Faim et Développement

Décryptage

Article mis en ligne le 27 octobre 2020

Migrants / Europe : instrumentaliser la pandémie pour verrouiller les frontières

La guerre contre le virus se double d’une guerre contre les personnes migrantes, et les violences à leurs égards sont exacerbées par les mesures prises pour lutter contre la pandémie : c’est le constat dressé par l’observatoire des frontières Migreurop, partenaire du CCFD-Terre Solidaire. Décryptage.

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Migrants / Europe : instrumentaliser la pandémie pour verrouiller les frontières

Dans l’esprit des dirigeants européens, la Grèce a un statut un peu spécial : celui de « bouclier de l’Europe ». C’est par cette expression que la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a félicité Athènes, début mars, pour son action empêchant les personnes migrantes de franchir la frontière terrestre entre la Turquie et la Grèce, donc d’atteindre le territoire de l’Europe.

Nous sommes alors juste avant les mesures de confinement. La Turquie vient d’annoncer, le 28 février, l’ouverture des frontières grecques. Plusieurs milliers de Syriens, d’Irakiens, d’Afghans, d’Iraniens, s’y pressent. Mais l’information est fausse, et la manoeuvre d’Ankara, furieuse des critiques contre ses interventions en Syrie et en Libye, évidente.

Les États européens et la commission de Bruxelles ne veulent, de leur côté, qu’une chose : empêcher ces arrivées. Frontex, l’agence européenne chargée de la surveillance des frontières de l’UE, est envoyée en appui aux gardes-frontières et gardes-côtes grecs.

En revanche, les condamnations des instances communautaires et des capitales européennes se font attendre quand Athènes décide, en violation du droit international et des conventions de Genève, de refuser toute demande d’asile durant un mois à compter du 1er mars. « La Grèce n’a pas eu besoin de prolonger ce décret illégal, car d’autres mesures sont venues le remplacer à la faveur de la pandémie, affirme Claudia Charles, vice-présidente de Migreurop. Le pays ferme ses frontières. Des personnes qui arrivent par voie terrestre ou maritime sont refoulées. D’autres sont entassées à 400 dans un bateau à Lesbos pendant une semaine, puis envoyées dans un centre fermé sur le continent. Elles sont considérées comme étant en séjour irrégulier et donc destinées à être renvoyées en Turquie. »

« Des associations font état de push back, refoulement de canots vers les côtes turques par des gardes-côtes grecs, en toute illégalité. »

Pas question, bien sûr, que ces réfugiés déposent une demande d’asile. Des rapports publiés par des associations comme Border violence monitoring network ou Legal Centre Lesbos font état de push back, refoulement de canots vers les côtes turques par des gardes-côtes grecs, pratiqué en toute illégalité. « Cela se fait sous les yeux de Frontex, accuse Claudia Charles. La Commission européenne ne s’est pas prononcée pour l’instant, sur ces questions. En tant que gardienne des traités, elle peut pourtant mener des investigations. Mais son cynisme atteint des sommets. »

Des hotspots engorgés

Retour en 2016 : l’Union européenne signe un accord avec la Turquie. Contre de l’argent, versé à des associations assistant les réfugiés sur le sol turc, Ankara doit empêcher les départs et accepter le retour des Syriens arrivés dans les îles grecques. Pour chaque personne renvoyée, l’Union européenne promettait de relocaliser, dans un de ses États, un exilé présent en Turquie.

Une usine à gaz vouée à se gripper très vite. De fait, l’accord n’a jamais vraiment fonctionné. Alors, les cinq « centres de réception et d’identification » des îles de la mer Égée, plus connus sous le nom de hotspots, ouverts en grande pompe à partir de l’automne 2015, se sont engorgés. Aujourd’hui, 42 000 migrants s’y entassent, pour une capacité de... 6 000 places. « Les conditions de vie y sont ignobles, s’insurge Claudia Charles. L’accès à la santé, à la nourriture, à l’eau, est très insuffisant. De plus, comme des personnes ont continué d’arriver dans les îles, des bidonvilles se sont créés autour de ces centres. »

« Les autorités grecques cherchent à sauver la saison touristique. Elles ne veulent pas que les touristes voient des migrants ! »

