Dans l’œil de… Martin et Milah, retour à Haïti

Publié le 23.09.2026

Pendant sept ans, le CCFD-Terre Solidaire n’est pas allé en Haïti en raison d’une situation sécuritaire et politique très dégradée. Mais en avril dernier, deux de nos salariés ont pu s’y rendre, profitant d’une fenêtre d’opportunité. L’occasion de (re)découvrir les projets soutenus par l’association et, peut-être plus encore, les personnes qui font bouger ce pays des Caraïbes.

Des montagnes escarpées qui se jettent dans la mer. C’est le souvenir que garde Milah de la vue son hublot en arrivant au Cap Haïtien. Une image qui n’est pas si surprenante. En langue taïno, « Ayiti » (dont dérive « Haïti ») signifie « pays montagneux ».

En avril dernier, Milah Wainer et Martin Willaume, respectivement chargée de mission et responsable du service Amérique latine et Caraïbes du CCFD-Terre Solidaire, sont allés six jours en Haïti, un pays historiquement important pour l’organisation qui y soutient des associations partenaires depuis les années 1980. Ce déplacement était le premier en sept ans.

Un pays en crise

Il faut dire que ces dernières années la situation est particulièrement instable en Haïti. A la fin des années 2010, des mobilisations massives ont lieu dans le pays pour dénoncer le coût de la vie et la corruption. Elles sont sévèrement réprimées par le gouvernement. Très impopulaire, le président Jovenel Moïse se maintient au pouvoir alors que son mandat est censé prendre fin en février 2021. Le 7 juillet de cette même année, il est assassiné par un groupe armé. Ariel Henry devient Premier ministre et chef de l’Etat par intérim. D’autres administrations intérimaires suivront.

Les gangs profitent de cette crise politique pour prendre de l’ampleur. Aujourd’hui, 80% de la capitale Port-au-Prince est entre leurs mains, tandis qu’ils continuent de s’étendre et s’implantent dans d’autres régions du pays. Entre mars 2025 et mi-juillet 2026, la violence des gangs ainsi que les attaques visant ces derniers ont causé la mort de 5 500 personnes dans le pays selon le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH). Haïti compte près d’un million et demi de déplacés internes qui fuient la violence.

Sept ans d’absence

Voilà pourquoi, mises à part deux incursions express depuis la République dominicaine voisine, personne au CCFD-Terre Solidaire n’a pu se rendre en Haïti depuis 2019. Mais au printemps 2026, plusieurs conditions sont réunies rendant possible un déplacement dans le nord du pays où les gangs ne sont pas présents. Un calendrier électoral a même été dévoilé en mars et les premières élections présidentielles et législatives sont annoncées pour le 13 décembre. 10 ans que le peuple haïtien n’avait pas été appelé aux urnes.

Cette stabilité institutionnelle relative a ouvert une fenêtre d’opportunité pour se rendre sur place. Il fallait le faire avant le mois de juin, quand démarre la saison cyclonique.

Milah Wainer, chargée de mission Caraïbes et Amazonie brésilienne

C’est ainsi que Milah et Martin ont atterri au Cap-Haïtien lors d’une chaude journée du mois d’avril. Une ville qui accueille le seul aéroport international opérationnel du pays, et qui reste préservée de la violence des gangs. C’est aussi une ville symbolique. “C’est de là qu’a commencé la révolution haïtienne, précise Milah. On y trouve une profusion de mouvements sociaux, avec une forte présence de la jeunesse et des communautés paysannes historiques.” Dès leur sortie de l’avion, Martin et Milah ont été surpris par l’effervescence des rues haïtiennes.

J’ai été frappée par le nombre de personnes, de véhicules. Tous les jours, le marché remplit les rues, ce qui rend l’ambiance électrique. Cela donnait une impression de chaos, de chaos organisé.

A l’Université populaire. De gauche à droite : Milah, Kepler, Samuela et Robens de l’ICKL
En arrivant à l’Université populaire. Milah et Martin entourés de membres d’ICKL.

La société civile se mobilise

Les premiers jours, les deux salariés les ont passés au Cap-Haïtien et dans les environs de la ville, où ils ont rencontré plusieurs partenaires du CCFD-Terre Solidaire. C’est le cas de Nègès Mawon (Négresses marronnes), une association féministe qui lutte contre les violences patriarcales et utilise la culture pour promouvoir les droits des femmes en Haïti.

