Pesticides : comprendre les enjeux d’une dépendance mondiale

Pesticides : comprendre les enjeux d’une dépendance mondiale

L’usage des pesticides est devenu un pilier de l’agriculture industrielle, mais à quel prix ? Alors que leur impact sur la santé humaine et les écosystèmes alerte scientifiques et ONG, le CCFD-Terre Solidaire appelle à repenser nos modèles de production pour protéger la planète, notre santé et celle des générations futures.

Qu’est-ce qu’un pesticide ? : Définition


Le mot pesticide vient du latin pestis (« fléau ») et caedere (« tuer »). Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), la définition des pesticides englobe toute substance chimique ou biologique utilisée pour détruire ou repousser des organismes nuisibles aux cultures, aux animaux ou à la santé humaine. Il s’agit donc d’un terme générique regroupant les herbicides, fongicides et insecticides agricoles. Ces produits, souvent issus de la chimie de synthèse, agissent sur le système nerveux ou le métabolisme des ravageurs.

En théorie, ils visent à protéger les récoltes. En pratique, leur usage massif contamine les sols, l’air, l’eau et la chaîne alimentaire. Les biopesticides, à base d’huiles essentielles ou de bactéries naturelles, représentent une alternative plus respectueuse, mais ne comptent encore que pour 10 % du marché mondial.

Pourquoi les pesticides sont-ils utilisés dans l’agriculture ?


Historiquement, les pesticides ont permis de sécuriser les récoltes et d’augmenter les rendements. En effet, la FAO estime que les maladies et ravageurs détruisent encore 40 % des récoltes mondiales chaque année. Les agriculteurs y ont vu un rempart contre les pertes économiques. Mais cette dépendance s’est installée au détriment d’une agriculture durable.

L’insecticide agricole est par exemple indispensable aux monocultures intensives, qui appauvrissent la biodiversité et rendent les sols plus vulnérables. Or, plus un écosystème est déséquilibré, plus il dépend de traitements chimiques. C’est un cercle vicieux : les pesticides détruisent les pollinisateurs, épuisent les sols et renforcent la vulnérabilité qu’ils prétendent combattre.

Production et utilisation des pesticides dans le monde


En 2022, selon la FAO, la consommation mondiale de pesticides a atteint 3,70 millions de tonnes de matière active, un record historique. Les herbicides représentent près de la moitié de ce volume. L’Union européenne en consomme environ 350 000 tonnes par an, tandis que la Chine et le Brésil dominent désormais le marché.

Quatre multinationales – Bayer, BASF, Corteva et Syngenta – contrôlent à elles seules près de 70 % du marché mondial. Ces géants orientent les choix agricoles globaux, souvent au détriment des petits producteurs. Dans les pays riches, les réglementations se renforcent ; ailleurs, des produits interdits dans l’Union européenne continuent d’être vendus ou exportés, notamment en Afrique et en Amérique latine. En 2022, la France a interdit l’exportation de ces produits. Cela n’a pas empêché ce pays d’exporter, en 2024, 6 600 tonnes de pesticides pourtant interdits sur son territoire. C’est ce qui a d’ailleurs poussé le CCFD-Terre Solidaire et l’Institut Veblen à attaquer le gouvernement français devant le Conseil d’État en novembre 2024.

3,70 millions

En 2022, la consommation mondiale de pesticides a atteint 3,70 millions de tonnes de matière active

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Quatre multinationales – Bayer, BASF, Corteva et Syngenta – contrôlent à elles seules près de 70 % du marché mondial

Augmentation de l’usage des pesticides dans les pays en développement


L’usage des pesticides dans les pays à faible revenu a augmenté de 153 % au cours de la dernière décennie, selon la base de données GloPUT. En Afrique de l’Ouest, la culture du coton et des fruits tropicaux repose encore sur des substances interdites en Europe. Ce déséquilibre crée une injustice environnementale : les populations les plus vulnérables subissent les effets de polluants fabriqués ailleurs.

Les conditions de travail aggravent le danger : absence d’équipements de protection, stockage dangereux, recyclage illégal des bidons… Selon l’Organisation mondiale de la Santé, près de 385 millions de personnes souffrent chaque année d’intoxications aiguës liées aux pesticides, dont une majorité de femmes et d’enfants employés dans les champs.

Quel est l’impact des pesticides sur la santé ?


Les maladies causées par les pesticides touchent aujourd’hui des millions d’individus. L’INSERM confirme un lien entre l’exposition prolongée aux pesticides et plusieurs pathologies chroniques : Parkinson, Alzheimer, troubles de la fertilité, mais aussi cancers pédiatriques dûs aux pesticides.

Les enfants, plus sensibles, absorbent proportionnellement plus de toxines que les adultes. En 2023, une étude de l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) a détecté des résidus de pesticides dans 42 % des denrées alimentaires vendues dans l’Union européenne. En Martinique et en Guadeloupe, la pollution au chlordécone illustre les ravages d’une exposition persistante : ce produit, interdit depuis 1993, continue de contaminer les sols et la population locale.

En outre, les pesticides provoquent une pollution des sols durable et réduisent la fertilité des terres. Les insectes pollinisateurs, essentiels à la sécurité alimentaire, sont décimés. La plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) estime que près de 40 % des espèces d’insectes sont menacées d’extinction dans le monde – une crise écologique majeure.

En plus des effets sur la santé humaine et l’environnement, les pesticides représentent à l’échelle européenne un coût caché de 2,3 milliards d’euros par an, comme le montre un rapport du CCFD-Terre Solidaire, du BASIC et de Pollinis. C’est deux fois plus que ce qu’ils rapportent aux firmes qui les fabriquent et les commercialisent.

Quelles sont les alternatives aux pesticides chimiques ?


Face à ces constats, des solutions émergent. L’agroécologie, promue par le CCFD-Terre Solidaire, propose une approche fondée sur la biodiversité et les équilibres naturels. Elle repose notamment sur :

  • la rotation et la diversification des cultures ;
  • la reconstitution des haies et zones humides ;
  • l’usage de prédateurs naturels ;
  • la réduction progressive des intrants chimiques.

De nombreuses exploitations en agriculture biologique prouvent qu’il est possible de nourrir la population sans dépendre massivement des pesticides. En France, le plan Ecophyto vise une réduction de 50 % de leur usage d’ici 2030, mais les objectifs peinent à être atteints.

Lire aussi : A-t-on vraiment besoin des pesticides pour nourrir le monde ?

Des innovations apparaissent aussi : pièges à phéromones, filets de protection, et biopesticides à base de microorganismes… Ces alternatives restent toutefois coûteuses et demandent un accompagnement technique des paysans.

Initiatives internationales et locales pour réduire l’usage des pesticides


À l’échelle mondiale, le Programme des Nations Unies pour l’Environnement coordonne une stratégie de réduction progressive des pesticides les plus dangereux. En Europe, la stratégie “De la ferme à la table” vise à diminuer de moitié leur usage d’ici 2030.

Le CCFD-Terre Solidaire soutient, dans près de 70 pays, des projets agricoles centrés sur la répartition équitable des ressources, la préservation des écosystèmes et la santé publique. En Afrique de l’Ouest, ses partenaires accompagnent les coopératives paysannes vers des modèles de production sans produits chimiques. En Amérique latine, ils œuvrent à la reconnaissance des victimes d’intoxications professionnelles.

Ces initiatives démontrent qu’un autre modèle est possible. Réduire les pesticides, c’est protéger les travailleurs agricoles, préserver la biodiversité et garantir un avenir sain aux générations futures.

 


Texte : Daphnée Breytenbach

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