Les 1001 vies de Roméo, migrant et bénévole au CCFD-Terre Solidaire

Publié le 25.08.2020 Mis à jour le 02.09.2020

François Roméo Ntamag a quitté son pays à 14 ans pour devenir footballeur professionnel. Il a failli mourir plusieurs fois lors de son parcours migratoire. Après avoir été footballeur et charpentier, il travaille aujourd’hui comme opérateur de fabrication au sein d’un groupe pharmaceutique et est devenu bénévole dans le Gers. Il nous a raconté son parcours

Roméo Ntamag à l'entrée des vestiaires du club de football UAV à Vic Fezensac où il est aussi bénévole

François Roméo Ntamag se souvient parfaitement de son premier contact avec l’Europe. « C’était le 4 août 2008, à l’aéroport de Bruxelles. J’étais invité par une ONG pour évoquer la situation des migrants en transit au Mali ».

Attendant son hôte devant l’entrée de l’aéroport, il est abordé par un mendiant. Pendant la discussion, les souvenirs de Roméo affluent. « J’ai repensé à mon parcours de migrant resté sur le continent africain, aux souffrances et à la mort que j’ai vu de près. Et j’ai pleuré. Car en écoutant cet homme, mon rêve d’Eldorado européen venait de se briser ».

Une enfance camerounaise

Roméo est né à Yaoundé, au Cameroun, le 28 avril 1988. Il est le 2ème d’une fratrie de six garçons, élevé dans une famille catholique pratiquante. À la maison, les Ntamag ne manquent de rien. Son père aide sans compter la famille et les voisins du quartier populaire de Chantalux qui viennent fréquemment le solliciter.

Roméo a 13 ans lorsque son père tombe gravement malade. « Pour payer les médicaments et nourrir mes frères, je me suis mis à voler. Et j’y ai pris goût ».

Deux ans plus tard, Roméo devient le chef d’une famille sans le sou.

Premier objectif : un contrat de footballer professionnel


Un jour, il croise Patrice, son cousin et partenaire de football, sur le point de partir au Bénin en quête d’un contrat de joueur professionnel. Roméo entreprend de le rejoindre :

« Si je restais, je savais que je deviendrais un brigand. En devenant footballeur, je pouvais aider les miens ».

6000

mineurs africains tenteraient chaque année leur chance pour devenir footballeur professionnel en Europe [1]

Après un dernier repas de Noël en famille, Roméo quitte le Cameroun, fin décembre 2003.

L’adolescent traverse le Nigeria en passant les frontières illégalement. Mais arrivé au Bénin, il apprend que son cousin est parti au Togo.

Après plusieurs nuits à dormir dans la rue, il va voir l’entraineur du club professionnel local et insiste pour faire un essai.

Il est engagé, joue tous les matchs, puis est transféré dans un autre club la saison suivante. Il y retrouve son cousin et un salaire mensuel de 150 euros. « Une fortune ! ». Un manager leur suggère alors de « tenter le Maroc où les salaires sont meilleurs ».

© François Roméo Ntamag

"Sales et pauvres"

En chemin, les deux cousins s’arrêtent au Niger, où ils disputent quelques matchs avec l’équipe locale. Roméo croise pour la première fois des migrants refoulés du désert d’Algérie et de Lybie.

« Ils étaient sales et pauvres. La plupart étaient mendiants. J’avais du mal à comprendre cette réalité, car pour moi, à chaque étape, ma vie de migrant s’améliorait ».

Quelques mois plus tard, Roméo grimpe avec son cousin à l’arrière d’un pick-up. Quatre nuits de route sont nécessaires pour atteindre Tamanrasset, en Algérie, puis le Maroc.

Parvenus à Oujda au Maroc, les gamins font des essais concluants dans le club de la ville. Mais sans passeport ni visa, impossible de signer un contrat.

