Les Laotiens réduits au silence face aux projets de développement

Publié le 23.12.2022| Mis à jour le 03.02.2023

Au Laos, le droit à la liberté d’expression, d’association et de réunion pacifique est inexistant, et l’État exerce un contrôle strict sur les médias et la société civile. Les populations qui devraient être interrogées sur des projets, comme les barrages, qui auront un impact sur leur vie quotidienne, ne sont pas consultées. Les organisations qui les soutiennent sont exposées à une forte pression.

Pour atteindre le village de Houaylou, il faut, depuis Luang Prabang, prendre la route menant vers le nord. Sur cet axe étroit, les ornières se creusent. En cause, la mauvaise qualité des matériaux de construction et aussi l’important trafic d’énormes camions vers la Chine à 300 kilomètres plus au nord. Après avoir quitté la route principale, au bout de 5 kilomètres, on distingue une première rangée de maisons toutes identiques ou presque. Un premier étage en bois construit sur des pilotis, des tuiles rouges.

Depuis cinq ans, 134 familles vivent ici. Leur village d’origine a été englouti par la construction du barrage sur la rivière Nam Ou, un projet réalisé par l’entreprise chinoise Power Construction Corporation of China (PowerChina). Sur la rivière, une succession de sept complexes hydroélectriques ont été construits en cascade entre 2012 et 2021. Au total 127 villages, soit 9 748 personnes ont dû être déplacées. L’électricité produite est destinée à la Chine et à un train récemment construit par Pékin. Il relie Vientiane, la capitale, à la frontière chinoise.

Ils n’ont pas été indemnisés à la hauteur de la valeur de leurs anciennes maisons, mais en fonction de la composition familiale.

Avant de pouvoir rencontrer des villageois déplacés, il a fallu envoyer un courrier officiel au chef de village. Une pratique courante au Laos où les autorités locales doivent être informées de toutes les allées et venues, en particulier celles des étrangers. Depuis 1975, le Laos communiste est dirigé par un parti unique le Pathet Lao. Toute contestation du pouvoir y est sévèrement réprimée.

9748 personnes déplacées

Sur l’esplanade, face à la nouvelle école de Houaylou, l’asphalte de la route s’interrompt. Il faut garer la voiture. Dans la pente en contrebas s’ouvre une piste de terre sillonnant le reste du village. À l’angle d’une maison, sous un petit kiosque, nous nous asseyons avec trois villageois.

« Nous ne sommes pas bien ici, trop loin de la rue principale, résume une femme d’une quarantaine d’années portant un tablier rouge, estampillé d’un marque de soupe instantanée. On nous avait promis un marché, un hôpital, mais ces promesses n’ont pas été tenues. Les rues n’ont pas été terminées. Ici, nous n’avons pas de travail. » Avant la construction du barrage, elle tenait un magasin de meubles. Les compensations reçues n’ont pas pris en compte la valeur du mobilier. Surtout, l’éloignement de l’axe principal réduit la rentabilité de toute activité commerciale. Sa voisine opine et ajoute : « On organise une tontine pour se prêter de l’argent entre nous. » Elle raconte leurs démarches pour tenter d’obtenir de meilleures conditions de vie : « On s’est plaint auprès du bureau des ressources naturelles, on a demandé aux élus du Parlement. Ils promettent, mais n’agissent pas. »

Elles se souviennent aussi de cette séance photo avec des officiels ; venaient-ils de la province ou de l’échelon national ? Une fois le cliché de la remise de paniers de nourriture et de couvertures terminé, tous les cadeaux destinés aux villageois avaient disparu. « Ils sont repartis avec nos supposés dons », complète un voisin des deux femmes.

Au bout de 30 minutes, la discussion est suspendue. Le chef de village nous attend. Entre 2016 et 2019, il était chargé de la politique de relocalisation, mais avoue également son désarroi. « Les villageois se plaignent, la compagnie n’a pas mis en œuvre ce qu’elle avait promis. Je comprends leur courroux. Ils n’ont pas été indemnisés à la hauteur de la valeur de leurs anciennes maisons, mais en fonction de la composition familiale. Une famille composée de 1 à 3 personnes a reçu une maison de 50 m2, celle de 4 à 6 personnes, c’est 65 m2, et 85 m2 pour les familles de plus de six personnes. Nous avons alerté les responsables sans succès », souligne-t-il.

Les projets de développement ont souvent trois conséquences. Les populations sont appauvries, elles sont la cible de trafic d’êtres humains, se retrouvent à exercer des emplois précaires dans des plantations ou partent travailler illégalement en Thaïlande.

