À la frontière franco-italienne : sur le chemin de l’exil

CARNET DE ROUTE

Chaque jour, de plus en plus d’hommes, de femmes et d’enfants arpentent les sentiers des Hautes-Alpes pour rejoindre Briançon depuis l'Italie, en quête d'un avenir meilleur. Pour fuir les traques incessantes de la police, les personnes migrantes sont contraintes d'emprunter des routes qui les exposent à de nombreux dangers. Cette pression policière pèse également sur les bénévoles mobilisés pour faire vivre la solidarité et l'accueil du briançonnais.

Face aux enjeux qui se jouent aux frontières, le CCFD-Terre Solidaire accompagne celles et ceux qui s’engagent, comme à Briançon, pour un accueil digne et respectueux des personnes migrantes. Accompagnés de notre partenaire l’Anafé, qui défend les droits fondamentaux aux frontières, nous avons remonté les chemins de l'exil entre l’Italie et la France.

Face à la militarisation de la frontière, des trajectoires plus dangereuses

Les paysages du Piémont italien défilent à vive allure par la fenêtre du train. À l'arrivée à quelques kilomètres de la frontière franco-italienne, tous les passagers sont brutalement rappelés à la réalité.

"Police aux frontières, contrôle d'identité s'il vous plaît" - "Alors monsieur, on visite notre belle petite région ?"

Le ton est donné. Depuis 2015, la France a rétabli et renforcé ses contrôles aux frontières pour répondre à la lutte anti-terroriste.

Mais ces contrôles visent surtout à endiguer les arrivées des personnes migrantes.

Postée aux postes frontaliers ; patrouillant le long des villes frontalières ; des sentiers alpins ; des trains ; ou de la Durance… la Police aux Frontières (PAF) a renforcé sa surveillance dans la zone. Avec des effectifs doublés depuis fin 2020, elle mène de véritables "chasses à l'homme".

Poste-frontalier de Montgenèvre à la frontière franco-italienne.

À la solitude et à la détresse de l’exil, s’ajoute la peur, pour les personnes migrantes, d'être refoulées sans avoir pu déposer une demande d'asile, ou d'être détenues arbitrairement à la frontière dans des conditions indignes.

Face à ces traques policières, et notamment depuis qu’elles se sont intensifiées dans la Vallée de la Roya, les personnes migrantes sont contraintes d’emprunter des routes plus au Nord : d’abord autour du Col de l’Échelle et puis plus récemment autour du Col de Montgenèvre, qui culminent vers la petite ville de Briançon.

Nous avons remonté ces deux routes pour faire la lumière sur les réalités vécues par les exilés et les bénévoles mobilisés à leurs côtés.

Elles s’y aventurent souvent de nuit, dans des sentiers parfois très escarpés où le risque de se perdre et de chuter est grand.

En hiver, s'ajoutent les risques d'avalanche et d'hypothermie en raison des températures extrêmes.

Les chiffres de ces cinq dernières années témoignent de la dangerosité de ces nouvelles routes :

5 personnes y ont trouvé la mort, 3 se sont retrouvées en état de handicap et une vingtaine ont été victimes de fractures, sans compter les nombreuses personnes disparues.

De Bardonecchia au Col de l'Échelle, une ascension à haut risque

C’est davantage depuis Bardonecchia, petit village italien enclavé sur la ligne ferroviaire Turin – Paris, que de nombreuses personnes migrantes s'engageaient dans la traversée du Col de l’Échelle, qui culmine à 1 762 mètres d’altitude.

C’est ici, qu’en 2018, le mouvement Génération Identitaire avait mené une action coup-de-poing en brandissant une banderole "anti-migrants" pour leur bloquer la route.

Et aujourd’hui encore, des membres de groupes d’extrême droite continuent de retirer les balises de direction des sentiers pour que les personnes migrantes se perdent.

L’ascension à haut risque du Col de l’Échelle, débouche sur le village de Névache, situé à quelques kilomètres de Briançon.

D’Oulx à Montgenèvre, la boucle migratoire face à l’explosion des refoulements

Depuis le renforcement des contrôles de police aux abords du Col de l'Échelle, c'est à Oulx, village du Piémont italien situé sur la ligne ferroviaire Turin-Paris, que s’est déplacée la problématique migratoire.

À quelques pas de la gare, le Refuge d’Oulx peine à assurer dignement l’accueil d’urgence des personnes migrantes. Aux nombreuses arrivées depuis l’Italie, s’ajoutent les retours liés aux très nombreux refoulements à la frontière opérés par la PAF française.

Le Refuge d'Oulx est géré par l'ONG Talita Kum, fondée par un prêtre local. Ouvert de nuit, le refuge dispose d'une capacité de 60 places.

Revenues au point de départ, les personnes en exil s’y reprennent souvent à plusieurs reprises avant de parvenir à franchir la frontière.

La Croix-Rouge italienne a installé un abri de jour aux abords de la gare.

Bloquées aux villes frontalières piémontaises et dans une certaine errance, elles revivent inlassablement cette boucle migratoire infernale.

