Noël contre la faim

Numéro 261 - novembre 2011

 

Aux côtés des étrangers, indéfectiblement

Depuis trente ans, le Toit du monde, à Poitiers, centre socio-culturel partenaire du CCFD-Terre Solidaire, accueille, accompagne, défend les migrants et travaille sur les représentations pour lutter contre le racisme et les discriminations.

Auteur(s) : Elisabeth du Closel

Elle est tchétchène, appelons-la Malika. Elle fuit son pays en 2008, avec ses trois filles, suite à l’intrusion à son domicile de policiers qui ont menacé l’aînée, âgée de douze ans. Quand elle arrive au Toit du monde à Poitiers (TDM), elle est terrorisée, ne parle pas un mot de français. Soutenue par l’association, elle dépose une demande d’asile qui lui est refusée à l’Ofpra (Office français de protection des réfugiés et des apatrides). TDM fait un recours auprès de la Cour nationale du droit d’asile. Second refus. Motif ? Les preuves sont insuffisantes. TDM trouve un hébergement d’urgence à la famille. Elle en sera expulsée quelques semaines plus tard, son récépissé ayant expiré. Elle passe Noël 2010 dans un gymnase. En juillet 2011, épuisée, Malika sollicite l’aide au retour. Au pays, on lui confirme qu’elle est en danger. Elle demande un ré-examen de sa demande d’asile. Nouveau refus de l’Ofpra. Depuis, elle attend...
Alioune, lui, est burkinabé. Il arrive en France en 2007 avec un passeport d’emprunt. Il est interpellé à Nantes. Il rejoint alors une de ses sœurs à Poitiers. Alioune a des problèmes de santé. Il obtient un titre de séjour provisoire qui sera renouvelé le temps de la maladie. En 2010, il va mieux. Résidant en France depuis trois ans, il a droit à une carte de séjour de dix ans l’autorisant à travailler. Malgré l’avis favorable du médecin, la préfecture continue de lui délivrer des titres provisoires.
Et que dire de l’histoire du Sénégalais Karim ? Titulaire d’un master de gestion obtenu en France en 2000, il galère de petits boulots en petits boulots avec des titres de séjour d’un an. En janvier 2007, il décroche un CDI dans la sécurité. Mais fin février 2007, la préfecture refuse le renouvellement de sa carte sans donner de raison. L’État vient de « fabriquer » un clandestin. Pour garder son boulot, Karim fait des faux papiers. Juillet 2007, une nouvelle loi oblige les employeurs à déclarer leur personnel étranger. Karim est démasqué et licencié. Sans papiers, sans boulot, deux mois plus tard il se retrouve sans logement. En février 2008, acculé, il demande l’aide au retour.
Ces histoires de droits bafoués, on les entend au quotidien au Toit du monde. Mais les seize salariés et les cent bénévoles continuent de se battre pour faire respecter les droits des migrants. Cela fait trente ans que ça dure, depuis l’origine du centre social.
Bref retour en arrière. 1972, entre guerre et raz-de-marée, le Bangladesh est exangue. Des Poitevins vont prêter main forte aux sinistrés. Parmi eux, un prêtre, Georges Charbonnier, qui de retour en France, crée le Comité tiers monde pour sensibiliser aux problématiques du « mal développement ». Il prend conscience que le tiers monde existe aussi dans l’Hexagone. Avec sa verve et sa fougue, il lance l’idée d’un lieu d’information pour lutter contre les formes d’intolérance et de sectarisme. L’association le Toit du monde voit le jour dans une ancienne maison en ruine retapée et, sous la houlette du prêtre, multiplie les activités en faveur des étrangers. Son charisme est grand et TDM rayonne dans toute la région.
Toit du monde ? Parce qu’au commencement, l’association proposait un hébergement. L’État prenant le relais, elle cesse cette activité. Mais trop connue pour changer de nom, l’association garde cette appellation. Toit du monde ? On songe alors à la périlleuse ascension de l’Himalaya, à l’image du parcours du combattant que doit effectuer le migrant dans notre pays. Car aujourd’hui, avec la politique du chiffre, la chasse aux étrangers en situation irrégulière, la traque à la sortie des écoles, tout est fait pour « ne voir les étrangers que comme des profiteurs, la cause de tous nos maux, considère Amélie Rouquet, une salariée chargée de l’équipe des ateliers sociaux linguistiques. Nous qui les côtoyons au quotidien portons un autre regard. Ces personnes n’ont pas quitté leur pays par hasard. Elles sont extrêmement déterminées et s’accrochent pour s’intégrer. Personne ne peut imaginer ce qu’elles endurent de rejet, de mépris, souvent dans une grande solitude.  »

