Publié le 15 octobre 2013

Une évaluation de l’impact des investissements... mais pas forcément sur la sécurité alimentaire ?

La première chose que l’on pourrait attendre d’un investissement devant contribuer à la sécurité alimentaire… c’est que ce soit le cas. Ce n’est pourtant pas automatique.

Ainsi, en plus des failles dans les procédures d’évaluation en amont de la proposition de projet porté par un acteur privé, l’évaluation de ses impacts reste inégale voire inexistante.

Nouvelle Alliance du G8 ou comment la sécurité alimentaire peut favoriser le climat des affaires…
Les Etats membres du G8 se sont lancés dans un exercice de redevabilité pour l’Initiative de l’Aquila qui s’est traduit par la publication de trois rapports. Y sont répertoriés les projets déclarés au titre de l’initiative ainsi que les montants engagés mais aucune évaluation n’est prévue en tant que telle sur l’état de la sécurité alimentaire des populations ciblées.
La dernière initiative en date du G8, la Nouvelle Alliance pour la Sécurité Alimentaire, ne semble pas partir sur de meilleures bases, à voir les indicateurs censés évaluer les progrès de chacun des pays. Tout d’abord, aucun processus d’évaluation et de suivi n’est à ce jour prévu pour les investisseurs privés, qui en sont pourtant les premiers acteurs : quels comptes ces derniers sont ils censés rendre ? Seule une lettre d’intention des acteurs privés a été jointe au cadre de coopération pour chacun des pays. Les entreprises internationales y font part de stratégies régionales et précisent rarement les projets et financements réellement prévus ainsi que les objectifs attendus. A l’inverse les projets des entreprises nationales sont à peine décrits se limitant pour une grande partie à une reprise des objectifs et des engagements régionaux de l’entreprise. Il ne semble même pas y avoir de cadre d’engagement s’appliquant de manière uniforme au secteur privé.
Concernant les investisseurs publics, c’est surtout du côté des pays d’accueil qu’on retrouve des indicateurs… malheureusement éloignés des objectifs premiers officiels de la Nouvelle Alliance. On retrouve par exemple pour la Tanzanie l’amélioration de son indice ‘Doing Business’ (indice de « facilité des affaires » [1]), le volume des nouveaux investissements et le taux d’accroissement de l’investissement privé pour la production, la commercialisation et la vente de semences. L’absence d’indicateurs pour mesurer l’impact sur la sécurité alimentaire, la nutrition ou la pauvreté (taux de malnutrition, revenus de la population rurale, etc.) est criante.

Pourtant, des centres de recherche européens et notamment en France, travaillent aujourd’hui sur l’évaluation des impacts sur la sécurité alimentaire. Le CIRAD [2] a ainsi élaboré un questionnaire spécifique à l’attention des porteurs de projets dans les pays du Sud [3].

L’étude VISA : Prendre en compte la sécurité alimentaire et nutritionnelle dans les projets de développement
Ce guide opérationnel pour des concepteurs de projets de développement, réalisé par deux chercheurs du CIRAD avec le soutien du Ministère des Affaires Étrangères et de l’Agence Française de Développement, a pour objectif de mettre au point et tester une grille d’analyse de projets de développement au regard de leur impact sur la sécurité alimentaire et nutritionnelle. En prenant une perspective plus large, ce questionnaire doit permettre de mettre en exergue les impacts, tant positifs que négatifs, de l’ensemble des projets dits de développement, c’est-à-dire au-delà des projets agricoles.
« La sécurité alimentaire et nutritionnelle (SAN) est une notion complexe, déterminée par de nombreux facteurs qui doivent être pris en compte pour améliorer effectivement les situations alimentaires et nutritionnelles. A défaut, et comme l’ont montré divers auteurs les projets de développement agricole ont un impact faible voire négatif sur la SAN . Parce que la SAN ne se réduit pas à une question de disponibilités alimentaires, des projets de développement d’autres secteurs que l’agriculture ou le développement rural peuvent contribuer à cet objectif »
Basé sur les 4 piliers de la sécurité alimentaire (accès, disponibilité, qualité, régularité), ce questionnaire permet à tout porteur de projet de s’interroger sur les impacts potentiels de son investissement sur la sécurité alimentaire et nutritionnelle et ce dès la phase de préparation.
Le questionnaire demande aujourd’hui à être testé sur les projets d’ONG, agences et initiatives de développement destinées à la sécurité alimentaire. Mais Il est très probable que, à l’aune de cette grille d’analyse, l’examen des projets de développement classiques basés sur une approche mono sectorielle révèlerait une contribution limitée à la sécurité alimentaire et nutritionnelle, qui par nécessité dépend de facteurs multisectoriels.

