© Julia Zimmermann

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Au Kurdistan irakien, tous les chemins mènent à Deir Maryam al-Adhra

Publié le 20.11.2024| Mis à jour le 11.04.2025

Plus d’une décennie après la guerre civile qui a ravagé la Syrie, et sept ans après la défaite militaire du groupe État islamique en Irak, le Kurdistan irakien accueille toujours quelque 300 000 réfugiés et demandeurs d’asile et plus de 1,25 million de déplacés irakiens.

Au monastère Deir Maryam al-Adhra, partenaire du CCFD-Terre Solidaire, situé dans le quartier historique Sabunkaran de la ville de Souleymanieh, la communauté Al-Khalil s’attelle, depuis 2011, à poursuivre son engagement né en Syrie, à Mar Moussa : le dialogue interreligieux. Au travers d’activités mêlant cours de langues et d’arts, professeurs, formateurs et bénéficiaires font de ce lieu un paisible refuge niché aux confins du nord de l’Irak, frontalier de l’Iran. 

Ses briques couleur jaune sable, ses fenêtres bleu turquoise et les pots de fleurs placés le long du bâtiment embellissent la rue. Scène de vie ordinaire, les peshmergas – les soldats kurdes réquisitionnés pour assurer la sécurité des lieux de culte – montent la garde, tout en plaisantant avec les enfants du quartier qui balancent avec fracas leurs vélos avant de courir en cuisine se désaltérer. 

La cour centrale reste verdoyante malgré les fortes chaleurs estivales. Certains étudiants profitent de la pause pour siroter un thé dans un coin ombragé. Ils écoutent la douce mélodie du saz, un luth oriental à manche long, qui s’échappe de la petite salle dans laquelle un musicien s’est enfermé. « On dirait un campus » lance le père Jens Petzold, en regardant à travers la fenêtre de la cafétéria. C’est lui qui, à Noël 2011, a le premier posé ses valises, chargé par l’évêque de l’époque, monseigneur Louis Raphaël Sako, de redonner vie au monastère. 

Monastère © Julia Zimmermann
Père Jens Petzold © Julia Zimmermann

Lever les barrières

« C’est primordial de s’intéresser aux jeunes, car ils seront bientôt en charge des décisions« , explique le père Jens. Dans les salles de classe se retrouvent aussi bien des mères au foyer, des étudiants, des réfugiés syriens ou iraniens que des jeunes retraités.

« C’est très convivial », lance Bakir, un Kurde ayant fait toute sa carrière dans l’armée. « I am a peshmerga », frime-t-il. « Je prends des cours d’anglais depuis deux mois, pour passer le temps. Bien sûr, je connaissais l’existence du monastère, mais je n’y étais jamais venu. » Ahmed, le professeur d’anglais, a d’abord lui-même suivi des cours d’arabe avant de proposer ses services. Il travaille au monastère depuis 2017. « J’adore l’ouverture d’esprit ici, et les parcours très différents des uns et des autres. C’est très enrichissant.« 

Qu’ils viennent du quartier, du camp pour les réfugiés syriens, qu’ils soient musulmans ou chrétiens, ici, peu importe. 

Pendant l’été, le monastère se transforme en école primaire trois matinées par semaine. Le cours de musique a lieu dans l’église ; la salle de sport est au sous-sol ; en contrebas du bâtiment principal se trouvent les salles de langues où les plus petits se concentrent pour apprendre à lire le kurde.

Dialogue interreligieux

À l’heure du déjeuner, l’équipe se retrouve en grande tablée à la cafétéria. Le père Jens récite le bénédicité dans un arabe parfait, conclu d’un « Amen »repris en chœur par l’assemblée. « Nous sommes cinq chrétiens et une quarantaine de musulmans », détaille-t-il. Chacun fait l’expérience du vivre-ensemble. « C’est l’essence de Mar Moussa » rappelle celui que tout le monde surnomme « Abuna« , le titre donné aux prêtres, en arabe.


Témoignages

Abdul Messi (chrétien et gardien)

 

« C’est sûr qu’ici, il y a de l’animation », s’amuse Abdul Messia, l’un des rares chrétiens du quartier, gardien des lieux depuis plus de trente ans. « Avant l’arrivée du père Jens et le début des activités en 2012, il n’y avait pas un chat dans la rue », se souvient-il.

Père Jens Petzold (fondateur)

 

« Nous avons tout de suite pensé à proposer des cours de langues comme moyen de réunir des personnes issues de différentes classes sociales, pour faire du monastère un lieu de rencontre », explique le Père Jens Petzold.

Maryam (professeure) 

 

« Ce sont avant tout des enfants qui ont soif d’apprendre », explique Maryam, dont le pendentif en forme de palette de peinture trahit la profession. « L’art ne leur est pas enseigné pendant l’année scolaire. Cette discipline leur donne une grande liberté, c’est le plus important pour moi. »

Shervan (formateur) 

 

« Le monastère aide tellement de personnes, sans faire de différence entre les communautés. Je ne me vois pas comme un réfugié qui aide d’autres réfugiés. Ce que j’essaie de faire, c’est d’éduquer les jeunes à penser autrement, à trouver les moyens de se développer », explique Shervan, l’un des formateurs. « Nous vivons dans une région où nous ne savons jamais quand la guerre va éclater à nouveau », conclut-il.

Awesta (réfugiée et mère)

 

« On se fait de nouvelles amies et nous faisons nos propres cours de langues », se réjouit Awesta. « Lorsque j’ai dit à mes enfants qu’ils allaient étudier à l’église cet été, ils ont été un peu surpris, car nous sommes musulmans, admet Fatma, mais je leur ai dit que nous devions respecter tout le monde. Maintenant, ils sont très contents, ils se réveillent aux aurores, impatients de venir ici. »

Être armé dans la vie, pour éviter de répéter des guerres injustes, c’est aussi la mission que s’est donnée Najah, chevelure rouge aussi flamboyante que son regard.

Comme Shervan, elle est originaire de Kobané, une ville syrienne qu’elle a quittée en 2014 juste avant l’arrivée de Daesh. « Je suis arrivée à Souleymanieh, car tout le monde disait que nous y serions en sécurité. J’ai commencé à travailler à l’école pour les enfants réfugiés. J’ai entendu parler des activités à l’église, alors j’ai poussé la porte et j’ai proposé d’aider. J’étais bénévole, je suis devenue l’administratrice du projet.« 

Notre mission principale n’était pas l’accueil de réfugiés, mais les guerres successives dans la région ne nous ont pas laissé le choix.

Ce n’est qu’à la nuit tombée que la cour retrouve un peu de sa quiétude originelle. Une poignée de fidèles prend place discrètement dans l’église.

Père Jens anime la messe selon le rite chaldéen. Assis face aux paroissiens, il entame les chants de sa voix grave, qui transperce les cœurs. La lecture du soir donne, elle, un peu plus de corps à sa mission. Elle est tirée de l’Évangile selon saint Matthieu, « Chapitre 10 : annonce des persécutions« . À la droite du père, un grand portrait de celui dont il fut le disciple, le père Paolo Dall’Oglio, disparu en Syrie depuis 2013, qui, de son regard empreint de bienveillance, semble nous souffler le chapitre suivant : « Ne craignez rien.« 

Texte : Marion Fontenille
Photos : Julia Zimmermann

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