Publié le 03.07.2018 • Mis à jour le 13.09.2018

Succès au Pérou : une entreprise renonce à son contrat minier face à la pression citoyenne

Une entreprise canadienne vient de renoncer à un contrat d’exploitation minière dans la région de Cuzco. Cette décision fait suite à une importante pression populaire pour la protection de la montagne des sept couleurs, haut lieu touristique péruvien. CooperAcción, organisation partenaire du CCFD-Terre Solidaire qui a révélé ce scandale, est à l’origine de cette victoire.

Notre organisation partenaire péruvienne, CooperAcción, a récemment révélé sur son site internet les projets d’exploitation minière de la montagne des sept couleurs à Cuzco. L’article a généré l’indignation citoyenne et a été abondamment relayé par les réseaux sociaux et les médias.
© Lucas Bois

Le président de la République a même réagi en personne pour annoncer la préservation de ce site naturel emblématique de la biodiversité des Hauts Plateaux andins. L’entreprise canadienne a renoncé à son titre de concession minière. Martin Willaume, chargé de mission Pays andins au CCFD-Terre Solidaire, revient sur cette victoire.

Qu’est-ce qui a permis d’obtenir la victoire sur la montagne des sept couleurs ?

Notre organisation partenaire, CooperAcción, a mis à jour la déconnexion totale entre le système d’aménagement du territoire géré au niveau local et les octrois de contrats miniers décidés au niveau national. Le renoncement de l’entreprise à ce contrat d’exploitation a été obtenu grâce à une très forte mobilisation citoyenne et médiatisation du cas.

Cette victoire doit être célébrée mais il ne faut pas oublier que l’entreprise canadienne concernée conserve des contrats d’exploitation à quelques kilomètres à peine du site.

Pour CooperAcción, il faut désormais aller plus loin dans la préservation de ce site. La création d’une aire de conservation régionale a déjà été envisagée et doit être mise en place.

Que révèle ce cas sur le modèle de gestion territoriale péruvien ?

Pour CooperAcción, les autorités nationales auraient dû interdire le projet dès le départ car il allait à l’encontre des décisions prises localement en matière d’aménagement et de protection du territoire. La concession minière de la montagne des sept couleurs n’est malheureusement pas un cas isolé au Pérou : 14% du territoire est aujourd’hui sous contrat d’exploration ou d’exploitation minière. Certaines régions voient même plus de la moitié de leur territoire occupé par des concessions minières. Or, dans les sites qui ne sont pas aussi célèbres que la montagne des sept couleurs, le levier de la pression populaire ne pourra pas être utilisé.

Il est donc essentiel de renforcer les processus de consultation des communautés et les capacités de contrôle des institutions publiques afin de préserver le territoire. Mais le gouvernement n’est pas dans une démarche de remise en cause de son modèle.

Que peut-on espérer de cette victoire pour l’avenir des luttes contre les projets miniers au Pérou ?

Il ne s’agit pas de la première victoire contre un projet minier au Pérou, mais celle-ci a été très médiatisée et a fortement mobilisé l’opinion publique. Elle permet de mettre en exergue l’absurdité du modèle minier péruvien. Elle a permis d’éveiller une conscience citoyenne encore trop peu présente dans le pays.

Les populations andines concernées par les projets miniers sont très impliquées dans la lutte pour un changement de modèle, mais le reste des Péruviens, notamment les populations urbaines et côtières, en subissent peu les conséquences et se mobilisent moins.

Il est donc permis d’espérer que cette affaire renforce un débat public national sur la question de l’aménagement du territoire, qui avait déjà pu émerger en 2017 après la catastrophe climatique du « Niño costero » qui avait causé la mort d’une centaine de Péruviens et causé des dégâts énormes.

Manifestation pacifique à Chalhuahuacho pour demander à la mine et à l’Etat de tenir les promesses lancées auprès de la population : des hôpitaux, de l’assainissement etc... © Catalina Martin-Chico

Quels sont les enjeux liés à l’exploitation minière au Pérou ?

Il y a tout d’abord des enjeux de gouvernance. Le Pérou connaît depuis 2006 un mouvement de décentralisation des responsabilités politiques. Ainsi, l’aménagement du territoire dépend en théorie entièrement des administrations régionales. Cependant, la gestion des ressources du sous-sol demeure sous la responsabilité de l’Etat et du ministère des mines qui octroient les concessions.

