Numéro 259 - juin juillet 2011

 

Les cents fleurs du printemps tunisien

Sept mois après la « révolution de jasmin », les défis à relever sont immenses, avec, en premier lieu, l’instauration d’un Etat de droit. Dans cette délicate période de transition, le pays doit en même temps faire face à l’impatience d’une population qui attend des réformes économiques et sociales et une véritable rupture avec l’ancien régime.

Auteur(s) : Thierry Brésillon

L’austère bâtiment du ministère de l’Intérieur est désormais retranché derrière des rouleaux de fil de fer barbelé et protégé par l’armée. Pendant plus de vingt ans, il a été le lieu symbole du pouvoir et de la répression, situé à l’entrée d’une avenue Bourguiba que ses terrasses ombragées vouent pourtant à la douceur de vivre. Mais les symboles sont réversibles et aujourd’hui, devant l’ancienne place du 7 novembre 1987 (date de la prise du pouvoir par Ben Ali) rebaptisée place du 14 janvier 2011 (date de sa fuite), il incarne le passé avec lequel les Tunisiens aspirent à rompre.
Tout le long de l’avenue des groupes se forment spontanément où des passants débattent sans relâche de l’avenir politique du pays, alors que six mois auparavant, tout regroupement de plus de quatre personnes était soumis à l’autorisation de la police.
Mais s’exprimer n’est pas tout. Le départ du président Ben Ali a mis fin à la dictature mais n’a rien réglé des problèmes d’un pays qui doit se réinventer. Sous des bilans flatteurs mais mensongers se dévoile une montagne de difficultés. Comment en finir avec les fondements de la dictature ? Comment préparer des élections honnêtes ? Comment informer ? Quelle place accorder à la religion ? Comment mettre en place une économie plus juste, moins corrompue, davantage créatrice d’emplois ? Comment prendre en main les enjeux locaux de développement ? Tout n’est que défi et les Tunisiens démontrent, pour les relever à travers une multitude d’initiatives, un appétit enthousiaste. Ce sont les fleurs du printemps tunisien.
L’inquiétude est vive dans cette période incertaine où l’on est sorti de la dictature sans savoir encore de quoi l’avenir politique sera fait. Les forces de l’ancien régime ne vont-elles pas reprendre le dessus ? Le sens de la Révolution du 14 janvier ne sera-t-il pas détourné par les privilégiés de l’ancien régime ? Les islamistes ne vont-ils pas recueillir les fruits politiques du soulèvement qui a coûté la vie à trois cents personnes ?

Un gouvernement de transition sans légitimité démocratique

Le gouvernement porte des attentes considérables et parfois contradictoires : rompre avec l’ancien régime, rétablir l’ordre, assurer le retour à la prospérité économique, garantir les conditions d’un progrès social rapide... Or, il s’agit d’un gouvernement de transition, composé de « technocrates » et dirigé par Béji Caïd Essebsi, un proche de l’ancien président Habib Bourguiba. Il ne dispose pas d’une légitimité démocratique, ce qui lui interdit de procéder à des réformes de fond.
Mais le sens de la transition n’est pas partagé par tous. Des jeunes, issus de syndicats étudiants, de mouvements de jeunesse de certains partis politiques, des jeunes chômeurs, maintiennent une mobilisation quasi quotidienne. Ils estiment que le gouvernement devrait prolonger la dynamique révolutionnaire et prendre des mesures décisives de rupture avec la dictature. Sa prudence est interprétée comme une volonté de préserver l’ordre ancien.
L’annonce de la dissolution de la police politique, qui n’a concerné que deux cents agents, n’a convaincu personne et, bien que discrète, elle est encore probablement active. Au ministère de l’Intérieur, dans l’administration, la justice, les médias, les banques, seuls les plus notoirement corrompus ou compromis dans la répression ont été « dégagés », et les pratiques n’ont guère changé.
Les discussions politiques sont hantées par la crainte d’une « contre-révolution » conduite par les milices de l’ancien pouvoir, les durs du ministère de l’Intérieur, les nombreux profiteurs de l’économie corrompue de l’époque Ben Ali.
Par ailleurs, les signes d’une montée en puissance du mouvement islamiste, confiné à la clandestinité par vingt ans de répression féroce, inquiètent ceux qui voudraient préserver les acquis laïques de l’époque Bourguiba, bien que le parti islamiste En’Nahdha, légalisé le 1er mars, assure vouloir se concentrer sur les enjeux économiques et sociaux.
Les tensions politiques sont donc à vif, tandis que tout le pays est traversé par une multitude de conflits locaux pour exiger une traduction immédiate du changement politique en augmentation de salaires, en amélioration des conditions de travail…
Une assemblée constituante sera chargée de rédiger une nouvelle Constitution qui redéfinira les bases du régime politique. Après de nombreuses hésitations, le gouvernement a reporté l’élection du 24 juillet au 23 octobre. Même si ce délai prolonge l’incertitude, il permettra de réunir les conditions techniques d’une élection transparente. Les énergies politiques pourront alors se concentrer sur des questions plus concrètes que les procès d’intention et les spéculations qui agitent les esprits actuellement.
Le résultat de l’élection permettra de connaître l’état du rapport de force entre les différentes forces politiques et de doter le gouvernement d’une légitimité démocratique lui permettant d’entreprendre les réformes attendues.
On saura alors quel aura été le sens de cette révolution qui a ouvert la voie au réveil politique du monde arabe.

Article mis en ligne le 15 juin 2011

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