Un avenir sans faim

Publié le 10.11.2004 • Mis à jour le 25.10.2012

Des femmes surmontent les traumatismes de la guerre

Dubrovnik, novembre 2004

Dix ans après la fin de la guerre, pouvez-vous faire le bilan des séquelles qu’elle a laissées ?

Elles sont avant tout d’ordre psychologique. L’Europe nous parle de réconciliation et de tolérance, mais ceci n’est possible que s’il a été demandé pardon aux victimes, aux veuves, aux femmes violées... Ainsi, en 1999 plusieurs associations de femmes du Monténégro se sont excusées dans une lettre envoyée à Desa pour tout le mal que leurs maris nous avaient fait. C’est parce qu’elles ont fait ce geste que nous avons pu recommencer à communiquer avec elles. Les traumatismes sont nombreux. La violence engendre la violence. Même s’il est impossible de généraliser, on note par exemple un accroissement des violences conjugales. Il y a aussi ces adolescents qui, enfants pendant la guerre, ont été témoins voire acteurs de divers trafics. Ce n’est pas facile aujourd’hui de les remettre dans le droit chemin. Sans compter tous les orphelins. Il existe certes quelques programmes mais ils sont insuffisants. Quant aux combattants, ils n’ont même pas eu le privilège de revenir en héros. Car aujourd’hui, ceux qui sont devenus riches et qui font l’envie de tous, ce ne sont pas ceux qui sont partis au front.

Et sur le plan économique ?
Aux traumatismes de la guerre, s’ajoute les bouleversements liés à la fin du régime socialiste. La période de transition que nous vivons est très difficile, car elle impose un changement de comportement dans tous les domaines : politique, économique, social... Nous sommes passés d’une situation où tout était contrôlé par l’Etat – et dont nous attendions la fin avec impatience - à un capitalisme profondément inhumain. La guerre a permis une privatisation sauvage au profit d’un petit nombre de familles. Celles-ci ont racheté les usines à un prix dérisoire sans investir pour autant dans la production. Elles ont licencié les ouvriers, ont construit des villas, des hôtels pour les revendre aussitôt à des étrangers. Pendant qu’elles s’enrichissent, le reste de la population en revanche s’appauvrit considérablement. Selon les chiffres officiels, donc sous-estimés, 22 % des Croates sont au chômage. Un retraité qui a travaillé toute sa vie perçoit une pension misérable. Comment vivre avec 150 euros ? Quant aux conditions de travail ! Certaines caissières, par exemple, sont contraintes de rester jusqu’à neuf heures debout derrière leur caisse. On a beaucoup de critiques à faire à l’ancien régime, mais ce genre de choses ne se voyait pas. Toutes nos valeurs ont été chamboulées. Et dans un contexte où consommer devient un idéal en soi, les banques poussent au surendettement . Je suis d’un naturel optimiste, mais je dois avouer que pour l’instant la réalité est plutôt sombre.

Qu’est-ce qui vous fait espérer justement ?
La perspective de notre entrée dans l’Europe. Aujourd’hui les Croates n’ont pas confiance en leurs gouvernants. Trop corrompus. Si une multitude de partis a vu le jour, c’est que la politique est devenu le moyen de faire carrière par excellence. J’attends de l’Europe, un état de justice. Nous pourrons nous référer à ses règlements. Porter plainte à Bruxelles, en cas de dysfonctionnements.

Quelle mission s’est donnée votre association ?
En 1993, quand nous avons commencé nos activités de coutures et de broderies dans les hôtels de Dubrovnik où s’étaient réfugiées des centaines de femmes venues de l’arrière pays, mais aussi de la Krajina et de la Bosnie, notre objectif était essentiellement thérapeutique. Aujourd’hui que les femmes et les jeunes sont les premières victimes du chômage, nous nous concentrons sur leur renforcement économique par l’utilisation des ressources locales. En cette période de transition, il est primordial de les former. L’association a mis en place des cours de langues et d’informatiques ainsi que des ateliers professionnels pour faire revivre l’artisanat traditionnel. Par ailleurs, nous soutenons l’entreprenariat dans le tourisme.

Propos recueillis par Bénédicte Fiquet

Jany Hansal est présidente de DESA, une association créée pendant la guerre pour porter secours aux femmes réfugiées dans les hôtels de Dubrovnik.

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