Dans l’œil de… Bruno : au Bénin, le développement comme remède à la traite des enfants

Publié le 04.11.2026

Au Bénin, la traite des enfants est une réalité, mais une réalité en net recul, grâce au travail d’associations et de personnes engagées, main dans la main avec les communautés locales. Bruno Angsthelm, chargé de mission Afrique au CCFD-Terre Solidaire, s’est rendu sur place pour découvrir les impacts positifs du projet mené par notre partenaire SINDO, un appareil photo jetable dans la valise. Découvrez son récit en images.

« Dans l’œil de » est une série du CCFD-Terre Solidaire. Égypte, République Dominicaine, Serbie… Nos salariés parcourent le monde pour rencontrer nos partenaires et porter nos combats pour la solidarité internationale. A travers leurs clichés spontanés, pris à l’appareil photo jetable, ils et elles vous emmènent découvrir l’envers du décor. ☞ Découvrez tous les épisodes

Traite des enfants au Bénin : de quoi parle-t-on ?

La traite des enfants est un phénomène répandu au Bénin. Elle peut prendre plusieurs formes bien qu’elle concerne davantage les filles et les enfants vivant à la campagne. D’un côté, la traite externe où l’enfant est envoyé à l’étranger, notamment au Nigéria voisin, dans l’espoir de générer des revenus pour la famille. De l’autre, la traite interne inspirée du “vidomègon” où l’enfant part vivre chez une famille en ville où il se retrouve exploité. Dans les deux cas, il existe toute une chaîne d’intermédiaires pour convaincre les parents, souvent à coup de fausses promesses, et transporter les enfants. Parfois, les enfants sont même enlevés lors de rapts. Ce sont de véritables réseaux mafieux. 

Traditionnellement, le vidomègon consistait à envoyer les enfants de la campagne chez des proches en ville pour aider aux tâches ménagères, mais aussi pour avoir une vie meilleure, en allant à l’école et en apprenant un métier. Mais cette pratique a été dévoyée sous l’effet de l’urbanisation, de la pauvreté et de la marchandisation des relations sociales. Elle est devenue une activité purement commerciale dont le seul et unique objet de transaction est l’enfant. Ce phénomène concerne toute l’Afrique de l’Ouest. Au Bénin, le phénomène de la traite relève très majoritairement des vidomègons. 

Les enfants victimes de traite se retrouvent loin de leurs repères, travaillent du matin au soir dans des conditions éprouvantes, sont souvent sous-alimentés voire battus et ne vont pas à l’école. Certains sont victimes d’abus sexuels. Sans surprise, les conséquences sur le long terme sont graves : mauvaise santé, traumatismes, déscolarisation, ruptures avec leur famille.

En chemin vers l’un des villages accompagnés par SINDO, à une heure environ de Zogbodomey.
Emma Mongbo, fondatrice et animatrice de SINDO.

SINDO, une association qui lutte pour la dignité des femmes et des enfants

SINDO est une association féministe béninoise fondée en 1996 par deux sœurs, Emma et Jéromine Mongbo, alarmées par la situation de jeunes filles qui ont été exploitées sexuellement par leur famille. Peu à peu, elles se mobilisent pour l’éducation des femmes, pour l’accès à la santé et contre les violences de genre. L’association commence à agir contre la traite des enfants en 2005. Le CCFD-Terre Solidaire soutient SINDO depuis 2003, en partie grâce à un partenariat avec la Congrégation des sœurs dominicaines du Puy-en-Velay.

Si l’ensemble du Bénin est concerné par la traite, c’est dans la région du Zou qu’elle est la plus répandue. C’est pourquoi, au début des années 2000, SINDO a décidé de concentrer ses actions sur la commune de Zogbodomey, en particulier dans 3 arrondissements particulièrement affecté par ce phénomène, ceux de Koussoukpa, de Domè et de Kpokissa. Cette zone comprend 25 villages souvent distants les uns et des autres, certains mêmes très éloignés et difficilement accessibles, surtout en saison des pluies lorsque les chemins sont inondés.  

10 000

enfants ont été victimes de traite dans ces trois arrondissements depuis 2005 selon l’association SINDO.

70%

des cas sont liés à l’exploitation au travail au Nigeria, 20% au placement en famille et 10% au vol d’enfants. 

Lorsque SINDO arrive dans cette zone, l’association comprend que le contexte est particulièrement favorable à la traite. Les habitants qui vivent à 96% de l’agriculture affrontent une grande pauvreté due à l’infertilité des terres, tout en ayant souvent une famille nombreuse à nourrir. Beaucoup ont quitté l’école très jeunes et ignorent les lois relatives aux droits des enfants. En parallèle, la solidarité traditionnelle s’effrite, ce qui affaiblit la cohésion sociale.  

À cette époque, la traite concernait une grande partie des enfants et était considérée comme normale, au moins pour les pères.

Bruno Angsthelm, chargé de mission Afrique au CCFD-Terre Solidaire

Alors SINDO se met au travail. D’abord, en lançant des actions de sensibilisation pour faire comprendre aux parents les effets délétères de la traite sur les enfants et sur la communauté.

