Échos du monde

Migrations

Article mis en ligne le 2 septembre 2021

Palerme, ville-frontière vers une citoyenneté solidaire

J’ai passé cinq mois à Palerme au sein de l’association Arci Porco Rosso dans le cadre de l’Alliance pour une Autre Gouvernance des Migrations. Nous sommes cinq volontaires à être parties découvrir cinq villes européennes, considérées comme particulièrement « accueillantes ». Nous devions étudier leurs bonnes pratiques pour repenser l’accueil et l’accès aux droits des personnes migrantes, sur la base d’une alliance entre la société civile et les autorités.

Palerme, ville-frontière vers une citoyenneté solidaire

Palerme, chef-lieu de la région Sicile, est une ville qui s’est, à plusieurs reprises, rebellée contre les politiques nationales répressives. En novembre 2018, le décret « Sécurité et Immigration », voulu par Matteo Salvini, alors ministre italien de l’Intérieur, et porté par la coalition de la Ligue du nord et le Mouvement 5 étoiles, a été adopté par le Parlement. Le texte, qui comporte de nombreuses mesures sécuritaires [1], interdit notamment d’inscrire les demandeurs de protection internationale sur les registres de l’état civil, les privant de l’accès à des services de base, comme la consultation d’un médecin généraliste. Le maire de Palerme, Leoluca Orlando, a aussitôt qualifié ces mesures « d’anticonstitutionnelles et inhu­maines » et a refusé de les appliquer. Avec d’autres maires, il a fait front commun contre ce décret inique.

Cet engagement fort pour le droit des personnes migrantes se retrouve dans la Charte de Palerme : « De la migration comme souffrance à la mobilité comme droit humain » qui marque un véritable changement de paradigme. Publié en 2015, ce texte est aussi une prise de position radicale contre des politiques européennes et nationales, car il demande la suppression du permis de séjour et la reconnaissance de la liberté de circulation et du droit à la résidence.

Palerme, ville-monde et ville-frontière

3851

mineurs non accompagnés sont arrivés sur les côtes italiennes en 2020, et 894 sur le territoire sicilien.

Dans un contexte national particulièrement hostile aux personnes migrantes, cette prise de position est fondamentale, mais la réalité est plus complexe. Le rapport de la ville à son immigration dépend du contexte historique et géographique ainsi que du tissu géopolitique au sein duquel elle se trouve. De par sa situation géographique, la Sicile est devenue au cours des dernières années une des principales portes d’entrée en Europe pour les personnes migrantes, et elle a dû gérer des situations d’urgence. La majorité de ces personnes ont traversé la Méditerranée risquant leur vie, après être passées par le désert et la Libye.

Marquée par une forte précarité écono- mique et sociale, Palerme est aussi une « ville-frontière » dans les deux sens du terme : les gens y viennent et en repartent.

Les Palermitains sont en effet parfois contraints d’émigrer pour des raisons économiques vers le nord de l’Italie, et les personnes migrantes veulent aussi poursuivre le voyage pour rejoindre des amis ou de la famille afin de trouver de meilleures conditions de travail. C’est donc à la fois un lieu de passage et un lieu d’émigration.

Le quartier de Ballarò est considéré comme l’un des centres de la « Palerme multiethnique » : 60 % de la population vient de l’étranger : Bangladesh, Sri Lanka, Côte d’Ivoire, Nigeria et Maghreb. Dans les rues, la diversité culturelle est manifeste : les couleurs, les odeurs, les dialectes se mélangent. Mais la pauvreté et la dégradation architecturale de ces quartiers du centre-ville (Ballarò, Il Capo, la Cala…) et la lenteur d’une réponse institutionnelle, contraignent les habitants à accepter des conditions de vie difficiles.

En mai 219, le maire Leoluca Orlando, accorde le titre de citoyen honorifique à 73 étudiants étrangers nés à Palerme. © francesco Militello Mirto/ Nur photo / Afp

L’alliance entre société civile et autorités locales

Dans ce contexte, la relation entre la mairie et une partie de la société civile sur la question migratoire est complexe. Elle s’établit sur une tension entre un partage des principes communs et des critiques sur l’absence de mise en œuvre des mesures annoncées par les institutions et des temps de réaction trop longs. Toutefois, malgré ces difficultés, la force de certains projets, coconstruits provient de la volonté d’établir un diagnostic commun des problèmes et des besoins.

Lors de mes entretiens, plusieurs personnes ont souligné la nécessité de créer des espaces de concertation afin de faciliter la rencontre entre les acteurs qui opèrent autour de la question migratoire et de l’accueil.

En février 2019, la municipalité a ouvert la Maison des droits, pour favoriser la coordination entre associa- tions et institutions. Elle accueille des associations qui assurent des permanences sociojuridiques, proposent un projet d’insertion au travail porté par des personnes migrantes et des opérateurs municipaux. Ce lieu municipal est ouvert aux personnes en situation irrégulière. La Maison des droits vise aussi à mieux coordonner et repenser les initiatives autour des mineurs isolés non accompagnés (MNA). En 2020, 3 851 d’entre eux sont arrivés sur les côtes italiennes et 894 sur le territoire sicilien.

La situation de ces jeunes particulièrement vulnérables ne s’améliore pas à leur majorité. En effet, considérés comme autonomes par l’État qui refuse de prendre en compte la nature transitionnelle du passage à l’âge adulte, les néo-majeurs sortent du système d’accueil national.

Dans ce contexte, deux projets novateurs, avec l’objectif d’autonomiser des mineurs ont vu le jour : Harraga (ceux qui brûlent les frontières) et Saama. Coconstruits par neuf acteurs institutionnels et associatifs, ces projets tiennent compte de tous les aspects de la vie des jeunes. Sur la base d’échanges avec un groupe de huit MNA, l’équipe a identifié trois axes de travail : création de dossiers numériques pour pouvoir conserver les informations sur le parcours des jeunes migrants ; accès à des formations et mise en place de partenariats avec des entreprises ; et enfin, droit au logement par la mise à disposition d’appartements pour les néo-majeurs.

Malgré un contexte économique difficile, la ville de Palerme amorce un changement de paradigme qui vise à sortir d’une approche assistancielle et urgentiste des migrations pour aller vers une citoyenneté solidaire urbaine, portée par une alliance de la société civile et des autorités locales.

[1Ce décret restreint le droit au séjour et facilite l’expulsion des personnes migrantes

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