Numéro 283- septembre octobre 2014

 

Le dernier numéro de Faim et Développement

Dans son dernier numéro, le magazine du CCFD-Terre Solidaire propose un dossier complet : Quel modèle agricole face à la crise écologique ?

Le rideau de fumée de l’agriculture climato-compatible


Quel modèle agricole face à la crise écologique ? Alors que l’agroécologie séduit désormais à haut niveau, elle risque d’être supplantée par une « Alliance pour une agriculture compatible avec le climat » aux principes très fl ous et poussée par l’agro-industrie.

A-t-on jamais assisté, dans l’enceinte des Nations unies, à la confrontation de modèles agricoles pour la planète ? Le 23 septembre, son secrétaire général Ban Ki-moon recevait à New York plus de 120 chefs d’État et de gouvernement (dont François Hollande) pour un « sommet climat », exhortant à une remobilisation et à des « mesures audacieuses ». À l’horizon, un accord planétaire d’envergure contre le dérèglement climatique espéré lors du sommet de Paris fi n 2015. Et c’est devant ce prestigieux aréopage que Ban Ki-moon a lancé la Global Alliance for Climate-Smart Agriculture (Acsa) – l’Alliance mondiale pour une agriculture intelligente face au climat [1].

Le Concept de l’agriculture intelligente face au climat a pris forme, en 2009, sous la houlette de l’Agence de l’Onu pour l’alimentation et l’agriculture (FAO). Son ambition tient en trois objectifs : augmenter de manière soutenable la productivité et les revenus agricoles, s’adapter et résister au dérèglement climatique ; réduire, voire absorber les émissions de gaz à effet de serre où c’est possible. Une combinaison « triplement gagnante », se réjouit la Banque mondiale, ralliée à cette vision. L’initiative de cette Alliance revient à quatre pays (États-Unis, Pays-Bas, Afrique du Sud et Vietnam), rejoints par des institutions internationales et des groupes privés. Le secrétaire général attend l’adhésion d’au moins vingt pays et vingt entreprises. Mi-septembre, quatorze pays avaient déjà rejoint l’Acsa, dont la France, ainsi que plusieurs clubs d’industriels. Mais aussi des instituts universitaires et certaines ONGs impliqués dans les questions agricoles et forestières.

Il est vrai que la littérature de référence de ce nouveau concept présente bien [2] : il faut cultiver plus de légumineuses, réassocier et diversifi er élevage et cultures, maintenir la biodiversité et pas dans des banques de gènes, réduire les quantités d’engrais azotés, réaménager les territoires ruraux, réguler l’eau avec des terrasses, s’assurer de la participation des populations, etc.

« Stupéfiant ! s’exclame Matthieu Calame, directeur de la Fondation Charles Léopold Mayer. De mon point de vue d’agronome, c’est un retournement très significatif par rapport aux doctrines passées. Quelles que soient les critiques sur la démarche d’ensemble, il faut y reconnaître une forme de reconnaissance offi cielle des approches que nous défendons, dans la lignée du rapport de l’Iaastd [3]. Encore faut-il préciser les critères et la gouvernance qui encadrent cette notion.  »

C’est bien là que le bât blesse, juge un large front associatif alarmé du grand flou qui nimbe ce concept de belle allure. « Un jeu de dupes ? », mettent en garde les ONGs de Coordination SUD, dont le CCFD-Terre Solidaire, qui tique sur trois grands points [4].

Tout d’abord, les œillères de ce concept d’agriculture intelligente : il occulte l’existence de modèles agricoles fondamentalement distincts, par leurs approches et leurs impacts sur l’environnement, les émissions de gaz à effet de serre ou la sécurité alimentaire. « Toutes les pratiques – agro-industrie, bio, agriculture familiale...–, se retrouvent par défaut dans le même sac !  », commente Pierre Ferrand, en charge du développement agricole et des filières agroalimentaires à l’ONG Gret.

Ensuite, il ratisse large. Son credo agronomique séduisant ne se traduit par aucun critère d’inclusion ou d’exclusion. Il suffi t, pour recevoir l’estampille « climate-smart » de contribuer peu ou prou aux trois objectifs de sa charte. Ce cadre très léger laisse donc la porte ouverte aux OGM résistant à la sécheresse, à des variantes un peu moins pétro-dépendantes de l’agriculture intensive, ou encore à l’inclusion du secteur agricole dans les marchés de carbone.

Les multinationales de l’agro-industrie n’y trouvent rien à redire. « Depuis près de deux ans, les alibis de la lutte climatique par la technologie et de la réduction de la faim par la course aux rendements reviennent en force dans leur discours », constate Jeanne- Maureen Jorand, chargée de plaidoyer au CCFD-Terre Solidaire.