Un écosystème pour lutter contre la traite

L’association va plus loin en construisant année après année tout un écosystème de lutte. Elle crée des Comités Locaux de Lutte contre la Traite formés de chefs de villages, de leaders traditionnels, d’enseignants, de parents, de jeunes et de personnes engagées qui sont alors formés aux droits des enfants. Les comités déploient des actions de sensibilisation dans leur communauté respective. En parallèle, ils identifient les personnes susceptibles de prendre part à la traite et participent à la récupération d’enfants au Nigeria. Ils ont ainsi joué un rôle essentiel dans 40% des retours d’enfants depuis la fin des années 2000.  

En parallèle, SINDO a lancé des formations à destination d’un public divers. Ainsi, elle a formé des officiers de la police judiciaires sur les droits de l’enfant et les droits des femmes, mais aussi des agents de santé sur les procédures de prise en charge des victimes. L’association a également formé des élus locaux afin qu’ils combattent la traite des enfants dans leurs localités. 

Non seulement SINDO met en place des actions de prévention, mais l’association accompagne aussi les filles victimes de la traite. Elle participe aux activités de recherche et accueille celles qui sont retrouvées au Nigeria et ramenées au Bénin. Les animatrices de l’association les reçoivent et assurent leur suivi psychologique, en lien avec les Sœurs salésiennes qui peuvent accueillir celles qui ne veulent pas retourner vivre chez leurs parents.  

2 000

SINDO a contribué directement au retour d’environ 2000 filles.

3/4

Les trois-quarts se trouvaient au Nigéria.

S’attaquer à la cause profonde de la traite

Les actions mises en place par SINDO paient. Les communautés sensibilisées s’engagent pour mettre fin à la traite et les départs diminuent. Mais cela n’est pas encore suffisant.  

Il est temps pour SINDO de s’attaquer à la cause profonde de la traite : la pauvreté. SINDO commence alors à mener des actions économiques pour lutter contre la précarité et éviter que les parents ne cèdent aux sollicitations financières des trafiquants d’enfants.

C’est la pauvreté qui fait la traite.

Chef d’arrondissement de Koussoukpa

Un premier centre de formation

SINDO fonde alors un centre de formation à destination des jeunes filles. Elles peuvent y apprendre la coiffure, la couture, la conception de pagnes, le tissage ou encore la fabrication de cosmétiques.

L’un des ateliers du centre de formation de SINDO.
Au-delà des formations professionnalisantes, les élèves y suivent des enseignements sur leurs droits et devoirs.

En plus d’accueillir d’anciennes victimes de la traite, le centre reçoit les jeunes filles qui risquent d’être enlevées pour la traite, le mariage forcé ou pour tout autre atteinte à leur dignité. En parallèle, l’association attribue des bourses et des équipements pour la formation chez des patrons.  

La construction du centre de formation professionnelle pour les filles, grâce à un financement de la Fondation Air France en lien avec le CCFD-Terre Solidaire, a apporté une première réponse aux enjeux de pauvreté et d’insertion économique. Mais SINDO veut aller plus loin.

Le développement agricole contribue au développement économique

A partir de 2016, l’association met en place des projets pour participer au développement agricole de la région. L’objectif est triple : relancer l’économie locale, offrir aussi aux garçons des opportunités économiques et améliorer l’offre alimentaire dans la région.

Des groupements de production agricole et d’élevage sont alors créés. Des formations sont dispensées, pour améliorer les rendements agricoles (comment améliorer la fertilité des sols, s’adapter au changement climatique etc) mais aussi pour travailler sur la gouvernance et sur les droits fonciers. En tout, ce sont 31 groupements (des sortes de petites coopératives) qui se sont créés comprenant 173 femmes et 124 hommes au total.  

Un des problèmes de la pauvreté, c’est que les gens n’ont pas accès à la terre. Sans terre, ils se retrouvent journaliers et sont bloqués. Ils ne peuvent pas avoir de projet de vie.

Bruno Angsthelm
Le terrain acheté par la grande sœur d'Emma sur lequel les “sans terre” peuvent cultiver.

Une nouvelle étape est franchie avec l’introduction de la transformation des produits agricoles, ce qui permet d’augmenter les revenus. SINDO a accompagné pédagogiquement et techniquement les groupements pour qu’ils puissent commencer à fabriquer des farines panifiables, des casse-croutes, des biscuits, mais aussi des produits à base de viande séchée, de soja ou de manioc. D’autres ont été formés en fabrication de savon cosmétique et médicinal.

Ils et elles passent d’un statut de simple producteur à celui de petit entrepreneur avec des bénéficies nettement plus élevés.   

Bruno Angsthelm

Une fabricante de savons artisanaux accompagnée par SINDO présente fièrement sa production.

On a surpassé les difficultés qui faisaient qu’on envoyait nos enfants à la traite. La formation et les équipements de transformation font qu’on n’a plus de problème pour manger à la maison. Et on n’est plus obligé d’attendre nos maris pour envoyer les enfants à l’école ou à l’hôpital.

Céline, Agoïta

Aujourd’hui, après 20 ans de combat mené par SINDO et tous ceux et celles qui y ont participé, la traite a presque disparu dans cette région, même s’il reste des cas dans certains villages isolés en brousse. Les efforts pour offrir des opportunités économiques aux jeunes et au reste de la communauté se poursuivent. SINDO ne compte pas lâcher l’affaire en si bon chemin.  

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