Prix Photo : Federico Ríos Escobar, le chemin désespéré
Photojournaliste colombien, Federico Ríos Escobar est l’un des 5 lauréats de la deuxième édition du Prix Photo CCFD-Terre Solidaire « Voir le monde en face ». Dans sa série Paths of Desperate Hope (“Les chemins de l’espoir désespéré”), il documente les destinées de ceux et celles qui cherchent à traverser l’une des routes migratoires les plus importantes mais aussi les plus dangereuses du monde, la région du Darién, entre la Colombie et le Panama.
Du 3 au 26 octobre 2025, venez découvrir le travail de Federico Ríos Escobar au Point Ephémère à Paris lors de l’exposition du Prix Photo CCFD-Terre Solidaire. La soirée d’inauguration aura lieu le vendredi 3 octobre en présence d’une partie des photographes lauréats. ☞ En savoir plus
Federico Ríos Escobar : « Je suis photojournaliste depuis plus de vingt ans. J’ai été témoin de beaucoup d’atrocités. Mais rien ne m’a autant marqué. Le Darién, pour moi, c’est l’enfer sur Terre.
Cette région, entre la Colombie et le Panama, est le seul point de passage terrestre entre l’Amérique du Sud et l’Amérique centrale, la seule route pour rejoindre les États-Unis. Impossible de la traverser autrement qu’à pied, car elle est constituée d’une jungle épaisse, splendide en photo, mais impitoyable : humidité, chaleur, animaux sauvages, serpents, jaguars, fourmis… J’y ai vu des gens incapables de poursuivre leur marche tellement ils étaient à bout de forces, d’autres en état de choc. J’y ai vu des personnes mourir, des enfants perdre leurs parents, des mères perdre leurs enfants.
Pendant plus d’une décennie, la traversée du Darién concernait moins de 10 000 personnes par an. Mais ces chiffres n’ont cessé d’augmenter. Entre 2021 et 2024, on estime que plus d’un million de migrants l’ont franchi.
Les causes sont multiples. Au Venezuela, la situation économique s’est effondrée à cause d’une grave crise interne provoquée par l’arrivée de Nicolás Maduro au pouvoir et par les sanctions américaines qui ont suivi. Cela a entraîné un exode massif de la population. D’après plusieurs ONG, plus de 8 millions de Vénézuéliens ont fui leur pays au cours des dix dernières années. Aujourd’hui, plus de 80 % des personnes qui traversent le Darién sont des Vénézuéliens.
À cela s’ajoute d’autres crises, comme le tremblement de terre de 2010 en Haïti. Beaucoup d’Haïtiens ont alors été accueillis au Chili et au Brésil. Mais après dix ans à subir discrimination, racisme et précarité, ils ont décidé de partir vers le nord.
En 2021, quand j’ai commencé à documenter cette tragédie, j’ai rencontré beaucoup d’autres nationalités : des Colombiens, des Équatoriens, des Péruviens, mais aussi des Afghans, des Ghanéens, des Érythréens, des Pakistanais, des Chinois… Tous ces hommes et ces femmes préféraient affronter la mort plutôt que de rester chez eux. Ce qui m’a le plus touché, c’est de voir autant de familles. Des pères et des mères qui ne cherchent pas à vivre mieux pour eux-mêmes, mais qui risquent tout pour offrir une vie meilleure à leurs enfants.
Le Darién est divisé en deux parties. Le côté colombien est contrôlé par un groupe armé. Chaque migrant paye 370 dollars. En échange, ils sont accompagnés par un guide, empruntent un chemin balisé. Il existe même quatre postes médicaux sur la route. Aussi étonnant que cela puisse paraître, j’ai vu une fillette blessée être soignée au milieu de la jungle dans des conditions presque similaires à celles d’un hôpital.
C’est absurde, parce que ce sont des criminels qui organisent cela, mais ils offrent une forme de “sécurité” dans l’enfer. Dans la zone colombienne, il n’y a pas de vol, pas d’agression sexuelle. Le groupe l’interdit strictement, afin de protéger le “business”. Mais une fois la frontière panaméenne franchie, tout change. Là, en plus des dangers inhérents à la jungle, les migrants font face à des bandes armées, des viols de masse, des pillages.
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Il faut bien comprendre que le Darién n’est qu’une étape. Après ce trajet, il reste encore environ 4 000 kilomètres pour atteindre les États-Unis. Chaque pays traversé représente un nouveau risque.
Aujourd’hui, j’observe un phénomène nouveau : des migrants, installés depuis plusieurs années aux États-Unis ou bloqués en Amérique centrale, choisissent de faire demi-tour. Je souhaite me concentrer sur ce phénomène de migration inversée, et sur les effets sociaux et politiques de ces allers-retours. C’est devenu, pour moi, une priorité. »
Propos recueillis par : Alexandra Nawawi
Photos : Federico Ríos Escobar
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