Les bords du Mékong bouleversés par les barrages

Publié le 16.12.2022

Au Laos, la construction des barrages sur le Mékong perturbe profondément l’écosystème du fleuve. Les prises de poissons ont chuté mettant en péril les revenus des communautés de pêcheurs du voisin thaïlandais.

Le pêcheur thaïlandais Suta Insuran brandit un amas de branchages secs, l’enchevêtrement du système racinaire d’un Harmonia. Cet arbuste s’accroche habituellement sur les rochers du fleuve Mékong. « Les racines servaient de nurserie pour les poissons. Cet espace coinçait les sédiments, et les larves y trouvaient des nutriments précieux à leur développement », explique-t-il. Désormais, ces arbustes dépérissent. Le développement des algues sur les feuilles bloque la photosynthèse et entraîne leur déclin. Une catastrophe car les poissons perdent des lieux de reproduction. À Ban Muang, village de la province de Nong Khai dans le nord-est de la Thaïlande, les pêcheurs ne cessent de constater les changements du fleuve.

Les pièges à poissons et les filets sont de moins en moins utilisés.
Faute de revenus, la majorité des pêcheurs se tournent vers d’autres ressources.

©Tananchai Keawsowattana

« Nous avons commencé à voir des modifications à partir de 2010 avec les premiers barrages chinois », relève le pêcheur Chaiwat Parakun. L’inscription Save the Mekong, « Sauver le Mékong », barre son tee-shirt. Un cri d’alarme, car le fleuve souffre et les communautés qui en dépendent aussi. En 2019, à 400 kilomètres au nord du village, la mise en route du barrage de Xayabury, d’une puissance de 1 285 watts, sur la partie laotienne du Mékong a sonné le glas d’un mode de vie en aval. Dans certaines zones en Thaïlande, le nombre de poissons a décliné jusqu’à 80 %.

À Bang Muang, seuls une dizaine de passionnés continuent la pêche, incapables de se résigner. « Mais, c’est plus pour le plaisir, car on ne gagne plus notre vie », disent-ils. Accompagnés par l’association Mekong Butterfly, soutenue par le CCFD-Terre Solidaire, ces amoureux du fleuve scrutent et enregistrent les modifications de l’écosystème dont ils sont témoins. Les symptômes sont multiples. Ainsi, autrefois, on pouvait se tenir debout sur ces rochers à fleur d’eau. Désormais, les algues les envahissent et ils sont trop glissants : signe que les poissons ne sont plus assez nombreux pour réguler leur prolifération.

En 2019, les eaux sont devenues d’un bleu clair, couleur inédite ici tant le brun du Mékong signale la richesse de ses alluvions. Une baisse de la turbidité néfaste non seulement pour la survie des poissons, mais également pour les berges, dont la richesse en alluvions permet de cultiver des jardins. Trouble ultime, la fin du lent et progressif renversement saisonnier du niveau du fleuve rythmé entre saison sèche et celle des pluies. Désormais, dans la même journée, les eaux sont basses, puis hautes. « Je le constate au nombre de marches qui descendent de chez moi au fleuve. Aujourd’hui, elles sont découvertes. Nous sommes en période de mousson, et le fleuve ne devrait pas être si bas », constate Sutorn Bakeo.

Se battre fait partie de nos responsabilités, notamment envers nos enfants, même si nos chances de gagner sont minimes.

Prayoon Saenae

« C’est l’effet du barrage, ajoute Chaiwat Parakun. Ils activent les vannes sur des créneaux de huit heures. Elles sont fermées durant huit heures, puis ouvertes les huit suivantes. » Montree Chantawong de Mekong Butterfly montre les clichés méthodiquement classés des différents stades de développement de la Cryptocoryne loeiensis. Cette plante endémique se réveille de novembre à décembre, à la faveur de la baisse du niveau du fleuve, et fleurit en février. En février dernier, l’eau a submergé la plante en une heure. Une entrave à la production des fleurs, et donc à sa capacité à se régénérer.

