@ Roberta Valerio / CCFD-Terre Solidaire

@ Roberta Valerio / CCFD-Terre Solidaire

2. Développement et solidarité internationale

Publié le 01.09.2024| Mis à jour le 12.03.2025

Partir pour un projet solidaire

Tout voyage effectué par des jeunes à l’étranger s’inscrit dans une réalité internationale et les amène à découvrir le monde par une autre fenêtre, de manière plus concrète. C’est l’occasion d’être confronté, généralement pour la première fois, à des réalités très différentes de celles du pays d’origine – décalage culturel, mais aussi souvent économique, social et politique. Il s’agit donc de replacer systématiquement le voyage à l’étranger dans un contexte plus global et d’aider les jeunes à mieux connaître et comprendre ce qu’est notre monde aujourd’hui, les aider à se questionner et à ne pas voir la réalité comme une fatalité.

Ainsi, pour les jeunes qui entrent dans une démarche de préparation d’un voyage solidaire, cette étape va :

  • Leur permettre de mieux connaître la réalité du monde aujourd’hui et les rapports Nord/Sud.
  • Les inviter à s’interroger sur notre monde, ses déséquilibres, ses inégalités et les solutions que des acteurs internationaux et locaux (populations, associations, syndicats, responsables politiques) tentent d’apporter.
  • Leur faire prendre conscience que leur action ne va pas seulement se faire dans un petit village, un quartier, mais dans un certain pays avec son contexte et un certain environnement mondial.
  • Leur proposer des moyens d’agir : le voyage n’est pas une fin en soi, mais bien l’étape d’un projet plus global tourné vers l’ouverture aux autres et la solidarité internationale.

1. Notre monde d’aujourd’hui

« Alors que le modèle de développement actuel pille les ressources naturelles, détruit les écosystèmes, met en danger la planète, il prétend au progrès en confondant croissance et développement. Il produit des inégalités criantes et de l’exclusion aussi bien entre les personnes qu’entre les pays.

La crise environnementale sans précédent à laquelle le monde doit faire face est l’objet d’une prise de conscience de plus en plus partagée sans que le modèle de développement qui en est largement responsable ne soit remis en cause par les gouvernants. […]

Les inégalités ne cessent de s’accroître dans la majorité des pays du monde : désormais, les 8 personnes les plus riches possèdent autant que la moitié la plus pauvre de la population mondiale, soit 3,5 milliards de personnes, en majorité des femmes. […] Depuis 2015, le nombre de personnes souffrant de la faim est à nouveau en hausse : un quart de la population mondiale se trouve en insécurité alimentaire et n’a pas accès à une alimentation saine et équilibrée […].

Les crises économique, climatique, sanitaire accentuent les flux migratoires : de plus en plus d’hommes et de femmes, de familles et de jeunes adolescents migrent ainsi à la recherche de meilleures conditions de vie, alors que les pays d’accueil refusent de les recevoir […]

La violence entre nations ne tarit pas […]. Des violences se développent aussi à l’intérieur des pays […]. Les réseaux sociaux qui permettent l’expression anonyme du racisme, de la haine et du complotisme favorisent les réactions immédiates et émotionnelles. La diffusion de modèles stéréotypés de fake news est également le vecteur d’un monde violent. »

Extraits du rapport d’orientation 2021-2027 « Appel pour une terre solidaire » du CCFD-Terre Solidaire

Pour des jeunes se préparant au voyage, il est essentiel de prendre conscience de ces inégalités auxquelles ils et elles seront confronté·e·s – inégalités d’accès aux biens et produits de base tels que l’alimentation, d’accès à l’éducation et à la santé, d’accès aux droits. Il est donc important de ne pas les faire culpabiliser, mais de leur donner des clés pour comprendre et ne pas prendre de positions fatalistes. Toute rencontre et toute action menée par les jeunes sont intrinsèquement liées à ce contexte mondial et à la vision qu’on peut en avoir.

Un travail de décryptage de l’image (ou les « représentations ») que l’on se fait du pays dans lequel on se rend et de ses habitants et habitantes doit aussi être effectué. De cette vision du monde dépendra la capacité du groupe de jeunes à préparer une rencontre qui aura tout son sens. La pauvreté existe, les inégalités sont grandes, et il faut les avoir à l’esprit. Mais il serait dommage de ne fonder nos représentations que sur ces seuls aspects. L’objectif ici est de permettre aux jeunes d’établir leur projet sur une vision plus claire de la réalité, sur ce que sont et vivent leurs partenaires, les populations, les jeunes qu’ils vont rencontrer, et non sur la vision simplifiée des pays du Sud présentée par les journaux télévisés ou certaines affiches, ne mettant en avant que les situations d’extrême urgence ou dans un autre registre, les paysages exotiques ou la seule richesse de la faune animale.

