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Article mis en ligne le 10 mars 2020

En Indonésie, rencontre avec des pêcheuses qui luttent contre la privatisation de leur île

A moins de deux heures de bateau de Jakarta, l’île de Pari est un atoll idyllique où vivent à peine 360 familles. Plages de sable fin et forêts de mangroves, ruelles sans voiture... Mais sous des apparences de paradis sur terre, la colère des insulaires, et notamment des femmes, gronde.

En Indonésie, rencontre avec des pêcheuses qui luttent contre la privatisation de leur île

Les habitants de l’île de Pari étaient heureux d’avoir fait de leur île une destination écotouristique.

Mais en 2015, ils apprennent que l’entreprise PT Bumi Pari Asri (BPA), filiale d’un des immenses conglomérats qui dominent l’économie indonésienne, a acheté les lieux.

L’entreprise veut y construire un important complexe touristique.

Elle interdit désormais aux familles de vivre du tourisme et de la pêche, et même de rester dans leur maison.

La population de Pari s’insurge.

La répression commence.

Les îles indonésiennes vendues à des investisseurs privés

À l’origine, les familles de pêcheurs, dont certaines vivent sur l’île depuis six générations, possédaient pourtant des certificats de droit coutumier pour leurs lopins de terre.

Dans les années 1980, ils les ont remis aux autorités locales qui leur promettaient des titres de propriété officiels.

Ils ne les ont jamais reçus, et leurs certificats se sont volatilisés.

90 % de l’île ont ainsi été vendus à des investisseurs privés.

Loin d’être une exception, Pari fait partie d’un ensemble de 110 îles de la baie de Jakarta dont 60 ont déjà été privatisées.

À l’échelle du pays, ce sont des pans entiers de territoires qui sont concédés à des entreprises au nom du « développement », dans un complet déni des droits des citoyens.

D’après Kiara, la Coalition populaire pour la justice dans l’économie de la pêche, soutenue par le CCFD-Terre Solidaire, près de 835 000 familles de pêcheurs sont actuellement touchées par de grands projets sur les côtes et les petites îles.

Les femmes en première ligne de la contestation

Lors de notre visite sur l’île de Pari, nous accompagnons Masnuah, secrétaire générale de la Fraternité des pêcheuses indonésiennes (PPNI) qui fait partie du réseau Kiara.

Elle-même pêcheuse artisanale, Masnuah vient rencontrer des groupes de femmes des zones côtières qui s’organisent pour défendre leurs droits.

Rassemblées sur la plage emblématique de l’île, dans l’archipel de Pulau Seribu (les mille îles) une vingtaine de villageoises racontent leur combat :
« Nous vivions en paix et soudain, nous avons vu débarquer des policiers armés. Au début, nous avons eu très peur. Les agents de la compagnie nous demandaient si nous avions un permis pour entretenir les plages. En 2017, la police a arrêté Bobi (alias Yakni Mustagfirin) parce qu’il vendait des billets d’entrée aux touristes. Il est resté en prison sept mois. »

Pêcheuses de l’île de Pari en Indonésie / FDM 312
« Lorsque les agents de sécurité sont venus couper les arbres, ce sont les femmes qui se sont interposées pour les protéger », raconte Sabenah, pêcheuse née sur l’île © Isabelle Delforge / CCFD-Terre Solidaire

Au total, quatre leaders de la contestation ont été emprisonnés puis acquittés, et 19 maisons ont été démolies par l’entreprise.

Sabenah, pêcheuse née sur l’île, explique qu’à présent elle a dépassé ses peurs. « Ici, quand la police vient, les femmes sont toujours en première ligne. Les hommes restent derrière. Lorsque les agents de sécurité sont venus couper les arbres, ce sont les femmes qui se sont interposées pour les protéger. Quand ils ont posé une nouvelle pancarte rappelant la loi sur la propriété privée, nous avons manifesté ; mais la répression a été tellement violente que je me suis retrouvée à l’hôpital pendant plusieurs heures. »

Grâce à l’aide juridique d’organisations de défense des droits humains, les habitants ont demandé au ministère des Affaires agraires la révocation des titres de propriété et des droits de construction de l’entreprise.

