Échos du monde

Article mis en ligne le 8 septembre 2021

« Les premiers à avoir critiqué le productivisme, ce sont les pays du Sud ! »

Dans "Retour sur terre. 35 propositions", ouvrage cosigné avec d’autres penseurs, l’anthropologue et essayiste franco péruvien Xavier Ricard Lanata prône une métamorphose des modes de vie des plus riches pour « organiser le ralentissement général » et la course folle du capitalisme. Rencontre.

« Les premiers à avoir critiqué le productivisme, ce sont les pays du Sud ! »

Quelle est, selon vous, la nature de la crise actuelle ?

Xavier Ricard Lanata : Cette crise est une fuite en avant vers la destruction. J’ai analysé le problème de l’effondrement et de la destruction systématique du vivant dans un livre, La Tropicalisation du monde. J’y montre qu’actuellement, pour des tas de raisons, le capitalisme s’est retourné contre son créateur. C’est un peu Frankenstein qui s’est révolté contre son maître, et se met à dévorer les métropoles qui lui ont donné naissance, un phénomène d’autophagie.

Pourquoi ? Parce que la machine capitaliste a besoin d’accumuler pour vivre. Ce qui lui permet de satisfaire son besoin de rentabilité, d’accumulation du capital, c’est de produire et de trouver un marché pour ces productions. Aujourd’hui, les formes du capitalisme sont extrêmement prédatrices, semblables à celles qui ont prévalu pendant l’expérience coloniale ! Elles sont de moins en moins soucieuses de la vie, rémunèrent de moins en moins le travail, tolèrent des inégalités, et font appel à la violence lorsque les gens se rebellent. L’appareil d’État est réduit à sa composante de « contrôle policier », exactement comme dans les colonies.

Comme cette croissance-là est devenue le problème et qu’il n’y a plus de compromis possible avec le capital, il faut inventer une autre société. Je parle d’une métamorphose dont l’objectif fondamental ne serait plus l’accumulation du capital, mais la préservation du vivant. À partir du moment où cette société est vouée à la préservation, tout change : les entreprises sont évaluées non plus sur la base de leur production, mais sur celle de leur impact social et écologique. Cela vaut aussi pour l’État et l’ensemble du système d’évaluation et de pilotage de la société.

C’est ce « Retour sur terre », du titre de l’ouvrage collectif que vous cosignez, que vous souhaitez impulser à travers 35 propositions ?

Ce livre, écrit avec Pablo Sevigne et Dominique Bourg notamment, propose d’introduire un plafonnement des consommations d’énergie et de matière, en le calculant à partir des capacités de régénérescence des écosystèmes dans lesquels nous vivons. Pour chaque écosystème, on évalue la quantité d’énergie de matière qu’on peut prélever sans que sa reproduction soit un danger. Il va ainsi pouvoir absorber les polluants, puis se régénérer. On divise ensuite cette quantité d’énergie entre le nombre d’habitants. Ce qui va immédiatement poser une question démocratique : quel type d’entreprises veut-on sur notre territoire ? Petit à petit, nos comportements d’achats vont changer, car nous allons chercher ces biens qui sont recyclables à l’infini, qu’on peut réparer tout le temps, et qui font appel à une très petite quantité d’énergie pour leur fabrication.

Vous parlez d’un phénomène de « tropicalisation » des pays du Nord. Mais qu’en est-il de l’avenir des pays dits « du Sud » ?

Je réfléchis depuis longtemps à la question des modèles de développement au Nord et au Sud, et à la manière de les faire évoluer pour que nous puissions construire un monde, comme disent les zapatistes, « dans lequel tiennent plusieurs mondes et plusieurs cultures ». Les pays du Sud ont connu, avec trente ans d’avance, ce que nous avons expérimenté avec les réformes dites « du consensus de Washington » [1] et les politiques d’austérité budgétaires de la Commission européenne. Mais, contrairement à ce qu’on pense, les pays du Sud ont développé progressivement une critique de plus en plus rigoureuse de l’extractivisme et de la conception du développement qui prévalaient jusqu’alors, vue comme un « rattrapage » des niveaux d’industrialisation et de développement des pays du Nord.

Beaucoup croient que c’est à nous seuls, pays industriels, d’opérer la décroissance et que les pays du Sud réclament encore le développement ; or, ils ont été trop victimes du pillage et d’un modèle qui les encourageaient à exporter leurs matières premières, pour continuer à s’inscrire dans une logique « croissantiste » standard. Les premiers à avoir critiqué le productivisme, ce sont les pays du Sud ! Il faudrait se mettre d’accord avec ces pays sur un horizon de convergence où chacun d’entre nous serait amené à avoir une empreinte écologique égale à 1. Aujourd’hui, la France est entre 3 et 4.

Si on bâtit des coopérations Nord-Sud avec cet objectif : assurer à tous un niveau de bien-être satisfaisant et digne, on transformerait les relations internationales. Nous proposons de rebâtir l’ordre international sur ces groupes de partenaires : la brique de base de l’ordre international ne serait plus les pays, mais des ensembles macro-régionaux qui décideraient entre eux de coopérer pour atteindre cet objectif de viabilité. Ce serait un protectionnisme coopératif qui changerait complètement l’architecture du multilatéralisme actuel.

Cet ouvrage est-il un manifeste politique pour répondre aux défis du capitalisme ?

C’est un programme de gouvernement proposé à nos concitoyens et aux formations politiques qui présentent un candidat à l’élection présidentielle. Pour rompre avec ce capitalisme, il y a trois solutions. Soit on fait une révolution démocratique, par les urnes. Soit on décide de faire sécession, mais pour qu’elle soit efficace, il faudra qu’elle soit simultanée et massive. Ce qui est encore plus utopique que de convaincre nos concitoyens de mettre au pouvoir un gouvernement de rupture anticapitaliste.

Soit on passe par la voie insurrectionnelle, qui bloquerait le jeu des institutions, et résisterait à la pression policière. Pour l’instant, notre proposition est de s’en tenir à la première option : une révolution, certes, mais par les urnes, car la seule possibilité pour gouverner avec un programme de ce type, c’est d’avoir une adhésion populaire extrêmement forte.

En quoi votre expérience en tant que directeur des partenariats internationaux du CCFD-Terre Solidaire de 2008 à 2014 a-t-elle forgé votre réflexion globale du monde ?

Il est évident que ces sept années m’ont beaucoup transformé. Elles m’ont prouvé qu’au Sud, il y a un désir de transformation supérieure à celui des pays du Nord, et que nous devons aussi continuer à tenter de changer, sinon tout restera vœux pieux. Ma conviction très forte, qui n’a pas bougé, est que le CCFD-Terre Solidaire devrait s’investir dans les combats politiques du Nord. Il ne peut pas se contenter de soutenir des partenaires, car ces pays peuvent nous apporter leur expérience en termes de résistances et de formes d’organisation qui permettent de faire obstacle à cette violence institutionnelle de l’État tropical. Nous allons vraiment avoir besoin de leur aide !

[1Le « consensus de Washington » est un accord tacite visant à conditionner les aides financières aux pays en développement à des pratiques de bonne gouvernance, d’inspiration néolibérale, telles que définies par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale.

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