De plus, il s’agit de ne pas rester sur un sentiment de révolte face aux malheurs et injustices de la planète, mais d’essayer de cerner les mécanismes, ici et là-bas, qui entretiennent ces situations et ceux qui permettent d’en sortir. Il faudra ainsi amener les jeunes à découvrir les interactions entre leur projet et les concepts de développement et de solidarité internationale, mieux identifier en quoi il est ou n’est pas action de solidarité, notamment dans un sens de respect et d’autonomie des populations.

2. Partir pour rencontrer, pour être solidaire

Pourquoi partir ? Pourquoi aller dans ces pays ? On parle souvent de projets de « développement », de « solidarité » ou de « voyages humanitaires ». Il est important de se pencher sur le vocabulaire (cf. fiche 6 « Quelques définitions »). Il faut aussi prendre le temps de se considérer notre passé : connaître et reconnaître notre héritage colonialiste, les rapports Nord/Sud longtemps fondés sur la domination, admettre que chacun et chacune de nous est influencé·e par une certaine vision du développement. Bien que cette vision ait évolué depuis la Seconde Guerre mondiale et la fin de la colonisation, on voit encore aujourd’hui des équipes s’embarquer dans des projets, en n’ayant pas pris suffisamment en compte les erreurs du passé ou celles d’autres groupes qui voulaient bien faire en « allant aider ».

C’est pourquoi il nous paraît important d’accompagner les jeunes dans la mise en place de leur projet, pour que celui-ci permette une réelle rencontre humaine. Cela ne peut se faire qu’avec une bonne connaissance du pays de destination et des partenaires que les jeunes vont rencontrer : en savoir plus sur les communautés qui vont les accueillir, leur histoire, leur environnement économique, géographique, politique, et comprendre le contexte de leur projet. Et pour que la réciprocité soit de mise, l’équipe doit se pencher aussi sur son propre territoire, sa propre réalité géographique et sociale. Le voyage ne doit pas être une fuite, une sorte de démission d’une implication, d’un engagement au niveau local, mais doit plutôt être au service d’un changement social là-bas et ici !

Ainsi, l’action envisagée sur place pourra plus facilement intégrer cette notion d’échange. Son éventuelle dimension matérielle aura comme seul objet de faciliter cette rencontre. Est-ce possible de concevoir des projets sans aucune aide matérielle qui souvent « pollue » la relation ? Dans tous les cas, celle-ci doit être mûrement réfléchie.

Enfin, ne pas oublier que l’un des révélateurs les plus pertinents de cette solidarité réside dans la qualité des contenus des témoignages au retour, tant individuels, en tête-à-tête, que collectifs et organisés à l’occasion d’une soirée de restitution. Que disons-nous des populations rencontrées, comment les représentons-nous ?

3. Pour une mondialisation de la solidarité

Un regard enrichi sur notre monde, ici et là-bas, nous amène à cette évidence : le monde est mondialisé et jamais, dans l’histoire de notre humanité, notre vie et nos actions quotidiennes n’ont été autant liées à la vie et aux actions de populations du bout du monde. Et vice-versa. Jamais non plus, le destin des uns et des unes n’a été autant lié au destin des autres. Aujourd’hui, le défi d’une justice mondiale nous invite à faire résolument le choix de la solidarité internationale, seule capable de rompre avec les logiques de compétition qui accentuent le dumping social et environnemental (pratique de certains États consistant à adopter des législations en matière de droit du travail, environnemental et de salaires plus défavorables aux salariés et salariées que dans d’autres États, dans la perspective d’attirer les entreprises sur leur sol). Ce choix appelle à porter des actions pour plus de justice à tous les échelons, du plus local au plus global, à commencer par chez nous ! Cette responsabilité incombe à chacun et chacune de nous, en tant que citoyen et citoyenne. Et la citoyenneté ne se limite pas au vote, elle peut prendre différentes formes, y compris dans la simplicité de la vie quotidienne et personnelle. Une multitude d’initiatives et de campagnes existent pour permettre à chacun et chacune d’exercer pleinement sa citoyenneté : le commerce équitable, la finance solidaire, les campagnes d’opinion… L’éducation à la citoyenneté et à la solidarité internationale peut ainsi permettre aux jeunes de comprendre qu’eux aussi, dans leurs projets à l’étranger, dans l’accueil d’autres jeunes en France ou encore chez eux, au quotidien, peuvent faire changer les choses. Les choix quotidiens ont une influence ici et là-bas : autant alors les marquer notamment du sceau de la solidarité !

