Échos du monde

Partenariat

Article mis en ligne le 14 juillet 2021

Brésil : agroécologie prospère en milieu aride

Dans le nord-est du Brésil, le manque d’eau a paradoxalement facilité le développement d’une agroécologie qui garantit la souveraineté alimentaire et l’émancipation sociale des habitants.

Brésil : agroécologie prospère en milieu aride

Pour Maria do Ceu, la corvée d’eau est devenue un plaisir. Chaque jour, en ouvrant la trappe de la citerne de ciment accolée à sa maison pour y plonger un seau relié à une corde, cette quadragénaire au physique sec et au regard acéré se souvient de son quotidien lorsqu’elle était enfant à Solânea, dans l’État de Paraíba, au nord-est du Brésil.

« Chaque année, il y avait cinq ou six mois de séche­resse. Avec mon frère, on devait se lever à trois heures du matin et nous marchions plusieurs heures pour atteindre un point d’eau qui se résumait souvent à une mare saumâtre où venait boire le bétail. Comme il y avait beaucoup de gens, il fallait attendre long­ temps pour remplir nos seaux. Le retour, sous le soleil écrasant, était long et fatigant, et il n’était pas rare qu’on s’endorme ensuite en classe. »

Maria do Ceu a grandi et vit encore au cœur de l’Agreste, une zone géographique située à près de 150 kilomètres du littoral atlantique, marquée par un climat semi-aride et des précipitations très irrégulières. Ce manque d’eau est un des facteurs de l’exode de populations, ces dernières années, vers les bidonvilles des grandes métropoles brésiliennes. D’autant que le travail a toujours été rare dans cette région où se côtoient de petites exploitations familiales précaires et d’opulents domaines agricoles, le plus souvent dédiés à des monocultures de canne à sucre très largement mécanisées.

Une terre, deux eaux

Pour tenter de mieux vivre avec la sécheresse, l’ONG Assistance et services à des projets d’agriculture alternative (AS-PTA), partenaire historique du CCFD-Terre Solidaire, s’est adressée, à la fin des années 1990, aux petits agriculteurs regroupés au sein du pôle syndical de la Borborema, représentant près de 20 000 familles.

« Nous voulions développer deux programmes de construction de citernes destinées à récupérer les eaux de pluie », explique Adriana Galvão, conseillère technique de l’association. Mais surtout accompa­gner ces personnes dans le développement de pra­tiques agroécologiques et structurer des circuits de commercialisation de ces produits. »

En 2003, l’AS-PTA a donc d’abord lancé le programme « Un million de citernes » permettant, le plus souvent à partir de crédits rotatifs, de construire des citernes de 16 m3 , approvisionnées par les eaux de pluie. « Assurer l’approvision­nement en eau pour l’usage domestique (boire et cuisiner), permet de maintenir les familles sur leurs terres pendant les mois les plus secs », précise Adriana Galvão. L’étape suivante a débuté, en 2009, avec le programme « Une terre, deux eaux », qui offre les conditions d’une production agricole, végétale et animale (petit élevage), pour subvenir aux besoins familiaux et vendre le surplus. « La pluie tombe cette fois sur une plaque de ciment de 200 m2 , construite sur un terrain légèrement pentu et vient remplir un réservoir de 52 m3 . »

Marchés bio et banques de semences

« Nous en avons profité pour sensibiliser les familles à l’importance de travailler en harmonie avec la nature et la préservation des ressources naturelles, souligne Lucileide Gertrudes, technicienne en agronomie au sein de l’AS-PTA. Durant cette for­mation, beaucoup d’entre elles ont cessé d’utiliser des produits engrais chimiques et des pesticides », une pratique pourtant très répandue depuis la « révolution verte » des années 1960 au Brésil.

L’association s’est ensuite inspirée de la méthode Paysan à Paysan (voir encadré), pour diffuser plus largement ses idées. « Notre stratégie a été de convaincre d’abord une poignée d’agriculteurs, puis de faciliter leurs contacts avec leurs voisins pour démontrer que les techniques d’agroécologie ne nuisent pas aux volumes de production », se souvient Luciano Marçal da Silveira, l’un des coordinateurs de l’association dans l’État de Paraíba.

L’association Eco-Borborema coordonne 12 marchés bio dans l’État du Paraíba. Photo Jean-Claude Gerez

Parallèlement, les membres du pôle syndical ont créé, fin 2003, l’association Eco-Borborema pour aider à la commercialisation de la production en mettant en place, entre autres, des marchés bio. « Le Paraíba compte aujourd’hui douze marchés bio et trois points de vente fixes où sont notamment commercialisés des produits transformés sous le label Produtos do Roçado », se réjouit Orlando Soares Correia, le responsable d’Eco-Borborema qui regroupe aujourd’hui près de 180 agriculteurs. L’autre initiative importante a été l’aide à la création de banques communautaires de semences, pour préserver les variétés locales, en particulier de haricots et de maïs. « La multiplication des semences bio permet de sélectionner plus facilement des variétés résistantes à la sécheresse ; et de résis­ter au package semences transgéniques/engrais chimiques/pesticides proposé par les géants de l’agro-industrie », rappelle l’association.