Un peu de prospective : si on ne change rien, ça peut donner quoi en 2025 ?

Imaginons qu’en 13 ans, la population mondiale ait augmenté de 20 % pour atteindre, selon le recensement mondial de janvier 2025, 8 milliards d’habitants (6,5 en 2012). 97 % de cette croissance s’est produite dans les « nouveaux pays développés » et les pays toujours en développement (appelés alors pour l’ensemble pays en développement), en Asie et en Afrique.

L’Afrique, confrontée à la multiplication des crises alimentaires depuis le début des années 2000, voit une zone d’insécurité alimentaire permanente se dessiner désormais de l’Ouest à l’Est du continent. La région n’a pas pu rattraper une situation d’ores et déjà difficile au début du siècle.

La population rurale a fortement baissé, le développement de monocultures à grande échelle encouragé notamment par les initiatives du G8 avec les agroindustriels (AFSI et Nouvelle Alliance), ayant fortement restreint les possibilités d’emploi à la campagne. On trouve désormais majoritairement des ouvriers agricoles et quelques villageois sans terres ni semences à cultiver (car dans l’incapacité de se les payer) survivant dans des conditions extrêmement difficiles. Des « poches » d’agriculture familiale subsistent, soutenues par la coopération internationale, et produisent une alimentation de qualité pour quelques élites urbaines Les services publics en milieu rural et/ou dédiés à l’agriculture sont quasiment inexistants, les caisses des Etats étant vides. Quelques hôpitaux et écoles subsistent aux abords des plantations, mais ils sont réservés aux employés.

Finie l’indépendance paysanne et la culture vivrière, voilà venu le temps du prolétariat agricole et du marché mondial ! Car à quoi bon produire pour à côté de chez soi – dans de plus petites quantités et avec des variations moindre de prix- quand la récolte peut être vendue au plus offrant et au meilleur moment dans des salles de marchés à l’autre bout de la planète. Alors il faut produire toujours plus pour pouvoir répondre à ces demandes croissantes, soutenues par les impacts du changement climatique, qui touchent chacune leur tour les grandes régions productrices, et renforcent un peu plus les tensions sur les marchés. Changement climatique que l’agriculture n’ a pas su limiter. Le secteur est toujours responsable d’1/4 des émissions de gaz à effet de serre et n’a pas su s’adapter à ces conditions dégradées : ressources raréfiées, sols dégradés, surface arable réduite,… Pire, la surexploitation et la fuite en avant continue. Les pratiques basées sur la productivité à tout prix à base de semences modifiées, d’engrais et intrants chimisés sont la norme.
Et la sécurité alimentaire dans tout ça ? A la veille de la Conférence de Bilan sur les Objectifs du Développement Durable (lancés en 2015 dans la suite des objectifs du millénaire), les off n’annoncent rien de bon : l’objectif de réduire par deux le nombre de personne souffrant de la faim, déjà reconduit en 2015, ne sera une nouvelle fois pas atteint.

Le G28 (qui regroupe les anciens pays riches et les nouveaux pays développés) souhaite désormais faire de l’insécurité alimentaire une priorité et doit annoncer un financement spécifique à la sécurité alimentaire en zone urbaine. Acteurs pivots de l’initiative : Walmart et Unilever.

[1Le Classement des pays selon l’indice Doing Business est élaboré chaque année par la Banque Mondiale. Les pays y sont classés en fonction de la facilité d’y faire des affaires, de 1 à 185, la première place indiquant le plus haut niveau de facilité. Un classement élevé sur l’indice de facilité de faire des affaires signale un environnement réglementaire propice aux opérations commerciales : simplicité des procédures de création d’entreprise ou de transfert de titre de propriété, impôts faibles, etc.. Cet instrument participe à la mise en concurrence des législations et à la course internationale vers le moins disant. La Banque Mondiale est par ailleurs actuellement entrain développer un indice doing business spécifique à l’agriculture.

[2CIRAD : développer le sigle

[3Bricas N. et Aspe C., 2013. Prendre en compte la sécurité alimentaire et nutritionnelle dans les projets de développement. Guide d’auto -évaluation ex ante à l’usage de concepteurs de projets. Montpellier et Paris, Cirad, AFD, MAE. 22 p

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