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Dossier

Article mis en ligne le 12 octobre 2020

Nicaragua : « Redevenir humain », en temps de crise sanitaire

La pandémie de Covid-19 poursuit sa course, en dépit du déni du président Daniel Ortega, qui continue de gouverner le Nicaragua avec une main de fer. Deux ans après des manifestations réprimées dans le sang, les violations des droits humains n’ont pas cessé, selon le collectif Nicaragua Nunca mas (allié du CCFD-Terre Solidaire). Deux de ses représentants ont présenté début 2020 à l’Onu, à Genève, un rapport accablant.

Nicaragua : « Redevenir humain », en temps de crise sanitaire

« Le Covid-19 est sous contrôle. » Dans une rare apparition depuis le début de la pandémie, après une absence de 40 jours entre mars et avril, le président nicaraguayen, Daniel Ortega, a affirmé le 19 juillet, maîtriser la situation sanitaire. Tout en assurant que le système de santé n’avait pas été affecté, contrairement à ceux des pays « capitalistes ». Le dirigeant a aussi vanté le mérite des « travailleurs et paysans dévoués qui, dans les pires moments, n’ont cessé de produire ».

Le Nicaragua, l’un des pays les plus pauvres de la région, est le seul en Amérique centrale à ne pas avoir adopté de mesure de confinement ou décidé de fermer les écoles, bars et restaurants pour endiguer l’épidémie.

Les autorités ont toujours nié la gravité de la situation, au point d’organiser des manifestations publiques et autres festivités de masse. Comme celle, ce 19 juillet, du 41e anniversaire de la révolution sandiniste qui a renversé la dictature des Somoza.

Le ministère de la Santé dénombrait en juillet 108 décès et 3 439 personnes infectées par le virus, sur 6,5 millions d’habitants. Des statistiques largement sous-évaluées selon des experts locaux, comme l’Observatoire citoyen Covid-19, un réseau indépendant d’épidémiologistes, de professionnels de santé et d’étudiants, qui recense plus de 8 500 cas suspects et 2 260 décès probablement dus au coronavirus.

Médecins licenciés en pleine pandémie

Dans ce contexte sanitaire explosif, 700 médecins ont signé, le 28 mai, une lettre ouverte pour dénoncer la gestion de la crise par les autorités. Quatre jours plus tard, trente-quatre associations médicales appelaient à se confiner « volontairement » pendant au moins un mois, réclamant des mesures « à grande échelle ». Seule réponse : plus d’une quinzaine de médecins de la santé publique ont été licenciés, en pleine pandémie.

Le régime lui-même ne semble pourtant pas épargné. Le Covid-19 aurait entraîné le décès de plusieurs ministres, conseillers présidentiels, parlementaires, maires et dirigeants du parti au pouvoir, le Front sandiniste de libération nationale.

Sur fond de crise politique et économique…

Alors que le pays est plongé dans une profonde crise politique et économique, les critiques sur la gestion de la situation sanitaire se font de plus en plus pressantes. Mais pas de quoi, semble-t-il, faire vaciller le président au pouvoir depuis 2007, qui a fait face entre 2018 et 2019, à un mouvement de contestation massif pour réclamer son départ.

Des manifestations qualifiées par le gouvernement de tentative de coup d’État et réprimées dans le sang : au moins 328 morts selon la Commission interaméricaine des droits humains. Près de 100 000 Nicaraguayens se sont exilés dans les pays voisins.

…et de violations des droits humains

Juan Carlos Arce a passé illégalement la frontière pour se réfugier au Costa Rica le 19 décembre 2018, en pleine période de persécution des militants des droits humains. En 2019, avec une partie de l’équipe du Centre nicaraguayen des droits de l’Homme (Cenidh), ils forment le collectif Nicaragua Nunca mas (« Plus jamais »), allié du CCFD-Terre Solidaire.

D’autres membres vivent toujours au Nicaragua, comme Marta Maria Blandon, qui se définit comme une « féministe et militante depuis 30 ans ». Début 2020, Juan Carlos Arce et Marta Maria Blandon se rendent à l’Onu, à Genève, pour exposer au Rapporteur spécial sur la torture, leur rapport Volviendo a ser humano (Redevenir humain). Il recense 56 témoignages de tortures infligées à d’ex-prisonniers politiques, incarcérés entre 2018 et 2019. Des récits de victimes classés par groupes de populations : femmes, hommes, jeunes, paysans, LGBTIQ+... Leur objectif : « déterminer des schémas afin de comprendre l’intentionnalité de la torture. Car, au-delà de soutirer des informations, il y a dans les pratiques une volonté de dénigrer les personnes et de les démobiliser », explique Marta Maria Blandon. Comme pour briser définitivement leur soif de lutte à l’avenir.

Violence systémique et torture institutionnalisée

Informer pour exiger la vérité, la fin de l’impunité, l’arrêt de ces violations sont les principales missions de Nicaragua Nunca mas. Le collectif effectue aussi un travail de mémoire, « car les mécanismes de dépôts de plaintes sont longs », précise Juan Carlos Arce. « Nos rapports rendent visibles les violences graves d’État, ajoute Marta Maria Blandon. Elles se sont intensifiées à partir de 2018, mais elles avaient cours bien avant. »

« Le pouvoir a compris que trop de morts dans la rue, cela se voit. Il réprime de manière plus sélective, dans le milieu rural, les populations moins visibles. » - Marta Maria Blandon

Au Nicaragua, « il existe une violence systémique et une torture institutionnalisée », appuie Juan Carlos Arce. Pour preuve, les paramilitaires sont toujours en activité. « Ils n’ont pas été désarmés, malgré les recommandations des organismes de droits humains en 2018, dans un appel à la fin de la répression. Pire, ils disposent d’une totale impunité : il n’y pas d’enquête ni de procès », condamne-t-il. Et alors que le pouvoir a retiré le statut légal à des ONG comme le Cenidh, il l’a octroyé à des groupes clairement identifiés comme paramilitaires selon les représentants du collectif. « Nous voulons démonter le discours qui laisse penser que les violences ont cessé, que la situation s’est normalisée. C’est faux. Le pouvoir a compris que trop de morts dans la rue, cela se voit. Il réprime de manière plus sélective, dans le milieu rural, les populations moins visibles », affirme Marta Maria Blandon.

La prochaine élection présidentielle en 2021, peut-elle apporter l’espoir d’un changement ? Sans des réformes minimales, aucune chance, selon la féministe et militante : « Ce qu’il faut, c’est obliger l’État à garantir les droits fondamentaux d’opinion, d’expression, de réunion. Sans cela, le processus électoral ne sera jamais juste. »

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