Noël contre la faim

Publié le 10.04.2018 • Mis à jour le 10.04.2018

Qui sont les Rohingya, menacés d’anéantissement en Birmanie ?

Qui sont les Rohingya ? Pourquoi sont-ils persécutés ? Un rapport très documenté, publié par l’association Info Birmanie, soutenue par le CCFD-Terre Solidaire, revient sur l’histoire de cette population menacée aujourd’hui d’anéantissement.

Qui sont les Rohingya ?

Les Rohingya [1] sont un peuple originaire de l’Etat d’Arakan, situé à l’ouest de la Birmanie, à la frontière avec le Bangladesh. Ils sont de religion musulmane.

On estime que cette communauté représentait un peu plus de 2 % de la population birmane en 2014, soit entre 800000 et 1,2 millions de personnes dans un pays qui compte 51 millions d’habitants.

Il est difficile de connaître les chiffres exacts car les autorités birmanes ne reconnaissent pas les Rohingya. Prenant pour prétexte leur origine bangladaise supposée, les Rohingya sont peu à peu exclus de la citoyenneté birmane.

Depuis les années 1960, ils subissent des discriminations et des violences de plus en plus fortes, attisées aujourd’hui par la haine antimusulmane des nationalistes bouddhistes, très actifs dans le pays.

Pourquoi les autorités birmanes refusent-elles de reconnaître les Rohingya ?

L’origine supposée étrangère des Rohingya sert de justification à leur exclusion de la citoyenneté birmane. Depuis 1990, l’Etat birman reconnaît 135 groupes ethniques nationaux. Les Rohingya ne figurent pas sur cette liste qui sert de base aux recensements nationaux.

Refusant d’employer le terme « Rohingya », les nationalistes bouddhistes désignent les membres de cette communauté par les termes péjoratifs « Bengali » ou « Kalar ».

Le terme « Rohingya » n’apparaît pas dans les archives de l’Etat, ce qui nourrit le refus de reconnaître cette communauté. La présence musulmane dans l’Etat d’Arakan, indépendant jusqu’en 1784, est pourtant bien attestée depuis le 9e siècle [2].

Le refus des autorités birmanes de reconnaître l’existence d’une identité rohingya relève, pour l’organisation des Nations Unies, d’une violation du « droit pour les minorités à s’auto-identifier ». Le rapport d’Info Birmanie revient plus en détail sur l’histoire de l’Arakan et les origines de la communauté rohingya.

Quelle citoyenneté en Birmanie ?

Le système de citoyenneté birman est singulier et, à bien des égards, contraire au droit international et au respect des droits humains.

Il repose en effet sur le concept de « races nationales ». Les ethnies officiellement recensées dans le pays sont hiérarchisées.
Les « races nationales » sont censées représenter la pureté de la population installée sur le territoire avant 1826, tandis que les autres sont considérées comme issues d’une immigration moins ancienne durant la colonisation britannique. Sur les 135 groupes ethniques officiellement reconnus, seuls 8 jouissent du statut de « race nationale », dont seulement un de religion musulmane.

Depuis la Loi sur la Citoyenneté de 1982, il existe trois types de citoyenneté en Birmanie :

  • La citoyenneté de plein droit, accordée aux membres des « races nationales »
  • La citoyenneté associée, accordée aux « individus ayant demandé la citoyenneté birmane sous la loi précédente sur la Citoyenneté de 1948 »
  • La citoyenneté naturalisée, accordée sous certaines conditions (parfois très subjectives, comme « être de bon caractère ») au reste de la population

Les citoyennetés associée et naturalisée donnent accès à des droits limités. Les Rohingya sont ainsi privés de leur liberté de mouvement, de l’accès aux soins, ou encore à l’éducation. De plus, ces citoyennetés au rabais peuvent être retirées à tout moment. Amnesty International parle d’un système d’apartheid. En 1982, de nombreux Rohingya vivant depuis des générations en Birmanie se sont ainsi vus confisquer leur nationalité, faisant d’eux des apatrides.