Gaïa, salariée d’une association catholique italienne, tient une permanence d’aide juridique à Oulx.

Quotidiennement, elle tourne dans la gare pour aller à la rencontre des personnes migrantes, les écouter, et éventuellement les orienter vers le Refuge.

La plupart des personnes exilées qui arrivent ici sont bien déterminées à poursuivre leur route jusqu'en France. Les bénévoles le savent.

L’enjeu est donc de les informer sur les dangers que représente la traversée des montagnes, surtout l'hiver.

Le vestiaire solidaire du Refuge d’Oulx permet la distribution de vêtements chauds. La plupart des personnes n'ont jamais vu la neige, ou presque, et sont loin d’être équipées de vêtements adéquats pour affronter les températures négatives hivernales.

C’est une personne sur dix qui souffre d'engelures ; parfois au point de devoir subir des amputations

Les bénévoles placardent ces affiches dans les gares pour informer les personnes migrantes sur les dangers en montagne.

Cette prévention s’impose d’autant plus que depuis 2019, une population migratoire de plus en plus vulnérable foule les routes franco-italiennes : des femmes enceintes, des familles et des enfants – qui pour la plupart, nés sur la route des Balkans, n’ont connu que l’exil —.

La traque de Montgenèvre

À Oulx, l’escale n’est que de courte durée pour celles et ceux qui se dirigent ensuite à Montgenèvre ; à pied, en stop ou en navettes publiques, lorsque la délation des chauffeurs ne les empêche pas d'arriver à destination.

A gauche, parking des navettes publiques "Zou" qui permettent de rejoindre la France. A droite, nous arrivons au poste frontalier de Montgenèvre.

De là, ils et elles tenteront de contourner le poste frontalier en traversant les montagnes pour rejoindre Briançon, malgré les traques policières, comme nous avons pu le constater lors d’une mission d'observation coordonnée par Emilie de l’Anafé, à laquelle nous avons assisté un soir.

Solène, Olivier et Marianne, salariés du CCFD-Terre Solidaire, assistent l'Anafé lors d'une mission d'observation dans la nuit du 22 juin au poste frontalier de Montgenèvre.

L’Association Nationale d’Assistance aux Frontières pour les Étrangers (Anafé) effectue régulièrement des missions d’observation, comme celle-ci, et recueille des témoignages des personnes migrantes.

Grâce à ces informations, et avec trente années d’expertise, l’association vient en aide aux personnes illégalement détenues ou refoulées aux frontières, et renforce son plaidoyer pour réformer les législations et les pratiques abusives aux frontières.

"On a interrompu leur petite grimpette", avons-nous entendu avant de voir une fourgonnette redescendre des sentiers, et la police, enjouée, décharger les affaires prises aux personnes qu'ils ont refoulées.

Nous apprendrons plus tard, que cette nuit-là, une personne d’origine soudanaise a été portée disparue : pris de panique par des phares qu’il a pris pour une voiture de police, il a tenté de se cacher et a chuté d'une pente.

Combien de tragédies comme celle de ce jeune Soudanais doivent encore s’écrire pour que cessent les traques policières qui mettent chaque jour des dizaines de vies en danger ? Pour que les personnes en exil puissent enfin bénéficier d’un accueil digne ?

Dans le Briançonnais, la solidarité s'exprime malgré l'épuisement

Le briançonnais est marqué par le contraste entre l'importance du tourisme et la réalité migratoire présente.

Depuis 2017, de nombreuses personnes habitant la région du Briançonnais, et d’autres, venues des quatre coins de la France, se sont mobilisées pour l'accueil et la défense des droits des personnes migrantes le long des routes transalpines.

Pour Michel, membre de l’association Tous Migrants (partenaire du CCFD-Terre Solidaire), il est plus que nécessaire de "repenser les logiques d'hospitalité et de couper court aux discours xénophobes".

Depuis 2015, l’association citoyenne Tous Migrants mène des actions de sensibilisation et de plaidoyer pour le respect des droits fondamentaux des personnes exilées dans la non-violence. Elle coordonne également les maraudes organisées pour aller porter secours aux personnes migrantes en difficultés dans les montagnes.

"On doit assumer certains risques, et on doit s’organiser pour dénoncer ce qui se passe", affirme Michel.

À Briançon, des refuges pour penser la solidarité autrement

Passées par le Fort-des-trois-Têtes, à une vingtaine de minutes à pied de la vieille ville touristique de Briançon, c’est bien souvent exténuées et blessées qu’arrivent les personnes migrantes qui sont parvenues à traverser la frontière.

Le Fort-des-trois-Têtes débouche sur le pont de l'Asfeld (à gauche), qui permet de rejoindre la vieille ville de Briançon (à droite).

Elles sont alors accueillies au Refuge de Briançon, gérée par l’association Refuges Solidaires.

Au Refuge Solidaire, faire face à une surpopulation

Ces dernières semaines, c’est plus d’une centaine de personnes qui sont hébergées chaque soir au Refuge, malgré une capacité d’accueil de 35 places. "Et on le sait, on va encore avoir plus de monde", témoigne Pauline, salariée du Refuge.