Refoulés de Ceuta et Melilla, puis de l’Algérie

Quelqu’un leur parle alors des enclaves de Ceuta et Melilla, « la porte de l’Europe ». Les deux cousins attendent le bon moment en se cachant dans la forêt voisine de Korhogo. Jusqu’à ce soir de septembre 2005…

« Avec des dizaines de migrants nous avons tenté d’escalader les grillages de six mètres pour arriver en Europe afin d’avoir une vie meilleure. Cette nuit là, la Guarda Civil a tiré à balles réelles sur les migrants. Beaucoup sont morts. J’en garde encore aujourd’hui des séquelles et des cicatrices dans ma tête et sur mon corps ».

Quelques jours plus tard, Roméo et son cousin sont arrêtés par la police. Retour à Tamanrasset, où ils passent trois mois dans un centre de rétention. Jusqu’au jour où, avec des centaines d’autres migrants, ils sont chargés dans des camions et abandonnés en plein désert.

« J’ai vu des gens mourir devant moi dans le désert. J’ai même vu un compagnon porter la dépouille mortelle de son frère sur ses épaules pour pouvoir lui donner une sépulture décente. Si les autres amis ne l’avaient pas frappé pour qu’il abandonne le corps de son frère, il en serait mort ».

Les deux ados survivent et atteignent Kidal, au nord du Mali. Roméo est marqué à vie par cette longue semaine « à marcher ou crever », buvant dans les rares flaques d’eau et mangeant les quelques biscuits offerts par des bédouins, croisés tels des mirages.

A Bamako, s’organiser avec d’autres migrants

Roméo arrive finalement à Bamako. Il y survit de larcins et dort dans le « ghetto », un immeuble occupé par 300 migrants. « C’était la misère. On te volait même ta brosse à dent ! »

Par hasard, il assiste à un Forum sur des migrants qui lui fait prendre conscience de la nécessité de s’organiser. En 2006 nait l’Aracem, l’Association des refoulés d’Afrique Centrale au Mali.

Objectif ? Répondre aux besoins essentiels : nourriture, logement et santé. Les aides et les partenariats se multiplient.
En mars 2009, l’Aracem participe même à la création de la Maison des Migrants de Gao, dont le CCFD-Terre Solidaire est aussi partenaire. « Aujourd’hui, l’Aracem accueille en permanence 100 personnes en transit avec un budget annuel de 25 000 euros ».

©Aracem

Migrants acteurs de leur développement

Belgique, Allemagne, France… À partir de 2008, Roméo est régulièrement invité par des ONG internationales pour évoquer son expérience et le travail de l’Aracem. Roméo prend aussi conscience que répondre à la migration de transit n’est pas suffisant.

« Il faut aider les migrants à faire face à l’urgence. Mais il faut surtout les aider à se former à un métier pour que la migration devienne un choix et non une fatalité ».

Roméo a alors pour projet de créer un centre de formation professionnelle à Bamako. « Mais les migrants disaient : « on n’est pas là pour ça. On veut continuer le voyage ». »

Lors d’un voyage en France il rencontre « Xavier Bop, charpentier-couvreur installé dans le Gers, amoureux du Mali et donateur pour l’Aracem. il m’a dit que je devais montrer l’exemple et me former moi-même. Il m’a proposé de m’engager comme apprenti ».

Roméo obtient un visa d’un an pour apprendre le métier. C’est là qu’il rencontre la future maman de sa fille et décide de se poser.

Aujourd’hui, Roméo vit avec sa famille dans un petit village du Gers où il travaille. Il a créé une association « Botnem », (« Espoir » en langue Bassa) au Cameroun, son pays d’origine.

« L’objectif est de construire un centre de formation pour que des jeunes tentés par la migration puissent se former aux métiers du BTP et être acteurs de leur propre développement ». Il suit toujours l’Aracem et se démène pour Botnem. Le dimanche, sur les terrains de foot amateurs, il continue de bluffer ses adversaires. « Mais il me manquait quelque chose ».

C’est pour ça que depuis trois ans, il est bénévole au CCFD-Terre Solidaire « car j’adhère à ses valeurs qui prônent de faire « avec » les personnes, et non « pour ».

Au gré des interventions dans les collèges et les réunions associatives, il répète inlassablement l’évidence. Celle qu’il a vécue dans sa chair :

« Rien ne peut arrêter les migrants qui fuient la misère. Ni les murs aux frontières, ni les barques fragiles sur la mer »

Jean-Claude Gérez

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