☞ Lire aussi : Haïti : Nègès Mawon, la voix artistique des femmes

Martin et Milah ont aussi visité plusieurs exploitations soutenues par Iratam. Iratam est une association partenaire du CCFD-Terre Solidaire, qui promeut l’agroécologie et accompagne le développement des communautés, notamment via un système de crédits collaboratifs, les mutuelles de solidarité (MuSo).

En Haïti, les femmes sont particulièrement vulnérables face aux déplacements forcés, aux violences sexuelles et aux violations de leurs droits. Ce sont pourtant elles qui font reculer la faim, très élevée dans le pays puisque la moitié de la population y souffre d’insécurité alimentaire aigüe. Ce sont celles que l’on surnomme “Madame Sarah” qui achètent des produits agricoles à la campagne pour les revendre en ville, à l’issue de voyages précaires et dangereux. C’est pourquoi Iratam mène des actions pour l’autonomisation économique, sociale et politique des femmes et des filles, en encourageant leur indépendance financière.

Le système des MuSo m’a permis de comprendre ce qu’on appelle l’économie sociale et solidaire dans la pratique. Adopté par plusieurs coopératives en Haïti, cela pourrait fortement inspirer le processus de redressement économique que s’apprête à vivre le pays.

Engagement et université populaire

Après plusieurs jours au Cap-Haïtien, Milah et Martin ont pris la route pour l’Université populaire à Saint-Michel de l’Attalaye, dans le département de l’Artibonite, aux côtés de l’ICKL, organisateur de l’événement. Partenaire du CCFD-Terre Solidaire depuis 2012, l’Institut Culturel Karl Lévêque (ICKL) est un centre de réflexion, d’analyse sociale et d’éducation populaire. Sa mission est de renforcer les capacités de mobilisation des mouvements populaires et paysans haïtiens. Le centre organise trois fois par an une Université populaire pour laquelle se réunissent des militants de tout le pays pour une série d’ateliers autour d’une thématique – les élections pour cette édition.

Les participants prenaient la parole très librement, en créole. C’était des personnes très engagées, éloquentes et connaisseuses des processus politiques en Haïti.

Cet événement a aussi permis à Milah et Martin de mieux connaître l’équipe d’ICKL, un grand plus dans le travail de chargé de mission qui repose sur la confiance et l’expérience partagée.

Kepler est le premier partenaire avec qui j’ai échangé en arrivant au CCFD-Terre Solidaire. C’était super de le rencontrer enfin en chair et en os !

Comment en est-on arrivé là ?

La crise multifactorielle que vit actuellement Haïti ne vient pas de nulle part. Elle n’est pas le résultat d’un coup du sort comme le rappelle Milah : “Haïti a subi un sabotage de son développement.”

En 1804, Haïti prend son indépendance de la France qui, pour faire tourner l’industrie de la canne à sucre, avait amené de force environ 860 000 esclaves. La France lui impose une indemnité financière exorbitante, pour “compenser” les pertes subies par les anciens colons. Haïti ne termine de rembourser cette dette qu’en 1888, tandis que le paiement des intérêts – à des banques françaises – se poursuit jusqu’en 1947. D’après une enquête du New York Times, le coût de ces paiements pour l’économie haïtienne serait compris entre 20 et 108 milliards d’euros en perte de croissance économique. Ce sont autant de fonds qui n’ont pas pu être utilisés pour développer le pays.

De 1915 à 1934, Haïti est occupé par les Etats-Unis qui entendent défendre leurs intérêts économiques. Après le départ des Marines, les interférences étrangères n’ont pas cessé. Les Etats-Unis, par exemple, continuent de s’immiscer dans les affaires haïtiennes notamment en soutenant ou en poussant au départ certains chefs d’Etat. Les missions de stabilisation menées par les Nations unies partagent la population, une partie s’y opposant fermement au nom de la souveraineté nationale.

L’histoire d’Haïti est profondément marquée par des ingérences politiques, économiques et militaires. La révolte haïtienne, menée par les esclaves noirs, a fait du pays le premier à abolir l’esclavage, ce qui a été considéré comme inacceptable par les pays colonisateurs. Ce pays a une vraie puissance antiraciste et décoloniale.

Un pays riche

Car Haïti n’est pas seulement un pays en crise, c’est aussi un pays doté d’une histoire et d’une culture foisonnantes. Une richesse qui fascine Milah qui travaillait sur le pays depuis plus de deux ans sans avoir pu encore s’y rendre.

On entend parler d’Haïti pour son insécurité, les catastrophes naturelles, la misère, la corruption… Mais c’est aussi un pays qui a beaucoup à offrir, qui a une histoire très riche, une langue très vivante. J’aimerais que cette facette du pays soit tout aussi connue.

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