© Philippe Tellier / CCFD-Terre Solidaire
3. Quels impacts et quelles conséquences du voyage solidaire ?
Comment accompagner les jeunes à identifier les impacts de leur voyage solidaire ?
Voyager, rencontrer, s’engager en agissant à l’international aura forcément des impacts. Ce livret a pour objectif de questionner les animateurs et les animatrices et les jeunes sur ces différentes influences. La prise de conscience des impacts du voyage, sur soi-même, sur ses rencontres et sur son environnement est devenue une thématique centrale et incontournable dans la construction de son voyage solidaire.
Voyager laisse des traces. Sur la planète, sur les autres, en chacun et chacune. S’interroger sur les conséquences d’un voyage solidaire, c’est prendre toute la mesure de son action et agir en citoyen·ne et être du monde responsable.
Chaque individu compte, chaque individu a un rôle à jouer. Chaque individu fait une différence.
Jane Goodall
1. Comment appréhender la notion d’impact lors d’un voyage solidaire
Lorsqu’on évoque l’impact d’un voyage, on pense immédiatement à son impact écologique. Et si, en effet, on ne peut plus se permettre aujourd’hui d’ignorer ce que va coûter à la planète un voyage en matière de pollution de l’environnement et de pression sur les ressources naturelles, la dimension écologique n’est pas la seule à prendre en compte lors d’un voyage solidaire.
D’abord parce que les conséquences d’un voyage solidaire sont multiples. Elles sont aussi économiques, éducatives, sociales, culturelles. Un voyage solidaire affecte certes la planète mais également une communauté, et chaque participant·e. Ensuite parce cette expérience est souvent très riche. Elle est initiatrice de paix et transformatrice pour le ou la jeune qui la vit. Ces voyages sont vécus à des moments charnières de la vie des jeunes, à la fin de leur adolescence et leur entrée dans le monde adulte. Ils ou elles acquièrent des compétences dans la préparation et la mise en œuvre du projet. Les rencontres vécues ouvrent leur esprit et peuvent devenir un ciment d’éducation à la paix, les faire cheminer sur leur choix d’études, professionnel, leur engagement dans la société.
Il est donc indispensable d’identifier en amont avec le groupe toutes les incidences du voyage – les effets positifs comme les effets négatifs – afin qu’il choisisse et assume comment il va voyager. Le groupe doit se sentir libre d’adapter ou de transformer le voyage de telle sorte qu’il soit conforme à ce qu’il souhaite, voire d’y renoncer.
Le groupe et chaque jeune individuellement doivent également réfléchir en amont à leurs propres limites : dans le cadre de ce voyage, jusqu’où suis-je prêt ou prête à aller ? Culturellement, socialement, en matière de confort ?
Certes, gardons à l’esprit qu’il ne sera pas possible d’anticiper et de mesurer tous les effets du voyage. Les imprévus existent, les changements créés par le voyage seront variables d’une personne à une autre, l’action des jeunes ne sera pas la seule à contribuer au changement. C’est surtout à l’issue du voyage, immédiatement après ou quelques mois ou années plus tard, que les effets s’en feront sentir.
Qu’est-ce qu’un « impact » ? Du latin impactum, impigere (« heurter »), il signifie la collision, le choc, l’endroit où un projectile vient frapper. Au sens figuré, il s’agit de l’effet produit. On peut par extension parler de conséquence, d’incidence, d’influence, de répercussion…
2. Les impacts sur la planète
Quelle que soit la destination, tout voyage a un impact environnemental. Pour en prendre conscience, une des premières étapes est d’évaluer l’empreinte carbone du projet (voir encadré). Avec le groupe, il s’agit de se questionner sur la destination, le mode de transport utilisé pour se rendre dans le pays d’élection, le choix d’hébergement sur place, la manière dont les individus vont se déplacer, le mode d’achat et de consommation, la gestion des déchets…
Le groupe peut aussi décider de ne pas prendre l’avion et chercher des modes de transport plus sobres. Aujourd’hui, de nombreux pays européens sont desservis par le rail. Si la destination est proche, le groupe peut tout autant choisir d’y aller à vélo ! De fait, cela permet d’envisager le périple différemment à un rythme plus lent, plus favorable à d’autres rencontres. Il faudra alors réfléchir avec les jeunes à l’organisation d’étapes. C’est d’ailleurs un concept de voyage qui existe depuis toujours, mais qui est maintenant en vogue sous le nom de slow travel. L’objectif est d’apprendre à profiter d’un trajet puis d’une destination en prenant son temps pour s’offrir l’opportunité de s’imprégner des lieux où l’on se trouve et des gens qui y vivent.