Des machines à créer de la précarité

La politique du chiffre. D’année en année, le gouvernement entend augmenter le nombre de reconduites à la frontière – 30 000 exigées d’ici la fin décembre. Ce 21 septembre 2011, jour de notre reportage, Hélène Rubak, ancienne de la Cimade, salariée et responsable de secteur « accès aux droits des étrangers » et Pierre Billard, bénévole, ne cachent pas leur colère. Le matin même sur France Inter, le nouveau président du conseil d’administration de l’Ofii (Office français de l’intégration et de l’immigration), Arno Klarsfeld déclarait sans ambages : « S’il n’y avait pas de politique du chiffre, pas d’aiguillon sur les préfets, ils ne feraient par leur boulot correctement (...) Car c’est un travail emmerdant, qui suscite des tracas administratifs, oblige à recevoir les associations. (...) L’Ofii joue parfaitement son rôle, il est la bonne fée qui veille sur les émigrés en situation régulière, il est chargé de l’accueil des demandeurs d’asile ainsi que du contrat d’accueil d’intégration. »
Hélène tempête : « Les lois sont de plus en plus strictes. Ceux qui sont régulièrement installés sont pris dans des étaux, des machines qui les ramènent à la précarité. Le renouvellement de la carte devient une raison d’enquêter pour trouver une faille. On assiste de manière quotidienne à la politique de l’immigration choisie. La majorité des personnes n’ont pas leurs papiers car les lois ne sont pas appliquées. Une multitude de stratégies de blocage précarisent les gens et vont à l’encontre des droits auxquels ils devraient avoir accès. Ce sont de vraies atteintes à la dignité humaine. »
Est reçu dans ce service tout étranger qui a une demande spécifique : papiers à fournir, lettre administrative mal comprise... Mais aussi des sans-papiers qui ne savent pas où dormir, ont des passeports ou des visas d’emprunt ; des personnes qui viennent rejoindre leur famille... « Nous sommes là pour les accompagner, les renseigner sur la législation. Nous étudions toujours une demande, même si l’on sait que c’est le plus souvent peine perdue. Mais c’est important, car au fil des entretiens, une personne peut livrer une information capitale qui pourra débloquer la situation  », commente Julie Polisset, infirmière bénévole. «  Il faut savoir comment l’imaginaire colonial fonctionne sur les regards et les attitudes des uns et des autres, ajoute Nicolas Chassaing, salarié, chargé de l’animation culturelle et des formations. Et rester attentif à la manière dont on accueille un étranger. Celui-ci est forcément en demande, donc en position d’infériorité. Cela peut créer des tensions. »

Quand l’État se désengage

2009, année terrible pour TDM. L’Ofii qui l’avait chargée en 2003 de la plate-forme d’accueil des demandeurs d’asile, se désengage. Prendre en charge les demandeurs d’asile signifiait prendre en compte leurs parcours, pratiquer une évaluation sociale et médicale, les orienter, faire le travail administratif pour l’Ofpra. « Nous assurions un suivi global de chaque personne, rappelle Chantal Luque... Quand l’État s’est désengagé, nous avons perdu un tiers de notre budget. Six licenciements ont suivi. Un crève-coeur. D’autre part, les services chargés de cette nouvelle mission (la plate-forme demandeurs d’asile) n’ont ni les moyens ni l’indépendance suffisante pour faire vraiment leur boulot. Et depuis quelques semaines, ils ne prennent plus en charge “ le récit“ de la personne, fondamental pour comprendre les raisons de la demande d’asile. Alors, nous avons décidé de poursuivre cette activité, uniquement avec des bénévoles  ».

Résister, assumer une présence et penser de nouvelles voies, telle est l’attitude de TDM face à une politique d’immigration qui ne cesse de se durcir. Dès 2006, le service Accès aux droits réfléchissait déjà, devant les aberrations administratives, à de nouvelles stratégies, en renforçant son réseau de partenaires. TDM participe ainsi au Comité de vigilance pour les étrangers malades en lien avec Médecins du monde, l’hôpital, du personnel médical... « Nous nous battons pour faire respecter l’égalité de traitement entre nationaux et étrangers », précise Hélène Rubak.
Dans cette même logique est née une action en direction des femmes, la Commission Mouna, du nom d’une Guinéenne qui a lutté contre la pratique de l’excision. « Les femmes sont nombreuses à nous faire part des craintes de persécutions familiales en cas d’obligation de retour au pays, en particulier des risques de mutilations sexuelles sur leurs fillettes. Ces situations ont fait émerger des questions touchant des domaines complexes. Nous avons donc créé des partenariats avec le planning familial, le Centre d’information sur le droit des femmes, des gynécologues du CHU et d’autres. Certaines femmes ont pu, par ce biais, accéder à des droits dans le cadre de la protection de l’enfance.  »
La mise en place des formations – certaines en lien avec le Gisti (Groupe d’information et de soutien des immigrés, partenaire du CCFD-Terre Solidiare) – notamment pour les bénévoles, est née du désengagement de l’État en 2009. « Nous voulions mettre en lien nos pratiques avec de la technique, concède Nicolas Chassaing. Fournir des outils, diversifier les réponses sur le terrain.  » Derrière ces multiples activités, une volonté farouche de permettre aux étrangers d’être considérés comme des êtres humains à part entière ayant droit à être protégés, soignés...

Article mis en ligne le 18 novembre 2011

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