©Jose Pereira

Au Chili, l’Assemblée constituante, une révolution démocratique !

Publié le 15.04.2022| Mis à jour le 01.07.2022

Historien et directeur de l’ONG Éducation et Communication (ECO), partenaire du CCFD-Terre Solidaire, Mario Garcés estime que l’Assemblée constituante révèle le visage actuel d’une société chilienne en quête de démocratie.

Les 15 et 16 mai 2021 resteront des dates historiques pour le Chili. Ces jours-là, quel­que 15 millions d’électeurs ont désigné, parmi 1 300 candidats, les 155 membres de l’Assemblée constituante, chargés de rédiger une nouvelle Constitution. L’Assemblée est composée pour sa majorité d’élus indépendants, qui n’ont pour la plupart jamais milité au sein de partis politiques.

Fruit d’un mouvement social initié en octobre 2019, cette élection permettra d’en finir avec la Constitution actuelle, écrite durant la dictature d’Augusto Pinochet (1973-1990). Le nouveau texte doit répondre à des thèmes cen­traux de la société chilienne comme la santé, l’éducation, les retraites ou encore l’environnement.

Ses différents articles devront être acceptés à la majorité des deux tiers des élus avant d’être soumis au vote obligatoire de la population en septembre prochain. Toutefois alors que le président de gauche Gabriel Boric a pris ses fonctions en mars 2022, notre partenaire estime « que si le contenu de l’Assemblée constituante prend forme, les résistances seront nombreuses de la part des pouvoirs économiques et de certains médias »1.

«  L’élection de l’Assemblée constituante a révélé le visage actuel de la société chilienne. Cette consultation populaire a contribué au renforcement des mouvements sociaux féministes, environnementalistes et indigènes. »

Échos du monde : D’où vient l’Assemblée constituante ?

Mario Garcés : L’Assemblée constituante a surgi après une série de protestations sociales, à partir du 18 octobre 2019, baptisées Estallido Social (explosion sociale). Mais la société chilienne souhaitait depuis longtemps le remplacement de l’actuelle Constitution, approuvée en pleine dictature d’Augusto Pinochet et qui consacrait le modèle néolibéral du pays.

Ces protestations ont considérablement ébranlé Sebastián Piñera, l’ancien président de la République, et les parlementaires. Elles ont surtout signifié le rejet de la classe politique dans son ensemble.

La grève générale du 13 au 15 novembre 2019 a-t-elle accéléré le processus de création d’une Assemblée constituante ?

Oui, car après cette grève, un accord pour la paix et pour une nouvelle Constitution a été signé. La classe politique a cherché à avoir le contrôle sur la future Assemblée constituante, notamment à travers le mode d’élection des prochains membres. Elle a aussi tenté d’empêcher la dénonciation les accords internationaux, en particulier les accords de commerce. Sans succès.

Sous la pression populaire, la classe politique a dû accepter deux points fondamentaux : l’existence d’une parité parfaite entre les élus de la future assemblée et la nécessité de réserver des sièges aux peuples natifs, parmi lesquels les Indiens Mapuches.

Le 25 octobre 2020, le résultat du plébiscite ouvrant la porte à la rédaction d’une nouvelle Constitution a été sans appel. 80 % des votants ont rejeté l’actuelle Constitution. Ce fut une véritable révolution démocratique !

Comment la classe politique a-t-elle réagi face à ces résultats ?

Cela a été un choc pour la classe politique, mais aussi pour les médias proches des milieux d’affaires. Et ce, d’autant plus que les représentants des partis politiques n’ont obtenu que 20 % des sièges. Ce qui ne leur permettra même pas d’exercer un droit de veto durant la rédaction de la future Constitution.

En fait, la grande gagnante de ce référendum a été la « Liste du Peuple », regroupant des femmes et des hommes venus des principaux mouvements sociaux. En premier lieu figurent les mouvements féministes, ce qui a constitué en soi une révolution des mentalités au sein de la société chilienne machiste. Les militants pour l’environnement, souvent assez jeunes, représentent le deuxième groupe le plus important. Sans oublier bien sûr les mouvements défendant les droits des peuples natifs, en particulier les Indiens Mapuches. Quelques représentants du monde étudiant et des travailleurs ont également été élus.

Durant les protestations sociales d’autres mouvements sociaux se sont-ils affirmés ?

On a assisté au développement des Assemblées territoriales, dont sept regroupent différents quartiers populaires de Santiago, la capitale. On note aussi la présence d’une importante classe moyenne populaire, jeune et très éduquée qui partage plusieurs revendications avec les couches plus modestes de la population comme l’accès à l’éducation, la santé, le logement digne, les retraites…

La communication existe entre ces divers mouvements, même s’il reste à construire des mécanismes de fonctionnement et d’échanges.

Que vous inspire la diversité de cette Assemblée constituante ?

En Amérique latine, il y a toujours eu une vision assez uniforme des mouvements sociaux. On a ainsi longtemps pensé que, comme entre les années 1960 et 1980, les principaux mouvements sociaux chiliens étaient ceux des travailleurs et ouvriers et des paysans dans lesquels étaient d’ailleurs inclus les peuples natifs.

Or, cette élection de l’Assemblée constituante a révélé le visage actuel de la société chilienne. Et cela a pu être fait grâce à cet effort démocratique unique dans l’histoire du pays. Cette consultation populaire a même contribué au renforcement de ces mouvements sociaux féministes, environnementalistes et indigènes.

Et symboliquement, l’élection d’Elisa Loncón, une femme mapuche, à la présidence de l’Assemblée constituante, est un signal fort !

Si la gauche revient aux affaires en Amérique latine, quel contenu politique va-t-elle proposer ? Dans cette optique, le dialogue avec les mouvements sociaux sera le défi majeur.

En quoi l’élection de Gabriel Boric à la tête du pays est-elle importante pour l’application de la future Constitution, et quelles sont les difficultés qu’il pourrait rencontrer ?

La victoire de Gabriel Goric est emblématique parce qu’elle confirme l’élan démocratique du pays et le prolongement des luttes des mouvements sociaux pour l’Assemblée constituante. Elle est aussi significative parce qu’elle a été acquise face à l’ultradroite, dont le candidat se posait comme le garant des valeurs de l’an cienne constitution (voir EDM 319).

Le nouveau président, démocratique et progressiste, va appuyer ce chemin vers une nouvelle Constitution. Son rôle sera important, car si le contenu de l’Assemblée constituante prend forme, les résistances seront nombreuses, en particulier de la part des pouvoirs économiques et des médias.

Toute réforme va sûrement donner lieu à des négociations difficiles et complexes. C’est donc à la fois un défi et une préoccupation.

La victoire de Boric préfigure-t-elle un retour au pouvoir de la gauche et des progressistes en Amérique latine ?

C’est difficile de l’affirmer catégoriquement, mais il semble effectivement exister une tendance pour le retour de la gauche au pouvoir sur le continent. La question n’est pas tant de savoir si la gauche va revenir aux affaires, mais de savoir quel contenu politique elle va proposer. Et dans cette optique, le dialogue avec les mouvements sociaux sera le défi majeur.

Propos recueillis par Jean-Claude Gerez

1- Comme le montre  les récentes manifestations contre le projet de nouvelle Constitution

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