Si l’avion est indispensable pour mener à bien le projet, certains jeunes évoqueront peut-être la notion de compensation carbone. Cela peut-être une opportunité de les (nous) amener à réfléchir sur cette notion qui consiste à contrebalancer l’équivalent de ses émissions de gaz à effet de serre en finançant des projets de séquestration ou de réduction d’émissions de CO2. Par exemple, de nombreux voyageurs et nombreuses voyageuses ont l’idée de compenser l’impact environnemental de leurs trajets en avion en donnant de l’argent à des organisations qui proposent de la compensation carbone volontaire. L’idée est louable, mais la philosophie et la mise en œuvre sont régulièrement pointées du doigt par les associations environnementales, et aussi par le CCFD-Terre Solidaire (plus d’informations ici). Car compenser n’est pas réduire et ne peut être une fin en soi. La compensation carbone doit se pratiquer en complément d’une réelle politique de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Prétendre « gommer » leurs émissions en plantant des arbres est un leurre qui permet aux multinationales, avec la complicité des États, de poursuivre leurs activités polluantes tout en donnant l’impression de faire leur part pour le climat. À grande échelle, la compensation pose aussi de nombreuses questions sur le plan des droits humains.
Être pleinement conscient de l’impact environnemental de chaque élément du voyage est donc une première étape nécessaire pour ensuite réfléchir ensemble aux moyens de le réduire. Une autre alternative peut aussi être d’organiser un voyage solidaire en France, ce qui réduira de fait l’empreinte carbone. Les opportunités de rencontres solidaires et interculturelles sont multiples à travers des chantiers internationaux, le woofing (plus d’informations ici), les actions auprès des migrants et migrantes (Secours catholique, Utopia 56 ou une autre association à Calais ou à Briançon), les accompagnements de personnes âgées (les Petits Frères des pauvres) ou en situation de handicap en vacances (APF France handicap).
Sur place, les jeunes peuvent aussi faire des choix qui auront des impacts variés : prendre les transports en commun peut être une aventure, découvrir une auberge de jeunesse plutôt qu’un grand hôtel, faire ses courses au marché plutôt qu’au supermarché…
Enfin, il est important de souligner auprès des jeunes que l’impact sur la planète ne se limite pas à une incidence sur l’environnement. Partir à la rencontre d’autres communautés, découvrir de nouvelles cultures, favoriser le développement à un endroit du monde, c’est aussi faire grandir la tolérance et contribuer à la paix dans le monde, et cela a une grande valeur.
Qu’est-ce que l’empreinte carbone ? L’empreinte carbone est un indicateur qui mesure l’impact d’une activité sur l’environnement, et plus particulièrement la quantité de gaz à effet de serre émise par cette activité. Elle s’applique à une personne, des ménages, une entreprise, un territoire, des produits, des services. Il existe plusieurs gaz à effet de serre. Mais cet impact est généralement exprimé en dioxyde de carbone équivalent – chaque gaz est converti en équivalent de CO2– ou CO2e.
3. Les impacts sur les autres
Que ce soit la communauté qui accueille les jeunes, les personnes rencontrées lors du voyage, l’association, les jeunes du groupe eux-mêmes, la famille ou les proches de celles et ceux qui partent, tous et toutes vont être touché·e·s de près ou de loin par le voyage solidaire.
