Un avenir sans faim

Numéro 257 - avril 2011

 

L’espoir d’une autre gouvernance

Alors que la crise politico-militaire s’exacerbe, Patrick N’Gouan coordonnateur de la Convention de la société civile ivoirienne (CSCI), appelle les dirigeants politiques – et au premier chef Alassane Ouattara, le président élu – à mieux prendre en compte les aspirations des populations.

Auteur(s) : Yves Hardy

FDM  : Qu’est ce qui vous a poussé à favoriser le regroupement de la société civile ?
Patrick N’Gouan  : Cela tient pour beaucoup à mon parcours. Je suis âgé de cinquante et un ans. Par le passé, j’ai milité à la section ivoirienne d’Amnesty international, puis à la Ligue ivoirienne des droits de l’homme (Lidho), avant d’en prendre la tête en mars 2005. J’ai constaté que nos dénonciations des violations des droits humains n’empêchaient pas la dégradation de la situation. J’en suis arrivé à la conclusion qu’il fallait mobiliser l’ensemble de la société civile pour être plus efficace. D’où la création le 21 octobre 2005 de la CSCI, regroupant ONG, associations de défense des droits de l’homme, centrales syndicales, organisations confessionnelles. J’ajoute que tout au long de la crise, ouverte par la rébellion de septembre 2002, les politiciens sont restés sourds aux aspirations à la paix des populations. Tout comme aux propositions originales de la société civile.

En quoi consistaient-elles ?
D’abord, en une analyse de la nature de cette crise. Il ne s’agit pas d’un conflit régional Nord-Sud, pas plus que d’une guerre de religions ou d’affrontements interethniques. Pour la CSCI, la crise est la conséquence d’un processus de démocratisation raté. Le pays n’a pas su négocier la transition du régime du parti unique au multipartisme. Les trois leaders occupant le devant de la scène politique – Laurent Gbagbo, Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié – ont repris à leur compte le comportement d’Houphouët-Boigny. Le chef n’accepte pas la contradiction et garde la haute main sur toutes les richesses du pays. Cette pensée unique délétère se perpétue.

Comme les Nations unies, la société civile a entériné le succès à l’élection présidentielle du 28 novembre 2010 d’Alassane Ouattara* ?
Oui. La CSCI a déployé 1 100 observateurs dans toutes les régions. Ils ont relevé des irrégularités imputables aux deux camps : bureaux de vote ouvrant avec retard, électeurs agressés après publication des résultats. Mais ces dérapages ne sont pas de nature à remettre en cause la régularité du scrutin.

Fin mars 2011, plusieurs centaines de personnes auraient été tuées à Duékoué, dans l’Ouest…
Je ne sais pas si ces massacres ont été ordonnés par les chefs des belligérants ou s’ils sont le fait d’éléments incontrôlés des deux camps. Reste que ceux qui les ont commis ont eu le sentiment que ces crimes resteraient impunis, comme c’est le cas depuis 2002. D’où l’importance de la mise en place d’une commission Vérité, justice et réconciliation, que réclame avec force la CSCI. Elle devrait revenir sur les nombreux assassinats commis par les escadrons de la mort de Gbagbo, les agissements de ses mercenaires libériens et des Jeunes patriotes. Elle devrait aussi traiter tous les crimes et dérapages commis par les rebelles pro-Ouattara et leurs chefs, les « Com-zones » mués en seigneurs de guerre.

La nouvelle gouvernance que vous appelez de vos vœux n’est-elle pas hypothéquée, si Alassane Ouattara est l’otage des « Forces républicaines » ?
En effet. Alors que Gbagbo négocie pied à pied les termes de son départ, Ouattara sera redevable aux rebelles en armes de Guillaume Soro de son accession au pouvoir. Pour restaurer son autorité, le chef de l’État élu devra imposer quelques gestes forts : faire sanctionner, après une enquête indépendante, les auteurs de crimes imprescriptibles, même si certains s’affichent comme ses partisans. Et œuvrer en faveur de la réconciliation nationale en favorisant un réel contre-pouvoir de la société civile.

Article mis en ligne le 5 avril 2011

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