Il existe donc une opposition entre les communautés locales - qui sont dans une démarche de protection des territoires - et le gouvernement - qui autorise des projets qui vont à l’encontre de cette démarche et facilite même les règles pour leur installation. Le problème est qu’une grosse part des revenus du pays est issue de l’extraction minière (20% des recettes fiscales). Le Pérou est notamment riche en or, en cuivre ou encore en étain.

De ce fait, les gouvernements successifs ont tous fait le pari de l’exploitation minière et soutenu cette industrie, au mépris des stratégies de développement local. Les pouvoirs locaux sont souvent démunis face à cette politique nationale.

D’autre part, la majorité des gisements se situent dans les territoires andins, où vivent de nombreuses communautés paysannes autochtones. Lorsqu’une entreprise s’installe pour exploiter un gisement, les communautés locales sont les premières impactées.

Selon la convention 169 de l’Organisation internationale du travail, ratifiée par le Pérou, les pays signataires ont l’obligation d’organiser une « consultation libre, préalable et informée » avant l’installation de tout projet sur un territoire occupé par une population autochtone. Cependant, les consultations organisées au Pérou sont souvent imparfaites. Les populations n’ont pas accès aux informations concernant les études d’impacts préalables à ce type de projet. Il arrive également que les consultations ne soient pas réalisées dans la langue locale, ce qui en fausse les résultats.

Les paysans et paysannes du village de Yuricancha souffrent du passage des 300 camions par jour qui sortent de la mine pour aller à Arequipa. Ils longent les chemins de leur village et soulèvent avec eux toute la poussière qui se dépose dans les poumons et sur les cultures. © Catalina Martin-Chico

C’est très problématique car l’exploitation minière cause d’importants dégâts environnementaux et sociaux. Elle génère par exemple une intense pollution des milieux naturels, en particulier des sources d’eau. L’acheminement des minerais jusqu’à la côte pacifique pour leur exportation constitue quant à elle une nuisance importante pour les habitants ainsi qu’un facteur de pollution significatif.

Les communautés qui sont installées sur les sites de gisements sont parfois déplacées. Certaines l’acceptent en échange d’une compensation financière mais elles le regrettent par la suite car on les envoie vivre dans des conditions inférieures à celles qu’elles connaissaient sur leurs terres d’origine et elles sont contraintes d’abandonner leur mode de vie traditionnel.

Comment la société s’organise-t-elle face à la multiplication des projets miniers ?

Finalement, la plupart des communautés autochtones concernées optent pour la contestation. Le CCFD-Terre Solidaire a particulièrement suivi le cas de la mine de Las Bambas où deux de nos organisations partenaires, CooperAcción et le Centre Bartolomé de las Casas, sont très engagées.

Il s’agit de la plus grande mine de cuivre du pays. Elle est très symptomatique du problème de l’exploitation des ressources du sous-sol au Pérou. Les manifestations ont commencé en 2015 et ont été durement réprimées. Il y a eu des morts et l’Etat a décidé d’y instaurer l’état d’urgence. Ce dispositif est toujours en vigueur sur le site à l’heure actuelle et les mécanismes de dialogue instaurés par l’Etat ne fonctionnent pas.

On voit là une réelle volonté de criminaliser les défenseurs des territoires.

Les populations autochtones des Andes sont plutôt bien organisées depuis le conflit armé des années 1990, lors duquel elles ont eu besoin de s’unir pour faire face à la violence. Elles disposent de plusieurs leviers d’action et mettent parfois en place des mouvements très médiatiques et assez spectaculaires, comme de grandes marches vers la capitale, des blocages de mines, de grandes manifestations…

Certaines organisations, parmi lesquelles CooperAcción et le Centre Bartolomé de las Casas, organisent des formations de leaders sociaux. Certains de ces leaders s’investissent ensuite en politique en accédant à des postes à responsabilités dans les collectivités territoriales.

Il ne s’agit donc pas seulement de contester le modèle d’extraction défendu par le gouvernement et les élites locales, mais aussi de s’inscrire dans une démarche constructive de participation citoyenne.

L’objectif est de proposer des alternatives et d’affirmer le droit de regard des communautés locales sur l’aménagement du territoire.

Propos reccueillis par Solène Attab

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