Cette conception de la citoyenneté viole plusieurs traités internationaux, dont la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, qui stipule que « tout individu a droit à une nationalité » et que « nul ne peut être arbitrairement privé de sa nationalité » (Art.15-1 et Art. 15-2).

Les violences subies par les Rohingya font écho à la situation d’autres minorités ethniques et religieuses pourtant reconnues « races nationales », comme les Kachin, les Karen et les Shan qui, depuis de nombreuses années, sont victimes d’affrontements avec l’armée nationale qui ont causé des centaines de milliers de réfugiés et de déplacés internes.

En effet, le groupe ethnique majoritaire, les Bamar (d’où le nom Birmanie), mène depuis plusieurs années un processus de « birmanisation et bouddhismation » contre ces minorités, dont certaines (Kachin et Karen) sont chrétiennes. A noter que l’autre partie de la population de l’Etat d’Arakan, les arakanais bouddhistes, sont aussi discriminés par la majorité Bamar.

Quelles sont les persécutions subies par les Rohingya ?

Depuis 1978, l’armée birmane perpètre des actes violents à l’encontre des populations musulmanes de l’Etat d’Arakan, en particulier les Rohingyas. Qualifiées de violations des droits humains par les organisations internationales et les ONG, ces exactions de l’armée ont encouragé un sentiment anti-Rohingya de plus en plus fort chez les nationalistes bouddhistes.

En juin 2012, ceux-ci se sont livrés à de violentes persécutions à l’égard des Rohingya. En 2013, l’ONG Human Rights Watch dénonçait des « crimes contre l’humanité commis dans le cadre d’une campagne de nettoyage ethnique ». Ces persécutions ont entraîné un exode massif des populations rohingya, notamment en direction du Bangladesh.

En octobre 2016, un groupe armé revendiqué sous le nom d’Arakan Rohingya Salvation Army (ARSA, Armée du salut des Rohingya de l’Arakan) lance pour la première fois une série d’attaques sur des postes de garde-frontières installés par l’armée à la frontière bangladaise.

L’armée riposte immédiatement avec une opération de contre-insurrection qui bloque tous les accès vers la zone nord-ouest de l’Etat, y compris à l’aide humanitaire. 87.000 Rohingyas fuient vers le Bangladesh.

L’ARSA réplique en août 2017 par une nouvelle salve d’attaques. La riposte de l’armée birmane est cette fois-ci d’une violence inouïe. Les maisons des Rohingyas sont brulées, au moins 9000 personnes sont tuées (selon Médecins Sans Frontières), les femmes sont violentées de manière systématique… L’exode qui suit fait gonfler en quelques semaines le nombre de réfugiées en Bangladesh de plus de 660.000 personnes.

Les familles rohingya qui fuient vers le Bangladesh s’engagent sur un chemin périlleux en laissant la majorité de leurs possessions derrière elles - ©Sébastien Falletti

Pourquoi la communauté internationale est-elle impuissante ?

L’isolement de la région et l’interdiction totale d’y entrer rend impossible l’accès des médias, des ONG et toute mission d’enquête.

En mars 2017, le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a adopté une résolution visant à mener une mission internationale indépendante d’établissement des faits, afin de clarifier la situation. Le gouvernement birman refuse de coopérer, malgré l’appel de la société civile.

Il faut dire qu’en Birmanie, l’armée demeure plus puissante que le gouvernement.

Malgré les espoirs soulevés par la victoire de la Ligue Nationale pour la Démocratie aux élections législatives de 2015, après 50 années de dictature militaire, la situation peine à changer.

En vertu de la constitution de 2008, l’armée conserve le pouvoir sur trois ministères clés (ministères de l’Intérieur, de la défense et des frontières), et se voit réserver 25 % des sièges parlementaires.

