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Faim et Développement Magazine

Article mis en ligne le 20 septembre 2019

Nestor Nongo, un évêque qui défend la paix en Centrafrique

Quelques mois à peine après avoir été nommé évêque en Centrafrique, en mai 2012, Mgr Nestor Nongo est confronté, dans son diocèse de Bossangoa, à la guerre civile. Alors que les groupes rebelles revendiquent leurs identités religieuses, Mgr Nestor Nongo refuse ces assignations et s’engage résolument pour la paix.

 Nestor Nongo, un évêque qui défend la paix en Centrafrique

Situé à 300 km au nord-ouest de la capitale Bangui, le diocèse devient en 2012 l’un des épicentres du conflit. Les artisans du conflit utilisent les identités religieuse pour se rallier davantage certaines franges de la population. « Il y a eu une grande instrumentalisation des religions, par les rebelles de la Seleka qui disent se battre au nom de la religion musulmane et les anti-balaka au nom de la religion chrétienne », explique Nestor Nongo. Non seulement Nestor Nongo va refuser catégoriquement de rentrer dans ce jeu-là, mais il va utiliser toute son influence pour les contrer.

"La violence fait partie de mon expérience pastorale"

Jeune prêtre au Nigéria dans les années 2000, Nestor Nongo avait déjà été confronté à des conflits entre musulmans et chrétiens, où les religions étaient là aussi instrumentalisées à des fins politiques. « La violence, souligne-t-il, fait partie de mon expérience pastorale. » Pour lui, au Nigéria comme en RCA (République centrafricaine) où il négociera deux accords de paix locaux avec les rebelles en 2017 et 2018, seuls le dialogue et l’ouverture à l’autre permettent de dépasser les tensions. Avec le risque assumé pour sa propre sécurité.

Dans sa mission pastorale, ce prélat chaleureux privilégie la rencontre. Quant il est arrivé à Bossangoa, il a tout de suite demandé aux paroissiens de l’appeler père pour que sa fonction ne créée pas de distance avec les populations. Une relation de confiance qu’il a aussi su nouer avec la communauté musulmane. « À chaque fois que j’effectue des déplacements à l’extérieur du diocèse je vais voir l’imam, je me rends à la mosquée », explique-t-il.

"Nous n’avions aucun moyen pour accueillir ces milliers de déplacés"

Mais, quatre mois après sa nomination, il n’était pas préparer à accueillir des milliers de déplacés. « En septembre 2013, j’étais au Bénin, quand mon vicaire m’a prévenu qu’il y avait eu une attaque des Selekas dans la ville », raconte-t-il. Les rebelles ont tué des hommes dans les maisons, et les gens sont venus se réfugier à l’évêché. Une offensive qui survient après des semaines d’exactions des Selekas et de répliques sanglantes des anti-balaka. « Nous n’avions aucun moyen pour accueillir ces déplacés », précise Mgr Nestor Nongo, à part les vastes terrains de l’évêché et la volonté d’être à la hauteur de ce défi humanitaire.

Car face aux carences de l’État, l’Église en RCA joue un rôle essentiel  : pour l’accueil des déplacés, mais aussi dans le domaine de la santé, de l’éducation… Le prélat tient à louer le courage des femmes musulmanes parties dans les champs chercher de la nourriture, malgré le danger, ainsi que la générosité des chrétiens de l’archidiocèse de Bangui qui ont envoyé vivres, médicaments et habits.

L’évêque va aussi faire appel à la communauté internationale : la Caritas envoie de l’aide, le Programme mondial alimentaire des vivres, Médecins sans frontières (MSF) ouvre une antenne sur place et l’Unicef prend en charge les enfants.