Attention au volontourisme !

Pour les acteurs du volontariat international, le volontourisme est une « forme de tourisme conjuguant voyage et engagement volontaire » qui « promet à des individus désireux de s’engager pour une cause, la découverte de nouvelles cultures tout en venant en aide à des communautés locales ».

Mais attention aux dérives, certaines entreprises tirent profit de la bonne volonté des personnes qui souhaitent s’engager et de leur manque d’expérience. Ces entreprises cherchent leur profit financier.

Sincèrement ou pour des raisons de marketing, les entreprises de volontourisme clament vouloir donner à leurs voyages un impact positif sur le développement local des territoires visités, d’entrer en lien avec des populations locales dans un échange non commercial permettant de découvrir autrement de nouvelles cultures. Certains de ces projets sont décriés, car ils monétiseraient la pauvreté et participeraient à son entretien par le détournement du vocabulaire associatif, la création d’associations- écrans, des opérations de marketing auprès de jeunes adolescents et adolescentes… Ces entreprises camoufleraient aussi leur finalité commerciale par le manque de transparence financière et surtout la finalité des projets. Les coûts des séjours de volontourisme sont généralement élevés par rapport au coût de la vie sur place.

Les projets proposés par ces entreprises sont très questionnables, car les participants et participantes, parfois jeunes et inexpérimenté·e·s, peuvent se retrouver à effectuer des tâches complexes pour lesquelles ils ne sont pas qualifiés, comme la construction de structures importantes ou la prestation de soins de santé. Cela peut non seulement compromettre la qualité du travail accompli, mais aussi mettre en danger la sécurité des personnes bénéficiant de ces services (par exemple en faisant pratiquer des soins médicaux sans formation ou en ayant des équipes éducatives qui changent chaque semaine sans repères fixes pour des enfants).

Ces voyages ne sont pas fondés sur un partenariat équitable (voir étape 5), mais sur un échange financier entre la communauté d’accueil et l’entreprise d’envoi. Cela peut entraîner une exploitation des communautés locales, où les besoins des résidents sont ignorés au profit des souhaits des volontaires. Les habitants deviennent parfois des objets de curiosité ou de divertissement, ce qui nuit à leur dignité et à leur intégrité culturelle.

En outre, le volontourisme peut contribuer à perpétuer un cercle vicieux de dépendance économique. Lorsque les communautés locales dépendent des fonds et de la main-d’œuvre des volontaires étrangers, cela peut inhiber le développement à long terme en créant un sentiment d’instabilité économique et en décourageant l’investissement local. Au lieu d’encourager l’autonomie des communautés et la véritable solidarité internationale, le volontourisme risque le renforcement des déséquilibres entre le Nord et le Sud. Loin de résorber les inégalités et les injustices, en mettant en avant le volontaire avant les populations locales , les projets de volontourisme renforcent au contraire les inégalités et les rapports de domination entre les peuples avec une image de « sauveur blanc ».

Pour prolonger la réflexion 2 reportages :

© Le Cil Vert

→ Article suivant : 3. Quels impacts et quelles conséquences du voyage solidaire ?

Les fiches d’animation

Fiche 1 – Si le monde était un village…

Prendre conscience de certaines réalités de la population à l’échelle mondiale et visualiser les inégalités d’accès aux droits fondamentaux.

Fiche 2 – C’est pas juste !

Aborder les inégalités de conditions de vie et la notion de partage des richesses.

Fiche 3 – Un pas en avant

Prendre conscience des inégalités dans l’accès aux droits fondamentaux, et ce qu’implique pour certain·e·s l’appartenance à des minorités ethniques ou sociales et vivre l’empathie.

Fiche 4 – Carte pour une terre solidaire

Questionner nos représentations du monde par une géographie mondiale critique.

Fiche 5 – Photolangage pour interroger la notion de solidarité internationale

Interroger les représentations de chacun·e sur la notion de solidarité internationale, mettre en débat certains concepts et appréhender le groupe avec des représentations différentes.

Fiche 6 – Développement, humanitaire… Quelques définitions

Connaître et différencier quelques termes clés et se questionner sur le contexte dans lequel s’inscrit notre projet.

Fiche 7 – L’évolution de la notion de développement

Interroger la notion de développement, ses différentes approches et son évolution au cours des 60 dernières années et inscrire la construction du projet dans une réflexion globale dans le contexte actuel de la solidarité internationale.

