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Article mis en ligne le 12 novembre 2020

Philippines : Covid-19 et autoritarisme, la mise à prix de la démocratie libérale ?

Suite à la victoire écrasante de son camp aux élections sénatoriales de mi-juin 2019, le président Duterte semblait avoir sécurisé son hégémonie. Mais en priorisant le passage de la loi « antiterrorisme » au détriment d’une gestion efficace de la crise du Covid-19, il a montré son incompétence et son mépris pour le peuple philippin.

Philippines : Covid-19 et autoritarisme, la mise à prix de la démocratie libérale ?

Alors que les pays voisins des Philippines ont rapidement adossé au confinement strict de leur population un ­appel à la solidarité et à l’unité nationale, Duterte s’est tourné selon Walden Bello, fondateur de Focus on the Global South, partenaire du CCFD-Terre Solidaire : « vers la seule politique qu’il connaît vraiment : fulminer, menacer et imposer des contrôles draconiens » [1]. Checkpoints, arrestations en masse, opération policière de traque à domicile des cas positifs non isolés, mépris des demandes du personnel médical en faveur d’un plan cordonné de contrôle de la pandémie, aide alimentaire d’urgence soumise à la corruption, mais aussi absence de filet de sécurité sociale, la survie des plus vulnérables n’a été assurée dans certains cas que par les autorités locales ou le secteur privé et les ONG.

Si l’on s’en tient aux chiffres, les Philippines semblent avoir évité le pire, mais la diffusion du virus s’accélère ; le 26 août 2020, le pays enregistrait plus de 5 200 nouveaux cas faisant passer à 65 000 le nombre de cas actifs. Le pays est ainsi devenu le nouvel épicentre de diffusion de la pandémie en Asie du Sud-Est. Et, fin juillet 2020, le pays comptait 7 millions de chômeurs de plus, 50 % de la population poussée dans la pauvreté, une dette colossale, notamment envers la Chine et les institutions financières internationales.

Pour Arze Glipo, directrice d’IRDF (Integrated Rural Development Foundation, partenaire du CCFD-Terre Solidaire), les priorités de Duterte sont ailleurs. « Plutôt que de renforcer les capacités des hôpitaux, qui subissent des coupes budgétaires régulières, de déployer une campagne massive de tests et de tracer les cas-contacts, le gouvernement s’est appuyé sur des mesures institutionnelles visant à neutraliser toute forme de dissidence et de critique à son égard ainsi qu’à accélérer l’atterrissage de son agenda autoritariste. »

En effet, en pleine expansion du Covid-19, Duterte a poussé en urgence le passage de la loi « antiterrorisme ». L’adoption du texte a été suivie de la condamnation de Maria Ressa, PDG du quotidien Rappler, l’une des voix les plus critiques de la guerre contre la drogue, et par la fermeture du principal réseau de télévision du pays. Un signal clair envoyé aux médias nationaux, mais aussi à la population pour décrire « les critiques contre Duterte comme plus dangereux que la pandémie » [1].

Une définition floue « des actes de terrorisme »

L’une des craintes majeures et fondées de la coalition Defend Democracy and Human Rights, réseau national d’ONG, d’artistes et d’universitaires, concerne la définition floue « des actes de terrorisme » qui pourrait être « utilisée pour qualifier des manifestations et autres expressions légitimes de désobéissance civile ». « Pendant des décennies, les forces de l’ordre ont joué un rôle actif dans le har­cèlement et l’assassinat de leaders progres­sistes, atteste Joseph Purugganan de Focus on the Global South. Sous Duterte, elles assument le rôle du pouvoir judiciaire, en déterminant qui est coupable ou non et en exécutant des sentences in situ. (...) C’est un gouvernement en guerre contre ses propres citoyens ! » [2]

« La pandémie a révélé la solidarité et la bravoure des communautés qui ont contraint l’État à entendre la voix du peuple. »

Cette loi contient aussi de nombreuses dispositions jugées anticonstitutionnelles et contraires au respect des droits civils et politiques. Elle prévoit en outre la création d’un « Conseil anti­ terreur ». Composé de membres de l’exécutif, non élus, il pourra déterminer qui sont les terroristes et ordonner leur arrestation et leur détention, privant ainsi les tribunaux de leur fonction élémentaire. En deux mots, selon Edre Olalia, membre du National Union of Peoples’ Lawyers, « le passage de la loi antiterrorisme rendra permanents les attri­buts de la loi martiale » [3].

Mais la pandémie a aussi révélé la solidarité et la bravoure des communautés et des groupes qui ont contraint l’État à entendre la voix du peuple. Durant les délibérations au Congrès, des manifestations ont eu lieu aux quatre coins du pays et 19 pétitions ont contesté la constitutionnalité de la loi devant la Cour suprême. Nos partenaires Arze Glipo et Joseph Purugganan ne sont cependant pas dupes : « Il y a certainement des repré­sentants politiques au Congrès et au Sénat qui sou­tiendront ceux qui tomberont sous les feux de la loi, mais, globalement, la majorité d’entre eux resteront loyaux à l’administration Duterte pour conserver leur siège. Dans ce contexte, les vents du changement viendront des communautés affectées, des mouve­ments sociaux et de l’unité des forces progressistes du pays... »

Par Sylvain Ropital, chargé de mission Philippines

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