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Article mis en ligne le 17 septembre 2021

Brésil : les Indiens Huni Kuin face à leur destin

Tout près de la frontière péruvienne, les Indiens Huni Kuin du Brésil luttent pour préserver leur mode de vie et leur culture. En cherchant des alternatives au programme de compensation carbone.

Brésil : les Indiens Huni Kuin face à leur destin

Siã s’est arrêté net. Inquiet, le cacique du peuple Huni Kuin scrute la forêt épaisse. Soudain, plusieurs bruits sourds se succèdent à quelques dizaines de mètres, suivis d’éclats de voix. « Ce sont les employés du grand propriétaire terrien voisin, murmure l’homme de 43 ans au physique fluet. Ils marquent les arbres à coups de hache pour revenir les abattre demain. Ils sont sûrement armés. C’est dangereux de continuer. Il vaut mieux faire demi-tour. »

Sur le chemin du retour vers son village de Formiga, Siã fait une halte devant une demi-douzaine d’arbres centenaires récemment abattus. « Ces arbres sont le symbole du danger que court mon peuple et du caractère illégal de la déforestation. Car ces terres appartiennent à l’État brésilien. Nous en avons demandé l’homologation comme terres indigènes, et il est donc interdit de déboiser. Pourtant, les fazendeiros, avec l’aide des politiciens locaux, se sont installés ici. Ils élèvent du bétail et veulent nous chasser. En détruisant la forêt, ils anéantissent notre source de nourriture, mais aussi nos plantes médicinales et notre spiritualité. »

« Le mot clé de notre démarche est l’autonomie pour pouvoir vivre sans aide ni contrainte extérieures. » - Cacique Ninawa

Une destruction contre laquelle les HuniKuin se battent pour assurer leur survie.

Bienvenue dans l’État de l’Acre, à l’extrémité nord-ouest de l’Amazonie brésilienne, à la frontière avec le Pérou, dans la région de Feijó. « 16 450 Indiens Huni Kuin vivent dans 17 aldeias (« villages ») répartis sur 11 territoires qui couvrent à peu près 400 000 hectares. À cela, il faut rajouter un territoire d’environ 100 000 hectares, pour lequel nous avons fait une demande d’homologation en 2002, sans réponse à ce jour », explique Ninawa Huni Kuin, président de la Fédération des peuples Huni Kuin de l’État de l’Acre (Fephac).

Créée en 2006, l’organisation entend renforcer la cohésion et la tradition de ce peuple millénaire. « Nous veillons à sauvegarder et cultiver notre langue et nos coutumes, souligne ce charismatique quadragénaire, élu à l’âge de 28 ans à la tête de la Fephac. Le mot clé de notre démarche est “l’autonomie” pour pouvoir vivre sans aide ni contrainte extérieure. Nous luttons aussi pour l’intégrité de notre territoire. »

Avec la déforestation, le gibier a beaucoup diminué et souvent les hommes rentrent bredouilles. Ici le cacique Ninawa. © Jean Claude Gerez

Insécurité alimentaire

Le village de Formiga, en bordure de la rivière Envira, se situe au cœur de ces terres non homologuées. Des dizaines de familles Huni Kuin y vivaient jusque dans les années 1960 avant de devoir s’exiler pour fuir l’invasion violente de leurs terres par des seringueros, les exploitants de caoutchouc. « À notre retour, à partir de 1998, les seringueros avaient cédé la place à de petits agriculteurs, explique Busã, 40 ans, l’un des habitants du village. Au nom de la réforme agraire, ils avaient reçu de modestes parcelles de terre de la part de politiciens locaux. Avec une condition : les paysans devaient revendre ces terres, après quelques années, à ces mêmes politiciens pour un prix modique. Ils ont ensuite regroupé ces petites exploitations, rasé la forêt et créé des pâturages pour faire de l’élevage extensif de bétail. » Un processus qui s’est accéléré dès le milieu des années 2000.

Conséquence ? « Chaque année, les fazendeiros [grands propriétaires terriens] grignotent la forêt, assure Busã. Pendant longtemps, des hommes armés nous interdisaient même de traverser les fermes pour aller chasser. Ils posaient des pièges destinés à nous blesser. Aujourd’hui, c’est plus calme. Mais avec la déforestation, il y a beaucoup moins de gibier. Il y a encore cinq ans, on partait chasser avec la certitude de ramener un pécari, un agouti ou un tatou, atteste Busã. Actuellement, on peut passer une journée ou une nuit en forêt et rentrer bredouille. »

Côté pêche, la situation n’était pas brillante non plus. « Mais c’est mieux cette année, se réjouit l’un des habitants de l’aldeia, en lançant sa tarafa, un filet circulaire. La présence de nombreux botos (dauphins d’Amazonie) laisse même penser qu’il y aura du poisson pendant trois ou quatre ans. »

Le présage est d’autant plus réjouissant que les 22 familles du village de Formigane (sur)vivent que grâce à la vente d’artisanat et de bananes et, pour certaines, avec de maigres allocations familiales.

Elles souffrent depuis plusieurs années de carences en protéines.