En Beauce, un consortium mené par l’entreprise Chesneau a reçu 1,1 million d’euros de fonds publics pour expérimenter un « Smart agriculture system » qui aiderait les grands céréaliculteurs à mieux prévoir leurs rendements, grâce à une base de données sur la qualité des sols et une localisation par satellite pilotant l’épandeur d’intrants du tracteur et l’irrigation. « Pour optimiser la production en quantité et en qualité, tout en répondant aux enjeux environnementaux », résument les promoteurs.

Le genre de projet « climato-compatible » qui démon tre que le concept n’est qu’un ravalement de façade, selon Josie Riffaud, de la Confédération paysanne et du réseau paysan international Via Campesina. « On y reprend notre vocabulaire, mais vidé de son sens. Leurs fermiers ne sont pas nos petits paysans, l’amélioration de la productivité sert le productivisme, à coup d’innovations technologiques, préconisation première de l’agriculture climato-intelligente ! »

Enfin, troisième alerte des ONGs [5] : ce nouveau concept d’agriculture ne serait-il pas un contre- feu à l’agroécologie ? « Les enjeux financiers sont énormes pour les multinationales de l’agroindustrie, souligne Jeanne-Maureen Jorand, car de nombreuses études montrent que l’agroécologie – concept dont elles sont exclues – répond bien au défi climatique et renforce l’autonomie des communautés paysannes. Portée par la société civile, l’agroécologie intéresse désormais la FAO, le Comité de la sécurité alimentaire mondiale, l’OCDE, des gouvernements, etc. »

Et le risque de ce concept attrape-tout, redoute Pierre Ferrand, c’est de le voir imposer internationalement sa labellisation. «  L’agroécologie y serait ramenée à une sous-catégorie parmi d’autres, prétendument aussi vertueuses.  »

Coïncidence ? Quatre jours avant le sommet climat de New York, se tenait à la FAO un important symposium sur l’agroécologie. Dans une lettre ouverte, 67 scientifiques proches de la société civile y invitaient la communauté internationale à lancer... une vaste initiative onusienne basée sur l’agroécologie, afin de lutter contre la crise climatique et hydrique, et centrée sur les problèmes sociaux, culturels ainsi que de souveraineté alimentaire des systèmes agricoles.

Et, à la surprise des ONGs, qui n’en attendaient pas tant, José Graziano da Silva, directeur général de la FAO, a annoncé qu’il ferait part de la proposition au sommet de New York.

A qui cette instance d’ambition planétaire rendrait-elle des comptes ?

L’Alliance mondiale pour une agriculture intelligente face au climat a cependant une bonne longueur d’avance. Son lancement en grande pompe à l’Onu «  vise à imposer défi nitivement le concept sur l’agenda international, avec le cadre idéologique et les politiques qu’elle implique », analyse Maxime Combes, qui suit les négociations internationales pour Attac [6]. À qui cette instance d’ambition planétaire, qui a évincé les populations de ses débats, rendrait-elle des comptes ? Quelle en serait la gouvernance, alors qu’elle prétend « mobiliser des financements publics et privés et créer un environnement politique favorable » ?

« Tout cela en dehors des conventions onusiennes, ajoute Jeanne-Maureen Jorand. En dépit de timides mises au point, cette Alliance pourrait court-circuiter le Comité pour la sécurité alimentaire mondiale et les négociations internationales sur le climat.  »

Est-ce le calcul de Paris, en charge d’accueillir la conférence climat cruciale de 2015 ? Malgré l’interpellation des associations, le ministre de l’Agriculture Stéphane Le Foll, qui veut faire prendre au pays un (modeste) virage vers l’agroécologie, a choisi de faire adhérer la France à cette Alliance. C’est pour tenter d’infléchir ses orientations de l’intérieur, a-t-on expliqué aux associations lors d’une rencontre avec François Hollande. « Stratégie hasardeuse, qui revient à cautionner l’initiative  », rétorque un communiqué de Coordination SUD.

[1Traduction peu heureuse adoptée par la FAO.

[3L’Iaastd (Évaluation internationale des sciences et des technologies agricoles pour le développement), sorte de « Giec » de l’agriculture, a marqué les esprits en concluant,
en 2008, aux limites des modèles industriels et en recommandant de soutenir l’agriculture paysanne et familiale.

[4www.coordinationsud.org, voir « notes de la C2A ».

[5Le front de la contestation est bien
plus large. Voir notamment www.climatesmartagconcerns.info/ et http://viacampesina.org/fr/

[6Voir Maxime Combes, sur http://blogs.mediapart.fr/blog/

Article mis en ligne le 17 octobre 2014

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