Une histoire, un combat

L’histoire de Liu, figure du Mouvement des Sans Terre au Brésil

Publié le 03.12.2020 Mis à jour le 11.12.2020

Elle est l’une des nombreuses femmes sans terre qui se battent contre la violence et la pauvreté au Brésil. Lucineia, souvent surnommée Liu, est devenue aujourd’hui l’une des dirigeantes du Mouvement des Sans Terre qui regroupe 350 000 familles.

© Mouvement des Sans Terre de Bahia

Lucineia Durães do Rosário, dite Liu, est née dans une famille très pauvre, qui n’a jamais rien possédé.

Etre née sans terre dans le monde rural brésilien, cela signifie travailler au jour le jour comme ouvrière agricole ou employée domestique, sans droits sociaux, sans sécurité sociale, sans savoir de quoi sera fait le lendemain, pour un salaire de misère.

Etre née sans terre, c’est souvent travailler dans des immenses exploitations agricoles, et manipuler des pesticides sans protection ou travailler comme employée domestique dans des conditions proches de l’esclavage.

Être née sans terre, cela signifie ne pas avoir de maison à soi, et au mieux, parvenir à louer une terre pour nourrir sa famille, au risque de s’endetter.

Être née sans terre, c’est bien souvent ne pas pouvoir offrir un autre avenir à ses enfants.

Une rencontre va changer leur vie

Élevée par sa mère seule, Liu risquait bien de grandir dans la misère, et d’y rester. Mais dans les années 80, la rencontre de sa mère avec le Mouvement des sans terre va changer leur vie.
A cette époque, le mouvement des travailleurs ruraux sans terre, créé en 1978, pendant la dictature, milite pour que les familles paysannes ne possédant pas de terre disposent de terrains pour pouvoir cultiver. Le mouvement demande une réforme agraire et organise des occupations de terre.

Avec l’espoir de se construire une vie meilleure et plus digne, Liu et sa mère rejoignent un de ces campements [1]

Campement des Sans Terre de Mgr Tomas Balduino, ©Jean-Claude Gerez/CCFD-Terre Solidaire
Un exemple de campement des Sans Terre, celui de Mgr Tomas Balduino, ©Jean-Claude Gerez/CCFD-Terre Solidaire

Liu raconte fièrement qu’elle a appris à lire et à écrire dans le camp. Plus tard, le mouvement lui permet d’être formée en agronomie. « En fait, tout ce que je suis, tout ce que j’ai et réalisé, je le dois au Mouvement », dit celle qui en est aujourd’hui une des dirigeantes.

Un sacré chemin pour cette petite fille qui cumulait les difficultés. Comme elle le raconte aujourd’hui, Liu a été marquée par sa confrontation avec le racisme et le machisme, notamment à l’école, avant de rejoindre les sans terre.

Une histoire de violence... et de résistance

Elle a grandi dans la région de Bahia, dans le Nordeste brésilien, où vit une importante population afro-brésilienne. Dans cette région, l’héritage de l’esclavage est très présente : une histoire d’inégalités, de domination et de violences, mais aussi une histoire de résistance. C’est ici que sont nées, face à l’oppression, des danses et musiques traditionnelles comme la samba mélangeant les cultures africaine, indigène et européenne.

Liu raconte : « Pour vous dire la vérité, dans ma vie, je me suis d’abord perçue comme noire, puis je me suis perçue comme une femme noire. Fille d’une mère célibataire, j’ai subi à l’école beaucoup de discriminations. La reconnaissance que j’ai aujourd’hui s’est faite au prix de beaucoup de combats, de beaucoup de lutte et cela aura été parfois très douloureux ».

Un sentiment d’injustice qui l’a conduit à s’investir toujours davantage dans les activités du mouvement. Elle coordonne actions et formations. Elle assiste à des expulsions, voit des familles qui perdent toutes leurs affaires, est témoin de la répression violente du mouvement.

Depuis la création du Mouvement des Sans Terre, ce sont 1700 militants et militantes qui ont été tués au Brésil.

Mais Liu assiste aussi à beaucoup de conquêtes et de solidarité. C’est ce qui lui donne la force de s’investir toujours plus...

Une histoire de femme aussi

Elle s’investit notamment dans les luttes des femmes, un combat particulièrement porté par le Mouvement des sans terre et soutenu par le CCFD-Terre Solidaire. Elles revendiquent leurs droits pour une vraie parité en tant que paysannes, en tant que femmes et en tant que sans terre.

Le courage pour relever tous ses défis, elle raconte qu’elle l’a trouvé auprès des autres femmes du mouvement des sans terre.

Cette dynamique est à double sens. Liu sait parler pour emmener les autres. Le mouvement repère ses capacités de leadership et lui confie plus de responsabilités : “Etre une femme dirigeante c’est un vrai challenge. Il y a beaucoup de défis à relever car diriger c’est vu comme une activité d’homme. Ca m’oblige à tout faire parfaitement je n’ai pas le droit à l’erreur.” témoigne-t-elle.

Aujourd’hui elle dédie son temps libre à cultiver son bout de terrain. Elle rêve de révolution, d’un monde où chaque personne pourrait vivre en dignité et se réaliserait en collectif.

Une situation critique depuis l’arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro en 2019
Le mouvement est particulièrement la cible d’attaques, désigné par le gouvernement comme un ennemi et une menace.

De nombreuses communautés paysannes ont subi courant 2019 des expulsions forcées de leurs terres ou ont été victimes de violences de toutes sortes.

La Commission Pastorale de la Terre (partenaire du CCFD-Terre Solidaire) a enregistré 1254 conflits fonciers en 2019. Il s’agit du nombre le plus élevé enregistré par la CPT depuis 1985.

Dans un contexte de grande précarisation de la vie quotidienne, le mouvement représente un refuge et un recours pour beaucoup de familles sans ressources, qui trouvent dans les occupations de terres une solution de logement et de mode de vie.

Le CCFD-Terre Solidaire soutient le Mouvement des Sans Terre depuis 1986

Lire aussi :
- Au Brésil, la solidarité du Mouvement des Sans Terre face à la crise alimentaire et sanitaire
- Alerte sur la situation des droits humains au Brésil

[1On parle « d’acampamento » en cas d’occupation de terres par des familles. Le MST impulse ce type d’occupation quand la terre ne remplit pas sa fonction sociale, s’appuyant sur la Constitution, qui déclare dans son article 5 que « toute propriété doit remplir une fonction sociale ». Si ce n’est pas le cas, l’Etat peut au nom de l’intérêt social, exproprier la terre à des fins de réforme agraire. Malgré cette disposition légale, les expropriations (qui se font de plus en plus rares) se produisent que lorsqu’il y a pression d’une communauté sur le terrain et un travail de plaidoyer à un niveau plus haut, d’où l’existence de ces occupations, qui peuvent durer entre un et 15 ans ! Ces occupations se font souvent dans des conditions très difficiles : les familles dorment sous des tentes, sans eau, électricité et sont menacées à tout moment d’expulsion, parfois violente, et d’incarcération pour certains leaders. De plus en plus, en revanche, les familles revendiquant des terres assurent une présence minimale au campement tandis qu’une autre partie du noyau familial reste dans les villes aux alentours.

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