Les autorités grecques ont confiné ces hotspots en premier, alors qu’aucun cas n’y était relevé. Le confinement a été levé le 4 mai sur tout le territoire, mais a été prolongé dans les hotspots, bien que très peu de cas aient été alors recensés. De plus, les mesures d’hygiène et de distanciation sociale ne peuvent y être respectées. « Cette prolongation est supposée être prise pour la santé, mais cela ne tient pas la route, affirme Claudia Charles. Simplement, les autorités grecques cherchent à sauver la saison touristique et ne veulent pas que les touristes voient des migrants ! »

Les observateurs craignent que ces mesures, adoptées en toute discrétion pendant la pandémierefoulements aux frontières terrestres et maritimes et enfermements –, ne se généralisent, même si elles sont contraires aux accords et au droit internationaux. « La Commission européenne s’abstient de toute déclaration puisque ces mesures sont censées être prises “pour la sécurité des personnes“. Avant la pandémie, on agitait la menace sur l’ordre public, la délinquance, le terrorisme. Maintenant, cela va être la santé, sur le mode “il faut nous protéger et protéger les migrants“ », s’inquiète Claudia Charles. Elle craint que ce message passe bien auprès d’une grande partie des opinions publiques.

Par Gwenaëlle Lenoir

« On nous empêche de sauver des vies »

Ce qui est vrai en Grèce l’est tout autant en Méditerranée centrale.

Au cours de l’été, pas moins de quatre navires de sauvetage ont été immobilisés pendant des semaines dans des ports siciliens par les autorités italiennes. Une étape de plus dans le harcèlement des ONG de secours aux personnes migrantes, estime SOS-Méditerranée, partenaire du CCFD-Terre Solidaire.

Quand nous écrivions ces lignes, mi-août, son navire, l’Ocean Viking, était toujours bloqué dans le port de Porto Empédocle. François Thomas, président de l’association, y voit un acharnement : « C’est une grave atteinte au droit maritime. Une de plus. »

Ces dérives dénoncées depuis plusieurs années se sont encore aggravées pendant la pandémie de Covid-19, jugent les acteurs humanitaires. « Nous avons stoppé nos interventions début avril, car l’Italie a fermé ses ports le 7 et Malte le 8. Nous avons donc jugé, avec l’accord de notre partenaire MSF à l’époque, que nous ne pouvions plus assurer notre mission de sauvetage », rappelle François Thomas. Des divergences entraîneront plus tard la fin de la coopération entre les deux ONG.

Au plus fort de la pandémie, plus aucun navire civil de sauvetage ne croise en Méditerranée centrale. Les départs de Libye, eux, reprennent de plus belle dès que la météo redevient favorable, en avril. « Il y a eu un trou noir, des disparitions sans témoins, et des actes illégaux de la part de Malte, par exemple », reprend François Thomas.

La Valette a ainsi détenu des rescapés sur des bateaux de tourisme à la limite de ses eaux territoriales. Elle a affrété des chalutiers privés pour intercepter les embarcations en détresse et les repousser en Libye. Les gardes-côtes libyens, en charge d’une vaste zone de recherche et sauvetage (SAR) depuis 2017, ne répondent souvent pas aux appels de détresse. Ils sont aussi réputés pour leur violence. De toute façon, la Libye ne peut être considérée comme un lieu sûr de débarquement pour les personnes migrantes qui, justement, la fuient.

Quand l’Ocean Viking reprend la mer, le 22 juin, les accords de Malte, laborieusement négociés en septembre 2019, sont suspendus.

- Vidéo / L’Ocean Viking de SOS Méditerranée reprend les sauvetages en mer

Prévoyant une répartition des rescapés, ils n’engageaient que huit États européens [1] pour six mois renouvelables. Ils n’ont pas été reconduits après les confinements.

Le navire de SOS Méditerranée, avec 180 personnes sauvées à bord, dont certaines dans un état psychologique très grave, devra décréter un état d’urgence, dernière étape avant l’appel de détresse, pour pouvoir débarquer les rescapés. Et sera, après une quarantaine, bloqué par les autorités italiennes. François Thomas, ancien capitaine de marine marchande, constate avec effroi : « Nous avons l’impression que l’Europe détourne le regard. C’est inimaginable que nous ne puissions plus aller sauver des vies. »

G.L.

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Allez plus loin :

-  Journée mondiale des réfugiés : La Tunisie sous pression européenne (rapport )

[1L’Allemagne, la France, l’Irlande, l’Italie, la Lituanie, le Luxembourg, Malte et le Portugal.

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