« Toute l’activité d’AS-PTA est traversée par la lutte contre les discriminations, la déconstruction des schémas traditionnels liés à l’âge, au genre ou à la couleur de peau. »

Émancipation des femmes

La transition d’un modèle d’agriculture familiale vers l’agroécologie n’est pas le seul succès dans cette région. « Le travail mené par AS-PTA avec le pôle syndical de la Borborema est un processus de transformation sociale sur plusieurs niveaux », estime Floriane Louvet, chargée de mission au CCFD-Terre Solidaire. Au-delà de l’amélioration des conditions de vie économiques des familles de paysans, elle retient la force de la démarche collective du territoire. « À chacune de mes visites, je suis marquée par la réelle construction collective et par le fait que ce territoire n’est pas pensé par une ONG, mais bien par l’ensemble des acteurs. On sent que c’est un territoire qui se prend en main et qui trace sa route », s’enthousiasme-t-elle.

« L’amélioration économique et l’appropriation des destinées du territoire sont souvent le fait des femmes », assure Adriana Galvão, organisatrice pour l’AS-PTA de la Marche pour la vie des femmes et pour l’agroécologie, qui regroupe chaque année plusieurs milliers d’agricultrices.

« Cette émancipation faisait partie de notre stratégie globale dès l’origine. Elle contribue à rééquilibrer progressivement les relations entre les femmes et les hommes dans un pays machiste et dans un monde rural qui l’est tout autant », poursuit-elle. Pour Floriane Louvet, « l’évolution des schémas et des représentations culturelles est aussi l’une des grandes transformations sociales » de ces 20 dernières années dans la région. « Toute l’activité de notre partenaire est traversée par la lutte contre les discriminations, la déconstruction des rôles et des schémas traditionnels liés à l’âge, au genre ou à la couleur de peau (…) permettant à chaque personne de retrouver une dignité. Leur slogan “sans fémi­nisme, il n’y a pas d’agroécologie” résonne de façon concrète dans chacune des activités sur le territoire. »

Opposition de modèles

Cette prise en main des destinées du territoire a également permis de faire avancer localement les politiques publiques. Le meilleur exemple est le programme national de l’alimentation scolaire (PNAE), qui prévoit qu’un tiers des aliments des cantines scolaires doit provenir de l’agriculture familiale. « Mais, depuis l’arrivée au pouvoir, en 2018, de Jair Bolsonaro, appuyé notamment par l’agro­business, la situation s’est dégradée, dénonce Paulo Petersen, coordinateur exécutif de l’AS-PTA. On assiste au démantèlement progressif de l’arsenal de lois favorables à l’agriculture familiale. L’agrobusiness est plus que jamais favorisé alors qu’il n’est ni viable économiquement ni supportable du point de vue environnemental. » Un modèle dévastateur auquel les habitants du pôle de la Borborema sont déterminés à s’opposer.

De paysan à paysan

Huit paysans salvadoriens de la Fondation de promotion des coopératives (Funprocoop) ont rencontré durant quatre jours, en novembre 2006, à Lagoa Seca, Paraíba, au Brésil, des agriculteurs locaux suivis par l’AS-PTA. Les échanges entre ces deux partenaires ont porté sur les moyens de capter et stocker l’eau, de constituer des banques de semences ou encore de développer un modèle agroécologique viable. Car, malgré les 6 000 km qui séparent Latinos et Centraméricains, les deux pays sont confrontés à des défis semblables, liés au changement climatique et à la nécessité de vivre avec la sécheresse. Quinze ans après cette rencontre, Mauricio Vanegas, directeur de la Funprocoop, se souvient.

« Dès notre retour, nous avons mené un plaidoyer auprès du gouvernement pour que des familles vivant dans la zone des volcans – qui présentent un stress hydrique important – puissent bénéficier du programme Techo y Agua (Toit et Eau), qui permet de récupérer dans des citernes l’eau de pluie tombée sur le toit des maisons. Un travail a aussi été entrepris avec des familles de paysans pour promouvoir un modèle agroécologique durable. » Avec succès, puisque selon Funprocoop plus de 5 000 paysans « se préoccupent désormais de produire en respectant ou en conservant l’environnement ». Quant aux banques de semences développées par l’AS-PTA, elles ont inspiré la création d’une coopérative près du lac Coatepeque, où des paysans indigènes préservent de nombreuses variétés de maïs et de haricots endémiques.

« La mise en valeur des processus de construction et de circulation de savoirs a toujours été importante pour le CCFD-Terre Solidaire, explique Walter Prysthon, responsable du service Amérique latine. Ces expériences réussies sont plus faciles à transmettre par les paysans eux-mêmes. » Inspiré de la méthode d’éducation populaire dite de « Paysan à Paysan », initiée dans les années 1970 en Amérique centrale, « ces échanges ont aussi facilité des processus d’organisation des paysans et leur ont permis de prendre en main leur destin. »

À lire
Découvrir le magazine

Découvrir le magazine

S'abonner

En ligne
Je m'abonne
Par courrier

En téléchargeant et en renvoyant le formulaire d'abonnement

Je m'abonne

Que trouve-t-on dans Échos du Monde ?

Des dossiers thématiques pour penser autrement les enjeux sociaux, politiques, économiques d’un monde en pleine mutation.

Des sujets de reportage peu traités dans les grands médias qui donnent la parole aux actrices et acteurs du Sud mobilisés pour un autre monde.

Des rubriques originales comme « Bouger les lignes » qui explorent des alternatives citoyennes pour changer de cap.

Des pages Cultures du monde pour aller à la découverte de livres, musiques, films...

Donner
Suivez-nous
CCFD-Terre Solidaire
Comité Catholique Contre la Faim
et pour le Développement – Terre Solidaire
4 rue Jean Lantier
75001 Paris
France
Tel (+33)1 44 82 80 00
N° SIREN 775 664 527
N° RNA W759000066