Haïti : Stop au silence et à la complicité internationale

Publié le 20.10.2020

Le changement commence en mettant fin à l’impunité

82 organisations (syndicats, ONG, associations, mouvements paysans, féministes, citoyens) haïtiennes, françaises, belges, canadiennes, espagnoles, allemandes et béninoises appellent à mettre fin au silence et à la complicité internationale vis-à-vis d’Haïti.

Haïti : Stop au silence et à la complicité internationale

Depuis juillet 2018 et à de nombreuses reprises, dans un contexte de détérioration des droits et des conditions de vie, les Haïtien.nes se sont mobilisés avec force et courage contre l’appauvrissement, la corruption et l’autoritarisme.

Avec pour seules réponses : la répression du gouvernement de Jovenel Moïse, l’opposition feutrée ou explicite de la « communauté » internationale.
En deux ans, la situation s’est encore aggravée, et se caractérise essentiellement par :

L’appauvrissement  : les conditions de vie des Haïtiens, déjà précaires (59% en situation de pauvreté), n’ont cessé de se détériorer. L’inflation et la dévaluation de la monnaie locale, la confiscation des institutions et politiques publiques par une élite corrompue ont un peu plus hypothéqué l’accès aux services sociaux de base, au premier rang desquels l’éducation et la santé.

La corruption : la Cour Supérieure des Comptes a documenté le gaspillage et le détournement du fonds de 1,5 milliard d’euros de l’accord Petrocaribe, destinés à des projets de développement. Les hommes d’affaires haïtiens ainsi que la classe politique, dont le président Jovenel Moïse, sont mis en cause.

La terreur : explosion de l’insécurité, prolifération, renforcement et convergence de gangs armés. Le Bureau Intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH) a documenté 159 personnes assassinées et 92 autres blessées – y compris des enfants – entre janvier et juin 2020, en raison de la violence liée aux gangs. Ces gangs sont à l’origine d’au moins quatre massacres (le dernier, fin août-début septembre), dont le plus meurtrier est celui de La Saline, où au moins 71 personnes ont été tuées dans la nuit du 13 au 14 novembre 2018. Des enquêtes nationales et internationales ont mis en cause la responsabilité d’un ancien policier, Jimmy Chérisier, alias « Barbecue », ainsi que les liens entre les bandes armées et le pouvoir, au point d’évoquer un « massacre d’État ».

L’impunité : le scandale Petrocaribe démontre non seulement la gravité, mais aussi le caractère systématique de la corruption, qui se nourrit et renforce l’impunité. Aucune avancée dans les enquêtes sur la corruption, les violations de droits humains et les massacres, aucun procès à l’horizon. Les enquêtes sont au point mort, les massacres demeurent impunis, et les victimes sans recours.

Lire aussi le témoignage de notre chargé de mission : Haïti, les raisons de la colère et le sursaut de la société civile

Discrédité, contesté par une très grande majorité des Haïtien.nes qui, au cours de ces deux dernières années, ont manifesté leur ras-le-bol, le président Jovenel Moïse tient largement grâce au soutien des États-Unis, et à la subordination des autres pays et des instances internationales, dont l’Union européenne (UE).

De la sorte, ils sont devenus les complices directs et indirects du pouvoir haïtien.

Les condamnations morales et les appels à une solution consensuelle ne changent rien, et font l’impasse sur le fait qu’il existe déjà en Haïti un très large consensus contre le président actuel.

Le temps presse

Un cap a été franchi ces dernières semaines avec l’assassinat du bâtonnier du barreau de Port-au-Prince, Maître Monferrier Dorval, le massacre de Bel-Air, un quartier populaire du centre de Port-au-Prince, et la mise en place inconstitutionnelle d’un Conseil électoral provisoire pour hâter la tenue d’échéances électorales et la réforme de la Constitution. Il y a là une course contre la démocratie.

Aucune condition n’est réunie pour des élections libres et crédibles. Ni les conditions juridiques (violation des règles constitutionnelles), ni les conditions techniques (absence de bureaux locaux, de matériel dont les nouvelles cartes d’identité de la firme allemande Dermalog, accusée qui plus est de corruption, etc.) ni les conditions démocratiques (les conseillers électoraux ne représentent pas les divers secteurs de la nation, et n’ont pas été choisis en accord avec les organisations de la société civile comme c’est prévu).
Encore moins de sécurité : la représentante des Nations Unies en Haïti fait état de la mainmise des bandes armées dans les quartiers populaires de Port-au-Prince, « sans doute afin d’exercer une influence sur le résultat des élections dans ces circonscriptions ».

De plus, vu le contexte et la défiance généralisée envers leurs dirigeants et les institutions, la grande majorité en Haïti ne veut pas de ces élections. S’agit-il dès lors de les imposer contre la volonté des Haïtien.nes eux-mêmes ?
Dans les conditions actuelles, plutôt que d’offrir un moyen d’exprimer librement la souveraineté populaire, ces élections participent de la reproduction d’un « système », contre lequel le peuple lutte.


Le changement commence en mettant fin à l’impunité.
Et en luttant contre les conditions et les acteurs qui la permettent et s’en servent.
Cela passe notamment par la mise en place du procès Petrocaribe, par le jugement des responsables des violences et des massacres, par la mise à l’écart de toute personne citée dans les affaires en cours, et, surtout, par le respect des voix et des droits des Haïtien.nes.

En conséquence, nous exigeons de la communauté internationale et singulièrement du Core Group [1] de mener une diplomatie basée sur :

1.La souveraineté des Haïtien.nes, qui ose se démarquer et s’opposer à toute ingérence, dont celle constante des États-Unis.