Il est important de prendre conscience des effets produits sur toutes ces personnes, qu’il s’agisse d’un individu ou d’un collectif. La venue d’un groupe peut perturber l’organisation d’une communauté qui doit s’adapter pendant un temps. Qui va prendre en charge le coût de la venue ? Qu’est-ce qui est financé par le projet ? Ces éléments doivent être validés en amont. L’arrivée d’un groupe a aussi un effet sur l’économie locale par ses dépenses (achat d’alimentation, d’objets, de services), le travail qu’il va générer et les revenus associés. Au cours du voyage et à son issue, il est bon également de s’interroger sur l’impact de l’action menée sur la communauté. Le projet a-t-il un impact positif, négatif sur la communauté ? Lui apporte-t-il vraiment quelque chose ?
Accueillir un groupe est aussi une charge pour le partenaire tant en matière de temps consacré que de frais à prévoir (alimentation, transport, hébergement…) Il est important d’identifier ces éléments et d’échanger avec le ou la partenaire pour mettre en place une relation équilibrée afin que la venue d’un groupe soit une opportunité et non une contrainte.
Enfin, le voyage solidaire contribue à rendre les jeunes citoyens et citoyennes du monde et acteurs et actrices de paix. Ils et elles peuvent être transformé·e·s par la rencontre. Aider les jeunes à prendre conscience de l’importance de leur comportement sur place est donc essentiel. Un comportement raciste ou xénophobe, une stigmatisation, une moquerie par manque de compréhension des cultures peuvent véhiculer une image négative d’eux et d’elles auprès de la communauté ou des personnes rencontrées. Il est indispensable pour les jeunes d’adopter une attitude ouverte et respectueuse.
4. Les impacts sur soi-même
L’expérience de découverte du monde qu’est le voyage solidaire provoque des conséquences sur la vie du ou de la jeune qui s’est engagé·e. Chaque participant et participante vit un choc interculturel fort lors d’un voyage solidaire. Son référentiel peut en être bousculé, sa vision de monde changée ; ses envies, son comportement dans la vie de tous les jours peuvent se modifier. Le voyage est à l’origine aussi parfois d’une nouvelle orientation professionnelle, de nouveaux engagements. Il les fait changer de route.
Cela prend du temps de mettre des mots sur ce qu’on a vécu, de l’assimiler et d’en tirer les enseignements. On dit souvent qu’il faut entre 5 et 10 ans pour être capable de considérer l’impact du voyage solidaire sur les participants et participantes. En mesurer les effets sur soi-même dès son retour n’est donc pas simple. Le voyage a semé une petite graine en soi qui pousse lentement et dont les fruits ne seront visibles que des mois ou des années plus tard.
© Le Cil Vert
Lors de la préparation en amont du voyage, il est donc important de prévenir les jeunes que cette expérience et les rencontres à venir vont certainement les toucher, les faire réfléchir, voir la vie autrement, les changer. Prendre le temps pendant le voyage de les écouter, de mettre des mots sur ce qu’ils et elles vivent, leurs surprises, leurs joies, leurs déceptions ou souffrance éventuelle les aidera à bien vivre le voyage et facilitera leur transformation. Les encourager à écrire ce qu’ils et elles ressentent peut aussi les aider à traverser en conscience ce moment de leur vie. Ils et elles pourront par la suite relire leurs notes à leur retour et longtemps après.
Chaque participant et participante est invité·e à pratiquer cet exercice de relecture… qui est aussi valable pour les accompagnateurs et accompagnatrices et les acteurs et actrices qui ont participé au projet localement.
→ Article suivant : 4. La rencontre interculturelle
Les fiches d’animation
Fiche 1 – La carte des impacts
Réfléchir individuellement et collectivement aux répercussions et aux différents types d’impacts du voyage solidaire.
Fiche 1 bis – Nuage de mots
Identifier les différents types d’impacts du voyage (économiques, sociaux, culturels, écologiques, éducatifs…) et les niveaux impactés (sur soi, les autres, le monde).
Fiche 2 – Partir, mais pour quoi faire ?
Découvrir trois règles d’or pour bâtir une action de solidarité, analyser les rapports Nord/Sud et équipe de jeunes/partenaire qu’implique l’action que vont réaliser les jeunes et réfléchir sur le cadre et l’impact de l’action de solidarité envisagée.
Fiche 3 – Le pouvoir d’une image
Comprendre les enjeux liés aux nouveaux moyens de communication, notamment sur les réseaux sociaux.