"Un matin, en arrivant, nous avons retrouvé une mère endormie sur le trottoir avec son bébé, car il n’y avait plus de place au refuge. Je crois que les gens ne réalisent pas ce qu’il se passe ici", témoigne, indigné, Jonathan, bénévole du CCFD-Terre Solidaire et membre du CA de l’Association Refuges Solidaires.

Auparavant, il s’agissait surtout d’hommes seuls venus principalement d’Afrique du Nord. Aujourd’hui, c’est de plus en plus de familles venues d’Afghanistan, d’Iran ou d’Afrique de l’Ouest, qui foulent les pavés briançonnais.

"Gérer le refuge, c’est gérer de l’humain. C’est devoir faire face à une grande pauvreté où se côtoie une diversité de cultures", témoigne Jonathan.

Pour les bénévoles de l’association, l’année a été particulièrement difficile : à peine élue, la nouvelle mandature de la mairie de Briançon, passée aux mains des Républicains, a refusé de poursuivre la convention d’occupation du Refuge.

Pour les réseaux locaux briançonnais, ce coup dur a poussé à repenser les liens et les logiques d’accueil en vue d’accroître la force de Briançon en tant que "ville accueillante".

Les Terrasses Solidaires : l’économie solidaire au service de l’accueil

500 m2 des Terrasses Solidaires seront dédiés à l'accueil des réfugiés, avec une capacité de 80 places.

C’est notamment dans ce contexte que le Refuge Solidaire, qui s’apprête à emménager dans de nouveaux locaux acquis grâce à un financement participatif, se transformera en un tiers-lieu collaboratif : Les Terrasses Solidaires. Ce projet s’intègre dans une dynamique pensée pour réunir les différents acteurs solidaires de la région.

Jonathan, bénévole au Refuge Solidaire et au CCFD-Terre Solidaire, nous fais visiter les locaux des Terrasses Solidaires.

Sur les 1 280 m2 de cette ancienne infirmerie, une partie permettra d’accueillir les personnes exilées dans des conditions dignes et plus adaptées, et une autre sera réservée à des projets d'économie solidaire pour financer le fonctionnement du lieu et favoriser une dimension plus inclusive.

Ainsi, de nombreux chantiers sont à l’étude comme : la mise en place d’un restaurant solidaire ; la location de bureaux à des structures locales ; ou encore la création d’un centre médical.

La Maison Bessoulie : favoriser l’insertion grâce au tourisme responsable

En périphérie de Briançon, la Maison Bessoulie, portée par l’association Quatorze, est un autre exemple de tiers-lieu solidaire.

Celui-ci, financé grâce au tourisme responsable et soutenu par le CCFD-Terre Solidaire, vise à promouvoir un modèle d’hébergement de moyen-terme basé sur le vivre-ensemble et la rencontre avec la population locale.

L’enjeu est de proposer, aux personnes en exil, une autre alternative que l’hébergement d’urgence ou le transit : la possibilité, à celles et ceux qui souhaitent s’installer dans le briançonnais, de s’intégrer socialement et professionnellement.

Ces nouvelles initiatives, qui favorisent l’émancipation et l’insertion des personnes migrantes, se multiplient dans l’Hexagone, comme la Maison Sésame, à Herzeele notamment, près de Grande Synthe.

Des forces bénévoles fragiles

Aujourd’hui, Michel nous explique qu’il est de plus en plus difficile de maintenir des maraudes régulières, en raison des pressions policières et des condamnations qui s’intensifient sur les bénévoles.

Depuis janvier 2021, c’est une cinquantaine d’amendes qui ont été distribuées pour des motifs arbitraires, comme le non-port du masque en montagne par exemple.

Les bénévoles actifs au Refuge Solidaire témoignent également de leur épuisement, tant physique que moral. Après cinq ans de mobilisation sans répit, tous se sentent abandonnés par l’Etat.

La saturation est telle qu’au début de l’été 2021, les associations et collectifs engagés dans des missions d’hospitalité au niveau du briançonnais ont entrepris collectivement différentes démarches visant à interpeller l’État sur la gravité extrême de la situation et à leur demander d’assurer l’accueil d’urgence.

Un engagement plus fort que tout

Malgré les difficultés rencontrées, l’engagement en faveur des personnes exilées résonne comme plus fort que tout. Derrière l’épuisement, les pressions subies et la confrontation à une détresse migratoire difficile à porter humainement, les bénévoles témoignent de ces rencontres et de ces petits moments qui confortent leur mobilisation.

"Parmi les personnes migrantes, il y en a beaucoup qui découvrent la neige pour la première fois. Les voir sourire en faisant des bonshommes de neige, c’est un moment incroyable !", raconte Jonathan, le sourire aux lèvres.

Juin 2021, Col de l'Echelle. Solène, Marianne et Olivier, salariés du CCFD-Terre Solidaire, ont remonté le chemin de l'exil en compagnie d'Emilie, de l'Association nationale d'assistance aux frontières pour les étrangers (Anafé).

Texte et photos - Ophélie Chauvin / CCFD-Terre Solidaire

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