Publié le 01.11.2003 • Mis à jour le 29.06.2012

Mohamed Haidara

Interview de Mohamed Haïdara, coordinateur d’Afrique Verte, suite à la Conférence de l’OMC de Cancun (septembre 2003).

Une néo-colonialisation alimentaire

> Les partisans du libre-échange prétendent que le Sud a besoin d’apports du Nord pour résoudre ses problèmes de malnutrition. Qu’en pensez-vous ?
Mohamed Haïdara : Afrique verte est partie du constat qu’il existe des zones déficitaires et des zones excédentaires dans les trois pays du Sahel où elle intervient. Les problèmes de malnutrition viennent donc de la mauvaise répartition des céréales à cause notamment du manque d’infrastructures routières. Le Sahel peut nourrir le Sahel ! Mais en Afrique aussi, il faut satisfaire un consommateur habitué aux produits transformés. Nous sommes dans un processus de néo-colonisation alimentaire. Rarement vous verrez un produit made in Mali !
Les importations massives modifient les exigences du consommateur africain et déstructurent totalement nos marchés. Prenons le cas du blé : ce n’est pas une culture locale. Pourtant, à cause de considérables aides alimentaires, les populations urbaines s’y sont habituées, au détriment de notre mil et de notre sorgho. Le message a été entendu par l’Union européenne qui n’envoie plus ses surplus quand elle veut aider, mais organise des achats au niveau local. En revanche, les arrivages de blé américain ou canadien continuent. Afrique verte s’y oppose. Bien sûr, dans nos pays, où la production est tributaire de la pluviométrie et de la désertification, nous ne pouvons pas boucler nos frontières à l’aide alimentaire, mais elle doit être régulée.
On peut prendre également le cas du riz. Au Mali, la production annuelle peut y atteindre 300 000 tonnes. Néanmoins, le marché est envahi de riz provenant d’Asie, nettement moins cher. Nos paysans ont des difficultés à écouler leur riz et des exploitations familiales disparaissent chaque jour, incapables de payer les redevances et les intrants. L’autre secteur en crise est le coton. Malgré une production record de 600 000 tonnes l’an passé, son prix a chuté sur le marché mondial, du fait des subventions et d’une grosse productivité. Résultats : les exploitations familiales s’effondrent alors qu’au Mali, sur dix millions d’habitants, 80 % sont des agriculteurs. Pour survivre, tous ces gens partent en exode, d’abord à la ville, puis en Europe...

> Le débat à l’Omc se focalise sur les subventions à l’exportation, un point important, mais ne masque-t-il pas d’autres questions fondamentales pour les petits producteurs du Sud ?

M. H. : Tout à fait. Dans le cas spécifique des pays africains, la situation est plus complexe car il existe l’ajustement structurel ordonné par la Banque mondiale et le Fmi qui prétendent redresser la situation économique et conduisent des privatisations tout azimut. Si bien qu’aujourd’hui, aucun État africain n’a de souveraineté pour définir sa politique économique. Ce diktat plonge le continent dans une situation dramatique, sans issue… En outre, si le dumping créé par les subventions des producteurs du Nord est un problème grave, des réflexions sont menées sur les conséquences de la suppression totale de toutes les subventions. Dans ce cas, il est clair que certains pays du Sud ne seraient plus compétitifs par rapport à d’autres.
Nous ne sommes pas de ceux qui pensent qu’il faut sortir de l’Omc. Il faut que les règles y soient plus égalitaires et que l’organisme serve à mettre au point des mécanismes de bonne régulation. La politique devrait y prendre le dessus sur l’économie et réglementer les rapports de force, mais il semble que les intérêts économiques des grosses multinationales dominent les négociations.

Propos recueillis par Cécile Raimbeau

Paru dans Faim Développement Magazine, n°189, novembre 2003 

Afrique verte
Afrique verte est une Ong française créée par cinq associations dont le Ccfd. Organisme d’appui à la commercialisation des céréales locales, elle travaille avec huit cents coopératives alimentaires au Niger, au Burkina et au Mali.
Son objectif est de mieux valoriser les productions et leur distribution au niveau régional.

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