Des crayons dans l’exil

Publié le 29.08.2022

La Plateforme des soutiens aux migrants (PSM, partenaire du CCFD-Terre Solidaire) accompagne un tissu associatif intervenant auprès des personnes exilées dans la région Hauts-de-France et sur le littoral de la Manche. Depuis 2012, elle organise des résidences d’écriture de trois jours durant lesquelles des personnes migrantes témoignent de leur vécu dans un fanzine : Le Journal des Jungles. Reportage.

Il est presque 10 heures du matin dans le petit village de Herzeele, situé à une vingtaine de kilomètres de Dunkerque dans le département du Nord. Les thermos de café fument sur la grande table en bois de la salle à manger.

La Maison Sésame est un lieu de refuge où se retrouvent des personnes en transit et des militants. Ce matin de décembre 2021, l’association s’apprête à accueillir une quinzaine de personnes pour la résidence du Journal des Jungles. Un fanzine écrit par des exilés avec l’aide des bénévoles de la Plateforme des soutiens aux migrants et des associations du réseau.

Claudie est l’une des fondatrices de ces résidences d’écriture et a participé à l’élaboration du premier numéro en 2012. Elle fait aussi partie de l’association Itinérance d’accueil aux réfugiés, à Cherbourg, et a fait le trajet depuis la côte normande, accompagnée d’Amine, un Algérien et de Mamadou, un journaliste qui a dû fuir la Guinée Conakry. Dominique, elle, est bénévole à la PSM et participe au Journal des Jungles depuis 2014. Voilà bientôt dix ans que les deux femmes, directrices de publication, mettent une énergie particulière à faire exister ce recueil de témoignages.

Guerre. Destruction. Mort. Injustice. Viol et esclavage. J’éparpille ces mots comme la guerre a éparpillé nos vies…

Mubarak, poète soudanais

Des rédacteurs et rédactrices venus de trois continents

Ils arrivent par petits groupes, accompagnés par Clara, une des deux salariées de la PSM, et de Sylvie, propriétaire de la Maison Sésame. Les échanges sont encore timides. Les participants ne se connaissent pas et n’ont en commun que leurs vécus, souvent traumatiques, d’exilés en transit. Parmi eux, Abdulraim, jeune Afghan un peu timide, et Robel, mine joyeuse au franc sourire, qui vient d’Érythrée. Adam, quant à lui, est somalien. Fereshteh et Mina, qui s’activent en cuisine, sont kurdes d’Iran, tout comme Aso. Elles préparent le déjeuner, avec l’aide d’Ahmed, venu d’Irak. Biryouk, le taiseux, est éthiopien, Lamine guinéen. Et enfin Mubarak, poète aux yeux malicieux, qui a fui le Soudan.

Après les présentations, Dominique et Claudie expliquent le déroulement de l’atelier. Pour ce quinzième numéro, le thème choisi par les directrices de publication est : l’accueil. Un thème qui fait débat au sein de la rédaction : « J’ai du mal avec cette thématique, je ne vois que le non-accueil en ce moment », confie Marie-Jo. Chacun y va de son ressenti et de sa définition. « En arrivant en France, j’ai découvert un autre accueil, pas toujours agréable, avoue Amine. Disons, une autre définition de l’hospitalité. » Il sourit, et quelques rires compatissants s’échappent du groupe. Difficile de penser l’accueil quand on est confronté aux difficultés de l’exil.

Eve-Marie, bénévole de longue date à Calais, aide Robel à écrire son texte

Eve-Marie, bénévole de longue date à Calais, aide Robel à écrire son texte.

© Sidonie Hadoux

Écritures cathartiques

Une pause est décrétée. Marie, dont c’est la première participation au journal, est chargée de lancer l’atelier d’écriture. Elle installe sur la table une multitude d’images découpées. Les participants sont invités à sélectionner des images et à écrire un souvenir. L’ambiance est studieuse.

Ahmed s’empare des poissons et des bateaux : « Cela me rappelle les moments passés avec mes amis au bord de la rivière », explique-t-il en montrant sur son téléphone l’emplacement de sa ville natale, au sud de l’Irak. Amine, l’Algérien a choisi une théière et un cactus. Il raconte la guerre qu’il a été obligé de faire, son service militaire dans la région du Sahara occidental et son statut d’« insoumis » après avoir déserté. « Le cactus c’est pour le désert, dit-il, c’est une source d’apaisement. »

L’heure du déjeuner approche, et on se met la table. Fereshteh, Mina et Ahmed apportent les plats qu’ils ont préparés pour l’occasion. Le groupe se détend. On mange, on rit, on se confie. Chacun semble apprécier ce moment convivial.

Après le repas, les rédacteurs et rédactrices partagent leurs écrits. Robel l’Érythréen commence en anglais, tout en brandissant une feuille blanche où il a collé l’image d’un imposant cœur rouge au milieu. « Love is for all… l’amour est pour tout le monde. J’ai grandi dans une dictature. J’ai été forcé d’aller dans l’armée et de tuer alors que je voulais juste aimer et être aimé. » Le ton est donné.

À chaque nouvelle prise de parole, le temps est comme suspendu. On écoute attentivement chaque mot choisi, chaque parole prononcée. Biryouk a découpé des images de parapluie et d’eau. Il explique que cela lui rappelle les 90 jours dans le Sahara où il a cru mourir de soif. C’est aussi le souvenir des 12 heures passées en mer, à la dérive sur un canot. Enfin, c’est le premier bain qu’il a été autorisé à prendre en Italie, après avoir été privé de douche pendant les longs mois de sa détention en Libye. Les souvenirs sont lourds et les cicatrices béantes.

Love is for all… l’amour est pour tout le monde. J’ai grandi dans une dictature. J’ai été forcé d’aller dans l’armée et de tuer alors que je voulais juste aimer et être aimé.

Robel

Vient le tour du poète soudanais Mubarak. Il se lève. Il déclame en arabe, lentement, marquant des pauses afin de laisser Amine traduire pour l’assemblée. « Un sourire perdu. Les larmes qui coulent. Les âmes qui quittent ces terres. Guerre. Destruction. Mort. Injustice. Viol et esclavage. J’éparpille ces mots comme la guerre a éparpillé nos vies… » C’est beau, implacable, insupportable, et récité avec la candeur et l’aisance d’un poète. La table l’applaudit. La bienveillance du groupe rend les paroles plus douces. Les mots deviennent pansements.

La fin de la journée, et le lendemain sont consacrés à la rédaction des textes définitifs qui seront publiés dans le numéro. Éléonore, graphiste volontaire, qui participe pour la deuxième fois au journal, est venue de Lyon pour aider à la mise en page et aux illustrations. Avec un petit groupe, elle va dans un autre salon, à côté de la cuisine, pour travailler à l’affiche, qui constituera le verso du journal. L’équipe est si efficace que la résidence se termine au bout de deux jours au lieu des trois programmés. C’est une première !

Au moment de se quitter, l’émotion est palpable. Les participants se serrent dans les bras et s’embrassent. Celles et ceux qui dormaient là peuvent rester comme prévu encore une nuit.

Les autres n’ont plus qu’à attendre la sortie du journal pour espérer se revoir. Certains seront encore là, d’autres seront loin, en Angleterre, ou ailleurs, là où ils trouveront une terre d’accueil pour tourner les pages de leur nouvelle vie. Des pages sur lesquelles ils pourront écrire et dessiner le futur dont ils ont jusqu’à présent rêvé.

Sidonie Hadoux

NOTE : Nos abonnés payants recevront avec ce numéro d’Échos du monde un exemplaire du Journal des Jungle.

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