Fiche 4 – Le Carbonomètre
Prendre conscience de l’impact carbone d’un voyage et sensibiliser au niveau des émissions de gaz à effet de serre de différentes activités.
Fiche 5 – Le trajet devient une aventure
Identifier des opportunités pour transformer le trajet en expérience vécue et utiliser le temps du trajet pour se familiariser avec les pays traversés et le pays de destination.
Quelques références sur la question du climat
L’écologie, un problème de riches
Réseau Ritimo, édition janvier 2021
Un guide pour démonter les raccourcis et les idées reçues sur l’écologie, en abordant les questions de justice sociale et environnementale, les pratiques écologiques invisibilisées ou survalorisées… Et démontrer que, face à ces inégalités historiques, l’imbrication des luttes contre toutes les formes d’oppression est essentielle pour amplifier les résistances et alternatives dans le combat contre le désastre environnemental.
Vacances, j’oublie tout ?
Ritimo, 2005
Partir en vacances sans cesser d’être citoyen·ne, c’est possible. Ce petit guide fait la synthèse des problèmes engendrés par un tourisme mal contrôlé et montre qu’un autre tourisme est possible, une façon responsable de concevoir la découverte et le divertissement, dans le respect des cultures et des besoins de chacun et chacune.
Ma biosphère
Corentin de Chatelperron, Arthaud, 2021
Depuis 2016, Corentin sillonne les océans pour dénicher et diffuser gratuitement les meilleures inventions low-tech, des dispositifs permettant de répondre à des besoins vitaux de façon accessible, simple et écologique. Grâce à une sélection de trente de ces low-tech, il a tenté de vivre seul, durant quatre mois en totale autarcie, sur une plateforme flottante dans la baie de Koh Chong Lat Tai en Thaïlande. Unique humain parmi d’autres espèces vivantes, Corentin découvre que sa place n’est pas facile à occuper et nous incite à repenser nos liens avec l’écosystème planétaire.
Tourisme durable – de l’utopie à la réalité
Jean-Pierre Lamic, Kalo Taxidi éditions, 2019
L’auteur soulève le problème persistant de la désinformation du public sur le tourisme « durable » malgré les avancées réelles. Il critique le greenwashing qui dissimule les efforts véritables et promeut un tourisme responsable moralisateur qui entrave le progrès. Son nouvel ouvrage vise à mettre en lumière les acteurs authentiquement engagés et les enjeux majeurs pour un tourisme réellement durable, offrant ainsi aux lecteurs désireux de voyager différemment un guide clair et concis.
Éloge de la lenteur
Carl Honoré, Marabout, 2007
Un livre qui ouvre sur la question du temps dans nos vies. Et si un bon usage de la lenteur pouvait rendre nos existences plus riches ? Pourquoi sommes-nous si pressés ? Pouvons-nous et voulons-nous aller moins vite ? À l’heure où la performance est requise sur tous les fronts de l’existence, Carl Honoré enquête au cœur d’un mouvement baptisé « slow » qui propose de rééquilibrer rapidité et lenteur dans notre vie… vers un tempo giusto.
Mesure de l’empreinte carbone
Un site pour estimer son empreinte carbone individuelle et identifier les éléments du voyage solidaire qui peuvent influer sur l’empreinte carbone individuelle. Il incite à se questionner sur les actions à mettre en place avant, pendant et après pour limiter et compenser l’impact du déplacement.
Un site spécifique pour mesurer le coût carbone d’un trajet en avion ici.
How to communicate the world
RADI-AID, en anglais, disponible ici
Une brochure, en anglais, qui questionne sur nos pratiques de communication sur les réseaux sociaux lors d’un voyage solidaire. Quoi communiquer ? À qui ? Pourquoi ? Quand ?
Voyage zéro carbone (ou presque). 80 itinéraires clés en main, sans avion ni voiture, en Europe et au-delà
Lonely planet, disponible ici
Voilà le guide indispensable du voyage écoresponsable. Faire attention à son empreinte carbone ne vous empêchera pas de voyager à travers l’Europe et le monde, que ce soit le temps d’un week-end ou sur plusieurs semaines. Ce livre vous propose plusieurs itinéraires, avec les astuces pour calculer son budget et son empreinte carbone.
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