répression

La force et l’ampleur de la mobilisation a pris par surprise un gouvernement habitué à tuer dans l’œuf les velléités d’expression de la population. Mais l’arbitraire et la violence de la répression a entrainé une solidarité populaire : étudiants et retraités, habitants des quartiers, paysans mobilisés contre la construction du canal interocéanique qui les spolient de leurs terres (et qui eux aussi ont eu à subir une forte répression)…

Lundi 23 avril, une immense manifestation rassemblait près de 500 000 personnes à Managua et plusieurs villes du pays. Le Président Daniel Ortega finit par annuler le décret de réforme de l’INSS.

Mais cela ne suffit pas à calmer une colère sociale accumulée depuis plus de dix ans. Le témoignage d’Osiris, communicatrice sociale, est éloquent au sujet de cette manifestation :

« Au milieu de tant de douleur, aujourd’hui mon cœur s’éveille plein d’espérance. Dans les manifestations, il n’y avait pas de partis ni de personnes obligées à marcher, seulement des citoyens et des citoyennes qui demandaient à avoir une voix, une dignité et des droits : Etat de droit, liberté d’expression et de manifestation, sécurité sociale, liberté de la presse… »

En même temps, elle réclame « justice pour les jeunes assassinés par le gouvernement ».

Une politique autoritariste au service d’une élite

Le parti au pouvoir, tout en se réclamant de l’expérience historique du sandinisme et faisant appel à une rhétorique « chrétienne, socialiste et solidaire », se révèle avant tout défenseur des intérêts d’une nouvelle élite, très bien intégrée à un capitalisme autocratique.

Une chape de contrôle social s’est ainsi abattue sur le pays depuis environ 5 ans : remise en cause, voire disparition des organisations de la société civile non alignées au parti au pouvoir, recul des droits des femmes et des indigènes, atteintes graves à la liberté d’expression et de la presse.

Les territoires et les quartiers sont quadrillés de cellules et organisations « sandinistes », qui loin de permettre une appropriation citoyenne de la « révolution », sont devenus des outils de clientélisme et de contrôle social.

Jusqu’à présent, par peur, le mécontentement s’exprimait surtout par l’abstention massive, notamment chez les jeunes. Le pouvoir, allié au Conseil Suprême Electoral, gêne ou interdit sous de multiples prétextes les partis ou organisations politiques opposés à sa ligne.

Une mobilisation emblématique

La mobilisation populaire au Nicaragua est emblématique à plusieurs points de vue.

Tout d’abord elle est intergénérationnelle. C’est un fait nouveau : beaucoup d’ainés se sentaient foncièrement « sandinistes », fiers d’avoir participé au renversement de la dictature somoziste dans les années 70. La répression et la violence qui s’abattent sur la jeunesse aujourd’hui les a fait vaciller et douter.

L’ampleur de la mobilisation de la jeunesse a également surpris une partie des observateurs. Considérée jusqu’ici comme apathique, elle s’était récemment mobilisée, essentiellement sur les réseaux sociaux, pour appeler le gouvernement à réagir aux incendies de forêts massifs qui avaient touché la réserve Indio Maiz début avril. Elle protestait alors contre le contrôle de l’information, le refus de l’aide internationale, la persécution des organisations de défense de l’environnement.

Cette génération, très nombreuse (les moins de 24 ans représentent 50 % de la population), est surtout frappée par le chômage et l’absence de liberté d’expression. La situation économique du pays est fragile. Le Nicaragua reste un pays pauvre, assez rural. Les zones franches n’offrent que peu d’emplois, non qualifiés, mal payés et pénibles. Les conditions de vie des paysans, rendues encore plus difficiles par les dérèglements climatiques, attirent peu de jeunes. D’autant qu’un paysan doit mener son activité agricole avec un appui technique limité, octroyé sur des bases clientélistes, en concurrence pour l’accès à la terre ou à l’eau avec des grands propriétaires terriens et les entreprises minières.

Des responsables de Cantera, une organisation d’éducation populaire partenaire du CCFD-Terre Solidaire, travaillant auprès de la jeunesse dans des quartiers de Managua, témoignent de la présence de groupes armés, infiltrant, intimidant et menaçant ceux qui se mobilisent.

Les médias officiels développent une rhétorique du « complot étranger » ou nient les violences. L’incertitude autour des manifestants disparus (entre 50 et 200) contribue à crisper une situation déjà tendue. La société rejette la responsabilité de la crise et des violences sur le gouvernement. Rien ne permet de dire aujourd’hui ce qui en sortira politiquement. Mais il n’est pas exagéré d’imaginer que le Nicaragua ne sera plus comme avant.

La population s’indigne des cas de torture et des « assassinats » commis par la police. Elle demande aussi des comptes sur le modèle autoritaire de gouvernance, le modèle prédateur de développement, l’appropriation des ressources de la nation par un clan et les libertés prises avec l’Etat de droit pour son maintien au pouvoir.

L’Eglise dénonce la répression

La violence de la répression aux manifestations du 30 mai a été énergiquement dénoncée par l’Eglise nicaraguayenne :

« [Nous] condamnons tous ces actes de répression de la part de groupes proches du gouvernement et affirmons qu’on ne peut relancer le processus de dialogue national tandis que le peuple du Nicaragua voit ses droits à manifester librement bafoués, et continue d’être réprimé et assassiné », affirme un communiqué de la Conférence épiscopale.

Aujourd’hui, les appels à la grève générale se multiplient, et malgré les incertitudes, la population semble prête à maintenir sa mobilisation.

La responsabilité du gouvernement est clairement engagée. Les appels au dialogue ne pourront calmer la tension que si la violence institutionnelle, les pratiques de manipulation et de menaces cessent et si les responsables des violences sont traduits en justice. Ce sont là les conditions pour qu’un dialogue national intégrant les nouvelles générations, un projet de justice sociale et environnementale puisse voir le jour.

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