Un avenir sans faim

Numéro 259 - juin juillet 2011

 

De l’indépendance à la liberté

L’Association de sauvegarde de l’oasis de Chenini (Asoc), partenaire du CCFD-Terre solidaire, a œuvré pour sauver ce système oasien d’une catastrophe écologique et sociale dans le contexte de la dictature. Le retour de la liberté lui ouvre de nouveaux horizons.

Auteur(s) : Thierry Brésillon

Abdelbacet Hamrouni, président de l’Asoc, nous reçoit dans la fraîcheur du « jardin de la biodiversité » que l’association a développé autour de son siège. « Il y a six mois, si je vous avais reçu sans avertir les autorités, la police politique serait venue rapidement ici pour nous interroger et j’aurais ensuite été convoqué pour justifier les raisons de votre visite ! »

La survie d’une oasis vouée aux palmiers dattiers ne paraît pourtant pas être un objectif très subversif. Quoique. Chenini est une partie du vaste ensemble oasien de Gabès, entre mer et désert. Un système écologique et social multiséculaire élaboré autour de la vie d’une palmeraie productrice de dattes. Mais l’ouverture brutale du marché a mis les dattes locales en concurrence avec d’autres variétés, compromettant la vocation agricole de l’oasis et entraînant son déclin. À cela se sont ajoutés le morcellement des parcelles génération après génération et la pression foncière. « Mais, souligne Abdelbacet Hamrouni, l’implantation de l’industrie chimique a été une véritable catastrophe.  »

Cette activité a phagocyté les ressources en eau au détriment des agriculteurs. Il a fallu remplacer l’ancestral système d’irrigation par des séguias – petits canaux en terre qui fertilisent les sols sur leur trajet et chargent l’eau de sels minéraux – par des canaux en béton transportant une eau extraite par des forages de plus en plus en nombreux. Résultat : les sols sont devenus stériles et l’eau s’est salinisée. Sans oublier la dégradation de la qualité de l’air et l’importance des déchets. « Les sociétés industrielles ne prennent rien en charge, alors que les bénéfices ne restent pas dans la région, déplore Abdelbacet. Mais en l’absence de démocratie, il était impossible de poser le problème de cette façon. »

Plutôt que de ne rien faire, ou de choisir une confrontation qui aurait condamné l’association en cette période de dictature, l’Asoc a mis en œuvre toute une série d’actions pour maintenir une dynamique économique, écologique et culturelle. « Nous avons sensibilisé les habitants à l’importance de l’entretien des palmiers, lancé le recyclage des déchets végétaux, démarré une filière de commerce équitable de grenades. Si nous n’avions rien fait, nous serions plus mal en point. Dans les oasis voisines, l’identité oasienne a été perdue. Avoir su agir dans un contexte aussi difficile tout en restant indépendants va nous être utile pour la suite », conclut Abdelbacet Hamrouni avec un sourire confiant.

Sa prudence n’a pourtant pas préservé l’Asoc, trop autonome du parti au pouvoir, des interférences policières. « J’ai souvent été convoqué à la police politique qui est aussi venue chez moi interroger mon épouse ou mon père et, depuis 2009, les autorités ont voulu mettre à bas l’Asoc en imposant ses candidats pour la diriger.  » Ces manœuvres ont pris fin depuis janvier.

« Dans cet environnement de liberté, nous allons pouvoir déployer les activités, voir plus loin que la préservation des palmiers. Rechercher la coordination avec les autres acteurs de la société civile locale pour traiter les problèmes de l’oasis dans toutes leurs dimensions. Travailler avec les syndicats, les unions d’agriculteurs mais aussi avec les organisations environnementales et les défenseurs des droits de l’homme. Il faut aussi que le citoyen trouve sa place dans le processus de développement rural. Et bien sûr, la priorité sera d’amener l’industrie chimique à respecter les normes. La société civile devra s’organiser pour y veiller. Mais pour l’instant, nous en sommes encore au stade du brainstorming !  »

Article mis en ligne le 15 juin 2011

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