Autres données collectées par l’association, les tableaux des prises de poissons enregistrés par les villageois. Certaines espèces ont été trouvées en dehors de la saison habituelle, et plus rien n’est prévisible. « Nous sommes désorientés, les zones de pêche ont changé, les poissons perdent leur habitat naturel. L’eau change de direction sans cesse », énumère Suta Insuran.

Dans l’abri de leur association, les pêcheurs exposent leurs outils de travail. Comme des vestiges. Des pièges à poissons ou des filets dont l’usage est désormais obsolète. Comment payer un filet, sa réparation ou l’essence pour le moteur alors que les ventes de poissons chutent ? « Ce filet coûte 1 000 bahts (26 euros) et celui-ci 1 500 (40 euros). Mais ils sont utilisés par paire, c’est donc 3 000 bahts (80 euros). Autrefois, nous pêchions 40 kilos par jour, aujourd’hui le filet reste suspendu. » L’époque où en dix ou vingt minutes, on attrapait suffisamment de prises pour se nourrir est révolue. Sous la contrainte, la majorité des pêcheurs se tourne vers d’autres sources de revenus, notamment la collecte de l’hévéa. Un travail longtemps réservé à la période de mousson, saison moins propice à la pêche.

La pêche ne fait plus partie des revenus des villageois

Quatre-vingts kilomètres plus au nord, la ville de Chiang Khang dans la province de Loei a fait du Mékong une attraction touristique. Les visiteurs multiplient les selfies. La vue est belle le long de la promenade construite en bordure du fleuve. À quelques mètres, en face, le Laos. Le Mékong marque la frontière entre les deux pays. Au loin, la ligne des sommets montagneux. Rien d’étonnant que l’on vienne ici admirer ce panorama remarquable depuis les terrasses de restaurants, cafés et boutiques.

À l’écart de la venelle touristique, au bout du village, on accède à la pagode Phon Chai. Là, des statues géantes vêtues de hardes multicolores semblent garder l’accès à la plate- forme de l’association des pêcheurs. Elles représentent les génies protecteurs à qui il est indispensable de faire des offrandes. Mais le rituel n’a pas permis de se protéger des changements dramatiques en cours.

Un des pêcheurs qui se bat pour la préservation du Mékong. ©Tananchai Keawsowattana
De l’autre côté du fleuve, le Laos. ©Tananchai Keawsowattana

« Depuis cinq ans, nous nous tournons vers l’agriculture plutôt que vers la pêche. Je pense à ouvrir un café pour les touristes. Avant, je venais tous les jours pêcher. Cela me manque », explique Pa Yun. La plateforme installée sur l’eau sert d’espace d’accueil pour les touristes. Les pirogues attendent les visiteurs au bout de la barge. En dix ans, le nombre de pêcheurs a chuté passant de 200 à 300 personnes à une cinquantaine. Avant 2019, la moyenne des revenus de la pêche était comprise entre 4 000 et 5 000 bahts par mois (entre 107 et 131 euros). Aujourd’hui, on ne compte même plus. Car pêcher ne fait plus partie des revenus. Les autorités ne proposent rien pour compenser cette perte.

Face à cette situation, les communautés des bords du Mékong de huit provinces touchées par les effets du barrage se sont organisées. Trente-sept villageois, représentant ces provinces, ont porté plainte. Mais si la cour a reconnu les impacts environnementaux et sociaux du barrage, elle n’a pas annulé l’accord commercial considérant qu’il n’était pas la cause directe de ces dommages.

Sur le cours principal du Mékong, une dizaine de projets hydroélectriques sont dans les tuyaux à des stades différents de développement.