Pris en otage

Les religieux ne sont pas épargnés par le chaos provoqué par les rivalités entre groupes rebelles. En 2014, des paroissiens de l’est du diocèse réclamaient le retour de leurs prêtres. Le prélat décide alors de les accompagner pour les célébrations de la semaine sainte. Mais aux portes de Batangafo, des hommes de la Seleka pointent des kalachnikov et de lance-roquettes sur leur véhicule et les arrêtent. Mgr Nongo va alors comprendre qu’il est personnellement visé. « Ils m’ont notifié quatre chefs d’accusations, dont celui d’être le chef des anti-balaka et de communiquer des informations aux militaires de l’opération Sangaris [1]. Ils m’ont dit que j’étais condamné à mort. » Menottés, le prélat et les prêtres sont ensuite emmenés vers la frontière tchadienne.

Mais à mi-chemin, le convoi est intercepté par un autre groupe rebelle opposé à ces visées macabres. Après des heures de discussion avec leur chef, les trois hommes seront heureusement enfin libérés le lendemain matin. « Nous avons pu célébrer les fêtes pascales avec la communauté chrétienne. Mais alors que nous allions rentrer à Bossangao, on nous a prévenus d’une embuscade sur la route. » Ce n’est que deux jours plus tard qu’ils seront évacués par hélicoptère par un général camerounais de la Minusca [2].

Depuis 2013, huit religieux ont été assassinés et l’évêque plie parfois sous le poids de ses responsabilités vis à vis des religieux de son diocèse. « Quand tu envoies quelqu’un sur le terrain pour répondre à la demande légitime des paroissiens en sachant que les conditions de sécurité ne sont pas réunies, tu as la vie de cette personne entre tes mains. Et si ça tourne mal tu dois rendre compte à ta hiérarchie, mais surtout à sa famille. »

Deux accords de paix locaux

Alors que sept accords de paix ont été signés sans résultat sur le terrain, l’évêque, face à l’ampleur de la détresse des populations soumises aux pillages et aux attaques meurtrières, va initier entre différents groupes armés, deux accords locaux dans le nord du diocèse, avec l’appui de la préfète et députée Béatrice Epaye, amie de longue date du CCFD-Terre Solidaire.

Durant plusieurs semaines, il va rencontrer les différents protagonistes, avec pour seule préoccupation la fin des violences. Avec son franc parler, il met les rebelles devant leurs responsabilités : « Ils savent, dit-il, qu’ils ne méritent plus la confiance de la population, car ils l’ont trop fait souffrir. Souvent, ils ne savent même plus pourquoi ils se battent, ils sont fatigués de ce conflit et veulent juste rentrer chez eux. » Depuis, le Centre et le Nord sont pacifiés, mais pas l’Est de la région.

Alors que la situation dans le pays s’est apaisée par rapport aux années 2014-2015, Mgr Nongo, élu président de la Conférence épiscopale centrafricaine en janvier 2019, se dit plutôt confiant pour ce huitième accord de paix paraphé à Khartoum et signé le 6 février à Bangui. « Il est plus équilibré que les précédents. Il met au cœur la victime, avec notamment un processus de justice transitionnelle. Les groupes armés étaient exigeants et demandaient une amnistie qu’ils n’ont pas obtenue. »

La communauté internationale sera garante du suivi de l’accord. L’Église, quant à elle, jouera un rôle prépondérant dans le comité de suivi. Mais surtout, « elle continuera, souligne-t-il, à avoir une parole forte en tant que corps constitué. »
S’il est confiant, l’évêque est aussi lucide : « tous les groupes armés ne sont pas désarmés et continuent à exercer leur pouvoir de nuisance. Il faut à présent redonner au gouvernement la maitrise du territoire national ».

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Écoutez aussi le podcast de l’émission Religions du monde sur RFI du 18 mars 2019 avec l’interview de Mgr Nestor Nongo

[1L’opération militaire de l’armée française du 5 décembre 2013 au 31 octobre 2016.

[2Minusca : Mission intégrée multidimensionnelle de stabilisation des Nations unies en République centrafricaine.

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