Hausse des prix : à qui profite la faim?

Publié le 09.01.2023| Mis à jour le 03.02.2023

Il est difficile de mesurer la part de la spéculation dans la hausse des prix depuis le début de la guerre en Ukraine. Mais plusieurs indices montrent que « les profiteurs de la faim » jouent un rôle non négligeable dans l’aggravation de la situation d’insécurité alimentaire.

Mais jusqu’où iront-ils ? Sous l’effet de la pandémie et des conséquences du changement climatique, les matières premières agricoles n’ont pas attendu la guerre en Ukraine pour être orientées à la hausse. Mais depuis le déclenchement de l’offensive russe, le 24 février dernier, les marchés s’affolent, car ce conflit oppose deux producteurs et exportateurs mondiaux incontournables de céréales, de grains et de fertilisants.

La hausse des prix n’est pas liée au manque de nourriture

Pourtant, l’augmentation des prix depuis 2018 ne s’explique pas plus cette année que les années passées, par un manque de nourriture. En témoignent des stocks « largement suffisants » pour couvrir la baisse de 1,7 % de la récolte de céréales attendue en 2022, estime la FAO dans son bulletin sur la situation, publié en septembre

La spéculation en cause

En revanche, comme lors des précédentes crises de 2008 et 2011, un faisceau d’indices met en évidence le rôle des « profiteurs de la faim ». Dans une interview à la RTBF, Olivier de Schutter, le rapporteur spécial de l’ONU sur l’extrême pauvreté, accuse : la spéculation est, selon lui, « l’explication essentielle de la hausse des cours ».

Elle participe à l’aggravation de l’insécurité alimentaire mondiale dont les pays du Sud – les plus dépendants des exportations pour se nourrir – sont les premières victimes.

Sur le Matif – marché du blé parisien –, la part des banques et des fonds d’investissement est passée de 23 % à 72 % entre mai 2018 et avril 2022.

Banques et fonds d’investissement sur la sellette

Pour preuve, le rapport publié en avril 2022 par l’Amis (le Système d’information sur les marchés agricoles), une organisation internationale inter-agences, notait d’ailleurs une augmentation des transactions et des prises de position sur les marchés d’échanges de matières premières agricoles. Sur le Matif – marché du blé parisien –, la part des banques et des fonds d’investissement est passée de 23 % à 72 % entre mai 2018 et avril 2022. Ils représentaient 7 acheteurs ou vendeurs sur 10, au printemps dernier. Des tendances similaires à la Bourse de Chicago, le grand marché des matières premières agricoles américain, où le poids des spéculateurs dans les échanges de contrats à terme est estimé à 50 %, selon un rapport publié par IPES Food(1).

Les contrats à terme en question

Un contrat à terme constitue un engagement d’acheter ou de vendre des céréales par exemple à un prix fixé dès aujourd’hui mais pour une livraison et un règlement à une date future (ndlr).  

Les contrats à terme sont devenus un des canaux privilégiés par de grandes sociétés internationales de négoce et des institutions financières pour générer une plus-value. Ils sont utilisés depuis toujours par les acteurs pour se protéger contre une volatilité des cours en négociant une quantité, un prix d’achat ou de vente et une date à laquelle la marchandise sera livrée.

Car plus le nombre de contrats à terme augmente, plus la crainte d’un manque de matières premières disponibles s’intensifie, entraînant par ricochet une hausse des prix.

« Cette course est amplifiée par les opérations de trading haute fréquence, avec un enchaînement des achats et des ventes à la nano-seconde difficilement traçables, et qui permet d’accroître les volumes concernés », explique Anabelle Couleau, spécialiste des marchés à terme agricoles à l’université Eafit de Medellín, en Colombie, lors de la table ronde organisée par le CCFD-Terre Solidaire, le 5 octobre sur l’impact de la spéculation financière sur la crise des prix alimentaires.

Une exigence de transparence

« Reste que si toutes ces informations convergent, le manque de transparence sur ces marchés ne permet pas de connaître la part réelle de la spéculation dans la hausse des prix. Nous manquons encore de recul », souligne Steve Suppan, analyste à l’IATP (Institute for Agriculture et Trade Policy), présent aussi lors de la table ronde. Une opacité qui concerne également la réalité des stocks. Seuls les stocks publics sont connus même si certains États traînent des pieds mais peu d’informations sont disponibles sur les stocks privés détenus par une poignée d’acteurs (Dreyfus, Cargill…) qui représentent 80 % des volumes disponibles, selon Olivier de Schutter.

Cette omerta est d’autant plus problématique que, d’après le rapporteur spécial de l’ONU, les réserves du PAM (Programme alimentaire mondial), lui aussi confronté à la hausse de 50 % du prix des denrées, ne permettent pas de leur venir en aide. « Pendant ce temps, les populations sont soit en train de mourir, soit se déplacent. Et quand les personnes migrent, les cheptels dépérissent, les cultures ne sont plus plantées, et donc on n’a plus de récoltes pour l’année suivante. C’est un cycle de dépendance à l’égard de l’aide alimentaire qui s’enclenche et qu’il est difficile ensuite de briser », prévient-il.

Nécessaire de réguler davantage

Des propos qui recoupent ceux de la société civile, à l’image du CCFD-Terre Solidaire, exigeant une plus grande régulation des marchés agricoles et l’interdiction de la spéculation afin de « nourrir les gens, pas les profits ». « Ce n’est pas aux marchés de décider de ce qu’il y a dans nos assiettes ! » lance Sena Adessou, secrétaire général d’Inades-Formation, une ONG africaine présente dans 10 pays du continent.

Laurence Estival

(1) IPES Food : Ce think-tank regroupe des experts indépendants sur les systèmes alimentaires durables.

Journal de bord de la crise alimentaire

avec le CCFD - TERRE SOLIDAIRE

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