2. Les revendications des Haïtien.nes de mettre fin à l’impunité et d’assurer une transition, en appuyant et en accompagnant leur travail pour un jugement juste et équitable des responsables des massacres et de la dilapidation des fonds Petrocaribe.

3. Le refus d’apporter un soutien économique, politique et moral à une réforme constitutionnelle et à des élections qui, dans les conditions actuelles, s’apparentent à une mascarade au service du pouvoir.

4. La redevabilité aux citoyen.nes haïtien.nes et des pays dits « amis d’Haïti » des mesures prises jusqu’à présent en leurs noms. Nous voulons entre autres savoir pourquoi l’UE a octroyé 63,3 millions d’euros d’appui budgétaire au gouvernement de Jovenel Moïse, alors que les conditions de gestion des risques et d’État de droit n’étaient pas réunies, et quel usage a été fait de cet argent. De même, nous voulons que l’UE se donne les moyens de répondre et de vérifier les accusations de corruption émises à l’encontre de société allemande Dermalog.

Organisations signataires :

ActionAid France, France
Alternatives, Canada
Asbl Theux/Saint-Michel en Haïti, Belgique
Association L’Appel, France
Association Monique Calixte, France
Comité pour l’abolition des dettes illégitimes (CADTM), Belgique
Carrefour Jeunesse Bénin, Bénin
Comité Catholique Contre la Faim et pour le Développement – Terre Solidaire (CCFD-Terre Solidaire), France
Centre de recherches et d’initiatives de solidarité internationale (CEDETIM), France
Centre francophone de recherche partenariale sur l’assainissement, les déchets et l’environnement (CEFREPADE), France
Centre d’Éducation Populaire André Genot (CEPAG), Belgique
Centre tricontinental-CETRI, Belgique
Centre International de Documentation et d’Information Haïtienne, Caribéenne et Afro-canadienne en France (CIDIHCA), France
Centre international de solidarité ouvrière (CISO), Canada
Clowns Sans Frontières, Canada
Centre national de coopération au développement (CNCD-11.11.11), Belgique
Codeart, Belgique
Collectif Haïti de France, France
Commission Episcopale Nationale Justice et Paix (CE-JILAP), Haïti
Confédération Syndicale Internationale (CSI), International
Confédérations des Travailleurs Haïtiens (CTH), Haïti
Confédération Travailleurs des Secteurs Publics et Privés (CTSP), Haïti
Coopération Éducation Culture (CEC), Belgique
Coordination Europe-Haïti (COEH), Europe
Centre de recherche et d’information pour le développement (CRID), France
Confédération des syndicats chrétiens (CSC), Belgique
Easy Asbl, Belgique
Enfant Haïtien France Action (E.H.F.A), France
Échanges et Synergie ASBL, Belgique
Enfant du monde, France
Enfants soleil, France
Entraide et Fraternité, Belgique
Fédération Nationale des Syndicats en Éducation (FENASE), Haïti
Fédération Nationale des Travailleurs en Éducation et en Culture (FENATEC), Haïti
Fédération Générale du Travail de Belgique (FGTB) wallonne, Belgique
Fédération Générale du Travail de Belgique (FGTB), Belgique
FIAN, Belgique
Flore des femmes de Cayes Jacmel, Haïti
Fondation Frantz Fanon, France
Fondation Max Cadet relais « France-Europe », France
France Amérique Latine (FAL), France
Frères des Hommes, Belgique
Gafe Haïti, Haïti
Geomoun, Belgique
Groupe d’Appui à la Solidarité Haïtienne (GRASH-ESPAÑA), Espagne
Groupe de Réflexion et d’action pratique pour le Développement d’Haïti (GRAPD), France
Groupement des Educateurs sans Frontières (GREF), France
Hercule Haïti, France
Immigration Développement Démocratie (IDD réseau), France
Informationsstelle Lateinamerika - Le magazine d’Amérique latine (ILa), Allemagne
Initiative Artisans, Haïti
Institut Culturel Karl Levêque (ICKL), Haïti
Institut de Technologie et d’Animation (ITECA), Haïti
Intersendikal Premye Me-Batay Ouvriye, Haïti
Jardins Wanga Nègès, Haïti
Liège Aide Haïti, Belgique
Ligue des Droits de l’Homme (LDH), France
Lyon-Haïti Partenariats (LHP), France
Medico international, Allemagne
Mouvement de la Paix, France
Mouvement des Travailleurs et des Citoyens (MTC), Haïti
Mouvement Paysan de Papaye (MPP), Haïti
Neges Mawon, Haïti
Nou pap dòmi, Haïti
Plateforme Altermondialiste, Canada
Plateforme haïtienne de Plaidoyer pour un Développement Alternatif (PAPDA), Haïti
Plateforme Haïti.be, Belgique
Pazapas ASBL, Belgique
Pour une transition éducative, France
Rasanble pou chanje, Haïti
Relais France Max Cadet, France
Réseau Foi & Justice Afrique Europe, France
Réseau d’information et de documentation pour la solidarité et le développement durable (RITIMO), France
Réseau National de Défense des Droits Humains (RNDDH), Haïti
Réseau Sud-est de Défense des Droits Humains (RESEDH), Haïti
Syndicat des Employés de l’Office National d’Assurance-vieillesse (SE-ONA), Haïti
Solidarité Laïque, France
Tet Kole Ti Peyizan Ayisyen, Haïti
Union syndicale Solidaires, France
Via Don Bosco, Belgique
Wereldsolidariteit-Solidarité Mondiale (WSM), Belgique
Yes Akademia ONG (YAKA), France
Et plus de 300 signatures individuelles.

[1États-Unis, Canada, Allemagne, Espagne, Brésil, France, UE, Organisation des États Américains (OEA) et Représentante spéciale du Secrétaire général des Nations unies.

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