Le chef du village a également convié le représentant de l’organisation des anciens, ainsi que celui de la jeunesse. Les structures immuables du Parti. Le plus âgé d’entre eux ajoute : « Je suis allé au district, à la province en vain. Je ne comprends pas ; je suis fatigué. »

Manifestations interdites

« Au Laos, l’espace pour la consultation est limité et les discussions de fond sur les enjeux liés au développement sont presque inexistantes. Les populations qui devraient être interrogées sur les projets risquant d’avoir un impact sur leur vie quotidienne peuvent à peine parler. Les organisations tentant de défendre leur cause sont rapidement exposées à une très grande pression », explique Anne-Sophie Gindroz l’ancienne directrice au Laos de l’organisation suisse Helvetas dans son livre Au Laos, la répression silencieuse.

Nous discutons de cette étroite marge de manœuvre avec des universitaires de Luang Prabang quelques jours après la visite au village. L’un d’entre eux travaille avec ses étudiants sur les conséquences de l’effondrement, en juillet 2018, du barrage de Xe-Pian Xe-Namnoy, construit dans le sud du pays ; lorsqu’il s’est effondré, au moins 70 personnes sont mortes ou ont disparu, et 7 000 villageois ont été déplacés. « Les projets de développement ont souvent trois conséquences, constate le professeur. Les populations sont appauvries, elles sont la cible de trafic d’êtres humains, se retrouvent à exercer des emplois précaires dans des plantations ou partent travailler illégalement en Thaïlande. »

Mais, dans le contexte politique laotien, on parle de l’écart entre la théorie et la pratique à mots choisis. Avant d’être transmise aux autorités de tutelle, l’étude de cas du professeur et de ses étudiants a été revue par son collègue de la faculté de lettres pour adapter le vocabulaire et s’assurer qu’aucun terme ne vient heurter la politique du Parti. À la suite de l’effondrement du barrage, Houayheuang Xayabouly avait souligné sur son profil Facebook la lenteur de la réponse du gouvernement face au désarroi des victimes. Sa liberté de ton lui a valu d’écoper de cinq ans de prison. « Nous avons le même but que cette jeune femme, mais c’est une question de mots et de méthodes », estime, prudent, le professeur d’université. Son collègue insiste sur la nécessité de travailler avec le gouvernement pour tenter d’améliorer les choses, sans faire de vagues. Autant de signes que, dix ans après, l’ombre de la disparition forcée de Sombath Somphone plane toujours.

Christine Chaumeau

Sombath Somphone : disparu depuis 10 ans
Le 15 décembre 2012, ce militant de la société civile laotienne a disparu. Des vidéos de surveillance le montrent escorté par des policiers dans une voiture.
Depuis, sa femme et ses proches sont sans nouvelles. Sombath Somphone, figure très respectée au Laos comme à l’international, incarne une vision alternative du développement. Pour lui, « le but du développement ne peut se limiter à la croissance du produit intérieur brut, mais doit se trouver dans le bien-être de la population », note dans Silencing of a Laotian Son, sa femme Ng Shui Meng. La voie laotienne vers le développement qu’il propose s’inspire de l’enseignement du bouddhisme, du bonheur national brut créé au Bouthan et de l’éducation des plus jeunes. En octobre 2012, il avait coorganisé à Ventiane, la capitale laotienne, le Forum des peuples Asie Europe (FPAE, évènement soutenu par le CCFD-Terre Solidaire) en marge du Sommet Asie-Europe des chefs d’États et de gouvernements (Asem). Une opportunité inédite de faire entendre la parole de la société civile laotienne et, plus généralement, de la population. À cette occasion, une enquête avait été menée auprès des Laotiens leur demandant ce qui les rendait heureux et ce qui les faisait « souffrir ».
Un débat inédit s’est alors ouvert sur l’accaparement des terres, et l’accès aux ressources naturelles devenu de plus en plus difficile pour les populations du fait des concessions foncières. En 2006, le congrès du Parti avait adopté la politique « Faire du foncier un capital », permettant l’octroi de larges concessions foncières pour l’exploitation de mines, l’agriculture, les plantations d’arbres, notamment. Le document final de l’enquête conduite par Sombath et ses équipes n’a jamais été rendu public.
« Officiellement, il n’y a pas de souffrance au Laos », écrit Anne-Sophie Gindroz également membre du comité organisateur du FPAE. Anne-Sophie Gindroz avait été expulsée le 7 décembre 2012 quelques jours avant la disparition de Sombath Somphone.

Photo du barrage Nam Ngum 1, sur le Nam Ngum, au Laos. en 2011. Licence Creative Commons BY-SA Chaoborus.

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