Et que dire du projet d’un barrage prévu à 20 kilomètres au nord qui devrait produire 684 mégawatts ? Prayoon Saenae ne se fait pas d’illusions : « Se battre fait partie de nos responsabilités, notamment envers nos enfants, même si je suis conscient que nos chances de gagner sont minimes. » Il ajoute : « Je suis né ici, j’ai été baptisé dans le Mékong. C’est un peu comme une seconde mère pour moi. »

Le Laos veut devenir la « pile de l’Asie du Sud-Est »

Si le Mékong est une « seconde mère » pour les habitants du fleuve, elle est aussi une source de devises pour le gouvernement communiste laotien. Dans les années 1990, le pays a décidé de devenir la « pile de l’Asie du Sud-Est. » Une dizaine de projets hydroélectriques sur le cours principal du Mékong sont ainsi dans les tuyaux à des stades différents de développement. Une production essentiellement destinée à l’exportation, mais également aux besoins nationaux en électricité. Depuis une dizaine d’années, dans les villages laotiens, que l’on aperçoit depuis la Thaïlande, « la lumière brille toute la nuit ». Alors qu’au plus fort de la guerre froide, dans les années 1980, la Thaïlande se faisait un point d’honneur d’éclairer ses berges, symbole d’une réussite face à la noirceur de la nuit dans laquelle le régime communiste laissait sa population.

En face du village de Kok Wao, au sud de Chiang Khang, la rive laotienne se trouve à moins de 200 mètres. Au milieu du fleuve, pêcheurs laotiens et thaïlandais se croisent, échangent des informations. Certains Laotiens viennent travailler en Thaïlande laissant leur famille au pays. Ils soulignent les différences entre les deux régimes.

« Nous sommes plus libres ici. Notamment de parler. Là-bas, les gens ont peur », affirme Phonpimon Chanhom, habitante de Kok Wao et membre du réseau de Mekong Community. Rassemblés autour d’elles, cinq voisins expriment leurs inquiétudes. À 500 mètres au sud de leur village, le Laos envisage la construction du barrage de Pak Chom. Si le projet voit le jour, 500 foyers seront déplacés pour céder la place à un réservoir.

« Nous n’avons pas d’informations ou très peu. On ne sait même pas où en est le projet. Mais nous sommes une minorité dans le village à manifester notre opposition. Nos voisins n’osent pas, car les autorités semblent favorables au projet », fulmine la jeune femme.

Elle évoque le choc ressenti quand des universitaires sont venus collecter des objets usuels ! Ils demandaient à acheter des barques pour les préserver de la disparition. « Ils ne sont pas revenus depuis un certain temps », remarque-t-elle. Est-ce le signe que le projet est suspendu ? Impossible de le dire. Le chef de village a exclu les protestataires du réseau WhatsApp de partage d’informations. Yong Turadee a plus de 60 ans. Son visage est buriné par le temps passé sur sa barque à pêcher. Il se prépare à descendre sur son bateau, plus pour le plaisir d’être sur l’eau que pour pêcher. « Si nous partons, dit-il, notre culture, notre histoire, notre mémoire collective tout va disparaître : nous perdrons notre identité. » Et puis où aller ? Mme Tongluan Wongsapan s’inquiète : « Nous n’avons plus de lieu où vivre. Nous sommes cernés d’un côté par l’eau et de l’autre côté par la montagne classée réserve nationale. Nous n’aurons plus de terres ! »

Il est bientôt 17 heures. Enfants et adultes se rassemblent peu à peu sur la promenade longeant le fleuve. En contrebas, sur la berge, une pirogue rouge et bleu tangue doucement. Dix hommes y montent à tour de rôle. Une fois assis, le capitaine les encourage. D’un coup, les rameurs saluent le fleuve, mains jointes. Courte prière avant de plonger leur pagaie au rythme des injonctions du barreur. C’est le premier jour d’entraînement avant la course de pirogues prévue dans dix jours.Ces joutes sont organisées en fin de saison des pluies, un rendez-vous collectif pour célébrer l’abondance.

Phonpimon regarde l’embarcation s’éloigner et remonter vers le nord. Elle attend sur le bord avec ses copines le retour de la pirogue. Ce sera bientôt le tour de l’équipe féminine de s’entraîner. Pas question de rater la prochaine joute. « Nous devons le faire au nom de notre village », lance-t-elle dans un sourire. Dans la lumière dorée du soir et la joie collective du moment, le temps est suspendu. Éloignant d’un coup les menaces des changements en cours.

Christine Chaumeau

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