Lire aussi : Birmanie : l’UE privilégie ses intérêts financiers à l’instauration de la paix

Pour les réfugiés rohingya, un retour incertain

Depuis août 2017, ce sont quelque 688 000 personnes qui ont fui l’Etat d’Arakan vers le Bangladesh selon le Bureau de coordination des affaires humanitaires des Nations unies, s’ajoutant aux nombreux réfugiés rohingya qui avaient déjà quitté le pays avant les derniers troubles. La possibilité d’un retour demeure très incertaine.

En novembre 2017, la Birmanie et le Bangladesh ont signé un accord pour organiser le retour de 700 000 Rohingya, sur les plus de 900 000 réfugiés au Bangladesh, d’ici fin 2018. La question se pose toutefois des conditions de ce retour.

Comment l’envisager sans la garantie que les Rohingya se verront restituer leurs droits politiques, citoyens, économiques et sociaux dans l’Etat d’Arakan ? Il doit également s’accompagner d’une restitution de leurs terres et de leurs biens, d’une compensation pour les pertes subies et bien sûr d’une poursuite en justice des acteurs militaires des persécutions, pour crime contre l’humanité.

En attendant, les Rohingya vivent dans des conditions sécuritaires et matérielles difficiles. En Birmanie, les quelques-uns qui restent subissent haine et violence de la part des nationalistes bouddhistes et de l’armée et craignent à tout moment de nouvelles persécutions. Dans les camps du Bangladesh, les réfugiés vivent dans le dénuement le plus total malgré une aide importante des ONG urgentistes.

En Birmanie, la question des Rohingya demeure un tabou et le sentiment antimusulman va grandissant au sein de la majorité bouddhiste, menaçant non plus seulement les Rohingya, mais aussi toutes les autres communautés musulmanes du pays.

Pour en savoir plus : Télécharger le rapport d’Info Birmanie pour découvrir la chronologie des persécutions envers le Rohingya, un lexique explicitant les enjeux terminologiques liés à cette question, ou encore les recommandations de l’association pour mettre fin à cette tragédie.

Rohingya : Anéantissement d’une communauté et d’une identité

Solène Attab

[1Les noms des minorités birmanes ne s’accordent pas

[2Les origines des Rohingya sont explicités p.8 du rapport.

S’informer

5 avril 2018

Au Mexique, les familles de disparus témoignent et s’organisent (vidéo témoignage)

Selon la société civile, au moins 180 000 personnes sont portées disparues au Mexique. Démunies face à des autorités corrompues et liées au (...)

3 avril 2018

Déclaration de solidarité envers le père Amaro et la Commission pastorale de la terre

Le 27 mars 2018, le père Amaro Lopes de Sousa, agent de la Commission pastorale de la terre et curé au Brésil, a été arrêté et incarcéré. (...)

3 avril 2018

Au Brésil, le père José Amaro, défenseur des sans-terres, est jeté en prison

Le père José Amaro Lopes, prêtre à Anapu au Brésil, a été arrêté le 27 mars 2018 et incarcéré. Défenseur des droits des sans terres, il est (...)

Nos projets

6 mars 2018

Liban : à l’école avec les enfants réfugiés syriens (vidéo)

Aujourd’hui un enfant syrien sur deux réfugié au Liban n’a pas accès à l’enseignement. Le CCFD-Terre Solidaire appuie les initiatives de la (...)

16 janvier 2018

Birmanie : se former aux pratiques alternatives pour s’émanciper des grandes entreprises étrangères

En Birmanie, le Gaia Sustainable Management Institute (GSMI), organisation partenaire du CCFD-Terre Solidaire, développe des pratiques (...)

15 décembre 2017

A Jérusalem, une association d’archéologues israéliens dénonce l’utilisation politique des fouilles

Créée par des archéologues, l’association Emek Shaveh est une organisation israélienne qui vise à sensibiliser le public, les journalistes et (...)