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Comité Catholique Contre la Faim et pour le Développement – Terre Solidaire

Au Niger, l’État criminalise les populations migrantes et les nomades à la demande de l’Union européenne

Publié le 23.10.2019 Mis à jour le 06.11.2019

Bruxelles impose de plus en plus de conditions à son aide au développement au Sahel. Son objectif ? Faire en sorte que les gouvernements locaux endossent le contrôle des personnes en migration. Résultat, les déplacements des travailleurs ruraux et des nomades, qui migrent traditionnellement selon les saisons, sont désormais contraints par des lois.

Au Niger, l'État criminalise les populations migrantes et les nomades à la demande de l'Union européenne
© CCFD-Terre Solidaire

Hassane Boukar, journaliste de formation, coordonne aujourd’hui le département Migration du Forum alternatives espaces citoyens au Niger. Cette organisation soutenue par le CCFD-Terre Solidaire développe depuis plusieurs années des actions de sensibilisation et d’interpellation à propos du départ des jeunes Nigériens vers le Maghreb.

« Votre image des migrations n’est pas la nôtre »

Hassane connait bien le discours européen qui se veut raisonnable sur les politiques migratoires : "il faudrait aider les personnes migrantes à rester chez elles, et traquer les responsables de la traite des êtres humains."
Invité en Lorraine par des bénévoles du CCFD-Terre solidaire à rencontrer le public au printemps dernier, il explique pourquoi il en a une perception différente. Et les impacts de ce discours politique sur la population de son pays.

Les migrations au Niger sont une réalité historique commence par expliquer Hassane : « Chez nous, les migrations ont longtemps été perçues comme des mouvements naturels… Au Niger, pays très rural et sahélien, la saison des cultures dure trois mois. Lui succède une période sèche qui laisse les hommes sans travail. Alors ils bougent, pour aller trouver du travail au Sud, dans les plantations de Côte d’Ivoire, ou vers le Nord — Algérie, Libye… »

Une aide européenne conditionnelle

Or aujourd’hui Hassane constate que la nature du regard porté sur les personnes migrantes change : « elles seraient devenus “trop nombreuses”. » Et d’où vient ce nouveau discours ? « De l’Union européenne, qui fait pression, pratiquant la politique de la carotte et du bâton : on octroie de l’aide aux pays du Sahel en échange de l’établissement par ces derniers d’une politique de contrôle des migrants. »

Traverser le pays du nord au sud suffit à jeter le soupçon

En 2015, le Niger adopte ainsi une loi… sur le trafic illicite des migrants, Nigériens ou non. Hassane Boukar décrypte. « Officiellement, il s’agit de les protéger. Le gouvernement explique que migrants risquent de mourir dans le désert, que certains rapportent des armes, etc. »
Mais cette loi permets aussi de pratiquer des interpellations ou de saisir des véhicules de manière abusive.
Le simple projet d’aller à Agadèz, en direction du Nord depuis le Sud du pays, suffit à faire peser le soupçon d’une tentative d’immigration clandestine vers l’Union européenne. « Et voilà le tour de passe-passe : les autorités ont instauré un lien entre migration et criminalité. Ça a changé la vie des gens. explique Hassan. Des nomades comme les Touaregs ou les Toubous y voient une remise en cause de leur histoire. »

L’Union européenne, destination mineure

Les tentatives de migration issues d’Afrique subsaharienne à destination de l’Italie, la France ou l’Espagne ont certes augmentées, mais le point de vue africain est tout autre : 80 % des départs de Nigériens ont d’abord pour but… l’Afrique de l’Ouest. Environ 15 % seulement tentent leur chance dans les pays pétroliers — Angola, Gabon, pays du Golfe. Ou éventuellement en Europe. « Et ce sont souvent des gens qui s’arrêtaient auparavant en Libye, avant que la guerre n’y rende le pays infréquentable. »

Niger, terre de passage

Dans la salle lorraine, Hassane Boukar interroge le public. « Combien de Nigériens avez-vous croisé ici ? » Un seul… De fait les Nigériens sont très peu nombreux en France.
« Le Niger est par contre devenu collecteur d’anciennes routes de migrations, cadenassées ou trop dangereuses en raison de conflits. C’est le cas de la route qui passait par le Sénégal, la Mauritanie, le Sud marocain puis les Canaries espagnoles ; ou de la voie malienne, via Gao, Kidal et Tamanrasset en Algérie. Ces flux désormais se sont détournés sur le Niger, avec Agadèz pour entonnoir. »

Un impact social disproportionné


La ville d’Agadez
et sa région vivent une stigmatisation, dénoncée par les maires réunis. « Les mesures de contrôle sont plus néfastes qu’efficaces, résume Hassane Boukar. Les gens disent qu’elles sont faites pour l’Union européenne. Et de fait, elle exporte chez nous des méthodes qui n’ont pas donné satisfaction sur son territoire. »

Agadèz tirait une bonne partie de sa subsistance des mines d’uranium et du tourisme. Mais l’activité minière est en déclin, et les visites du désert se sont taries du fait de la menace terroriste. « Les jeunes qui travaillaient comme guides ont perdu leur boulot de guide, ils se sont recyclés dans le passage des migrants. Aujourd’hui, à Agadèz et sa région, plus de 60 000 personnes vivent des activités liées aux migrations. »

Des arrestations hors de proportion

« Et ces gens ne se considèrent pas comme criminels ni dans l’illégalité ! » Bien sûr il existe des abus, des abandons de migrants, reconnaît le militant. « Mais les arrestations sont hors de proportion. L’enjeu, c’est la reconversion, pas la mise sous les verrous. Si on ne s’occupe pas sérieusement du problème économique, ces jeunes pourraient bien être tentés de rejoindre les rangs des terroristes. »
« Il est temps de s’asseoir et réfléchir dans le bon sens, pour comprendre pourquoi le Niger est devenu “un problème”. » Comment ?

Sur les migrations, plusieurs actions sont à mener simultanément :


- Déconstruire les préjugés et les discours
qui relient migrations et criminalité

- Former les médias
qui amplifient ces discours

- Rappeler que le combat d’AEC pour les droits humains s’appuient sur des outils juridiques relatifs à la libre circulation et que les politiques actuelles renient les accords internationaux qui la garantissent.

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