Car les rendements de l’agriculture de subsistance (manioc, banane, maïs) sont faibles. « À force de planter sur les mêmes terres sans pouvoir les laisser se reposer, les récoltes sont moindres, souligne Ninawa. Surtout parce que nous ne voulons déboiser que le strict minimum et maintenir sur pied ce qui nous reste de cette forêt, qui est aussi notre pharmacie et le berceau de notre spiritualité. »

Les rendements de l’agriculture de subsistance (manioc, bananes, maïs) sont faibles. Ici, les femmes coupent le manioc. © Jean Claude Gerez

La législation tue les Indiens

Pour s’en convaincre, il suffit de suivre le pajé (sorcier-guérisseur) et son épouse. Maquillés, le visage coiffé de la Coka traditionnelle en plumes d’aras, les presque octogénaires se meuvent avec souplesse dans l’épaisseur de la forêt primaire. Ils s’arrêtent parfois pour détacher quelques feuilles d’une branche en chuchotant.

« Nous nous excusons auprès de la nature de lui faire mal et lui expliquons l’usage médicinal ou spirituel de notre cueillette », précise l’épouse du pajé. Le tout sous le regard attentif de Bixku, 38 ans, le « barde ». Lui s’est fixé comme mission de « transmettre le patrimoine oral des Huni Kuin, en particulier les chants que je glane auprès des anciens. C’est essentiel pour garantir la survie de notre culture ». Pour cela, il peut compter sur la jeune génération de Formiga qui se réunit tous les soirs, ou presque, dans la grande maison commune qui trône au milieu du village. Parmi eux, il y a Zianka, 23 ans.

« Nous voulons préserver ce qui nous reste de forêt qui est le berceau de notre humanité. » - Ninawa

S’interrompant régulièrement pour inhaler du « raoé », mélange de tabac à priser et de cendres, il aime accompagner à la guitare « ces chants qui évoquent les légendes de mon peuple et notre rapport aux esprits de la forêt ».

« La transmission de la culture et de la spiritua- lité Huni Kuin se fait aussi en classe », souligne Juba, 37 ans, enseignant et responsable de l’école construite en 2018 par l’État de l’Acre. Le professeur de langue portugaise, l’un des deux seuls fonctionnaires publics du village, y reçoit en demi-journée quelque 80 enfants, de 6 à 12 ans, dont ceux des villages Huni Kui voisins.

Enfin y recevait, puisque l’école est fermée depuis mars 2020 pour cause de pandémie. « C’est préjudiciable pour l’apprentissage des enfants, souffle l’enseignant, par ailleurs très critique sur le contenu des programmes imposés. Rien dans les livres d’histoire ne parle des massacres des Indiens à l’époque de la colonisation ou des conditions d’esclavage auxquelles ils ont été soumis lors de l’apogée du caoutchouc. »

Et pour Juba, les injustices continuent. « Aujourd’hui, les indigènes ne sont plus tués avec sauvagerie. C’est la loi qui les assassine. » Et notamment l’absence d’application de la Constitution du 5 octobre 1988.

« Il suffit pourtant d’appliquer l’article 231 de la Constitution du 1988, peste Lindomar Padilha, membre du Conseil indigéniste missionnaire (Cimi), partenaire du CCFD-Terre Solidaire qui accompagne les Huni Kuin dans leurs revendications pour la démarcation de leurs terres. Il stipule que toutes les terres indigènes devaient être démarquées dans un délai de cinq ans. » Or, d’après un recensement du Cimi, sur les 1 296 terres indigènes que compte le pays, 530 terres n’ont toujours pas été régularisées.

« La question de la terre est centrale pour la survie de mon peuple », insiste Ninawa Huni Kuin.

Le sorcier-guérisseur et sa femme (ici sur la photo) cueillent des feuilles à usage médicinal ou spirituel. © Jean-Claude Gerez

Refusant la « fausse bonne solution » du programme REDD [1] de compensation carbone développé depuis plusieurs années dans l’État de l’Acre, le président de la Fephac assure que les Huni Kuin qui vivent au bord de la rivière Envira n’ont que trois solutions. « Attendre une hypothétique homologation des terres, mais c’est peu probable avec le gouvernement actuel de Jair Bolsonaro » ; affronter les propriétaires terriens voisins pour freiner la déforestation. « Nous sommes d’une nature pacifique, souligne Ninawa. De toute façon, le combat serait inégal avec nos arcs et nos vieux fusils. »

Dernière solution ? Rechercher des fonds pour acquérir des terres attenantes qui appartiennent à un propriétaire foncier de São Paulo, la capitale économique. « Grâce au financement d’une organisation liée à l’Union européenne, nous possédons depuis peu 340 hectares de terres recouvertes de forêt primaire. »

Une première étape : Ninawa cherche désormais à récolter quelque 100 000 euros pour acheter les 500 hectares mitoyens, également à la vente. Avec la conviction profonde que « sauver la forêt est un devoir pour tous. Car les Huni Kuin et l’humanité tout entière ont besoin de la nature pour survivre ».

[1Le mécanisme « REDD (réduction des émissions dues à la déforestation et à la dégradation forestière) attribue une valeur financière au carbone stocké dans les forêts.

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