Fiche 8 – Le don et moi… Je me positionne

Se questionner sur la pertinence d’actions fondées sur le don de matériel, appréhender les conséquences de certains dons sur le contexte local et prendre conscience des stéréotypes que véhiculent certaines collectes et l’influence que cela a sur nos relations à l’autre.

Fiche 9 – Connaître le pays où l’on va… et le sien ?

Prendre conscience de la nécessité de bien connaître le pays de destination avant de partir, prendre conscience que pour échanger, il faut avoir quelque chose à échanger !

Fiche 10 – Choisir d’être solidaire

Prendre conscience de l’interdépendance qui existe entre les territoires et comprendre l’enjeu d’une solidarité internationale pour un développement durable ici et là-bas.

Fiche 11 – Jeu des chaises (créé par ITECO)

Découvrir les actions de plaidoyer comme action citoyenne ici et prendre conscience de l’impact de certaines campagnes de mobilisation.

Fiche 12 – Jeu du complot mondial

Comprendre que chacun et chacune peut avoir un rôle à jouer dans la gouvernance mondiale et montrer que c’est à chacun et chacune de s’informer et de se forger une opinion sur des problématiques de société.

Quelques références sur les questions de solidarité internationale

La solidarité internationale, un chemin d’engagement

Éditions KuriOz, 2022

Livret pédagogique pour sensibiliser les enfants à un monde durable.

Nous ne sommes plus seuls au monde. Un autre regard sur l’« ordre international »

Bertrand Badie, La Découverte, 2016

À partir de thèmes comme l’impuissance de la puissance, l’irruption des sociétés sur la scène internationale ou la diplomatie de « clubs », le politiste Bertrand Badie dresse un constat sans appel sur la vision occidentale de l’ordre international.

L’humanitaire À L’Épreuve de l’Éthique

Jean-François Mattei, Les Liens qui libèrent, 2014

Jean François Mattei, ancien ministre de la Santé reconverti en président du Fonds Croix-Rouge, profite ici de sa riche expérience pour évoquer la géopolitique de l’humanitaire et ses avatars à venir. L’auteur postule des principes éthiques bien loin de pratiques restées souvent très occidentalocentrées : ainsi de l’inversion souhaitée des décisions, car qui décide de la nature du « bien » ? C’est ainsi la question de la « deuxième décolonisation » qui se pose pour l’action humanitaire. Mais cette transition qu’appelle de ses vœux M. Mattei, ne serait-elle pas mieux assurée par la coopération, voire la symbiose, des organisations non gouvernementales internationales avec des sociétés civiles en pleine effervescence – notamment en Afrique subsaharienne ?

Une histoire de l’humanitaire

Philippe Ryfman, La Découverte, 2016

Un classique pour mieux appréhender les origines et les défis actuels de l’humanitaire, essentiellement dans sa définition d’urgence et post-urgence.

Le don, une solution ?

Ritimo, 2011

Encore un guide Ritimo pertinent qui pose la question du rapport au don vu comme aide. Matériel scolaire, vêtement, médicaments, argent, ordinateurs, parrainage, tout y passe. En filigrane : notre regard sur « le pauvre ».

Les centres Ritimo

Ritimo

Ritimo est un réseau d’information spécialisé sur la solidarité internationale et le développement durable. En France, ce sont près de 80 membres et relais départementaux qui répondent au public en proposant de la documentation, des informations, des animations et des pistes pour agir.

Coordination Sud

Coordination Sud

Principal collectif français d’acteurs associatifs de solidarité internationale, il rassemble aujourd’hui plus de 130 ONG. Un bon moyen aussi d’aborder les débats qui traversent ces structures et leur lecture de l’actualité.

Interview « La localisation de l’aide en dÉbat »

Une interview de Jean-Martial Bonis-Charancle parue dans Échos du monde en 2023 qui nous éclaire sur les évolutions de la solidarité internationale, et qui décrypte pour nous les enjeux de la localisation de l’aide.

Vidéos « Africa for Norway »

SAIH Norway, 2014 Plusieurs vidéos qui interrogent les voyages solidaires et leurs intentions. Et si c’était les Africains qui collectaient de l’argent et des radiateurs pour les pauvres Norvégiens qui meurent de froid ? Sous l’apparence humoristique et usant des codes des campagnes d’appel aux dons des associations traditionnelles, ces vidéos nous interpellent sur notre posture vis-à-vis des pays du Sud.

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