Aucune décision n’a encore été prise, mais l’Ombudsman, une institution officielle de contrôle des services publics, a décrété début 2018, que l’octroi du titre de propriété à PT Bumi Pari Asri était le fruit d’un vice de forme.

Une victoire pour les habitants de l’île qui continuent cependant de vivre dans l’incertitude.

Un parcours d’émancipation

Les femmes de Pari viennent de dégager une nouvelle plage pour diversifier l’offre touristique.

Depuis plusieurs semaines, elles ont débroussaillé la végétation, tout en prenant soin des mangroves et des coraux.

Pour Masnuah de la Fraternité des pêcheuses, « cette plage gérée par les femmes, c’est bien plus qu’une activité économique. C’est une manière de renforcer la résistance contre la privatisation. Ce conflit génère une tension énorme, surtout que l’entreprise essaye sans cesse de diviser les habitants. Ce type d’action concrète et collective aide les femmes à dépasser leur traumatisme, à travailler ensemble et à se rassurer ».

Les femmes exposées à de multiples violences

Le soir, la dirigeante du mouvement des pêcheuses est confrontée à d’autres types de traumatismes.

Des villageoises viennent la trouver pour lui parler des violences conjugales dont elles sont victimes. « Les femmes des zones côtières sont souvent très isolées, explique Masnuah, en tant qu’organisation, cela fait partie de notre rôle de nous soutenir mutuellement. Je leur rappelle aussi qu’elles ont des droits, même au sein de leur propre famille. »

Masnuah, elle-même, se décrit comme une « survivante face à de nombreuses violences, domestiques et culturelles ».

Née dans une famille pauvre de pêcheurs, sur l’île de Java, elle a subi très tôt les injustices de son milieu : une fille ne va pas à l’école et il est « naturel » qu’un homme batte sa femme.

Adulte, elle a entrepris un véritable parcours d’émancipation grâce à sa rencontre avec d’autres femmes qui s’engageaient auprès de leur communauté.

Aujourd’hui, la quarantaine bien sonnée, elle termine son diplôme de l’enseignement secondaire et rêve de faire un master en droit.

Masnuah PPNI Indonésie
Masnuah de la Fraternité des pêcheuses © Isabelle Delforge / CCFD-Terre Solidaire

Les pêcheuses s’organisent et défendent leur autonomie

La Fraternité des pêcheuses indonésiennes qu’elle dirige a été fondée en 2010 et compte à présent 16 organisations actives dans 10 provinces.

Au total, un millier de femmes sont impliquées, et plusieurs nouveaux groupes, comme celui de l’île de Pari, s’apprêtent à les rejoindre lors du prochain congrès de 2020.

Chaque organisation membre doit faire face à des problématiques différentes : épidémie de VIH dans une région reculée ou conditions de travail esclavagistes dans des élevages industriels de crevettes.

Pour Masnuah, l’autonomie financière des femmes est primordiale : «  Il faut d’abord améliorer notre situation économique pour pouvoir sortir de nos cuisines. Plusieurs groupes ont créé des coopératives, d’autres ont pu accéder à des subventions publiques. »

Devant leur dynamisme, l’Union des pêcheurs artisanaux indonésiens (KNTI), une organisation mixte, les a invitées à rejoindre ses rangs.

Mais les femmes du PPNI ont décidé de rester autonomes. « Nous ne voulons pas nous retrouver confrontées au patriarcat au sein des organisations dominées par les hommes, souligne Masnuah. Nous avons besoin d’espaces propres pour prendre confiance en nous et avoir le courage de faire ce que nous voulons. Nous ne nous battons pas contre les hommes, mais pour notre émancipation. »

Isabelle Delforge

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