Irak : La musique retisse les liens entre communautés

Publié le 05.09.2022

En Irak, les militants de Walkings Arts proposent à des jeunes venus de toutes les communautés de s’exprimer à travers la musique et des ateliers de BD. Des projets artistiques qui renforcent la cohésion sociale dans un pays marqué par des années de conflits et déchiré par les fractures communautaires.

Walkings Arts, c’est avant tout une formation musicale irakienne, Mshakht (prononcez Mécharète) qui a enregistré deux disques et se produit quelques fois par an. « Ce n’est pas un groupe de plus dans un pays qui en compte un grand nombre, assure Luca Chiavinato, le musicien et compositeur italien qui dirige le projet. Nous avons voulu créer un espace ouvert à tous ceux qui souhaitent s’exprimer, quelles que soient leurs compétences en musique. » Dans le monde de Mshakht, « tous » signifie femmes et hommes, de toutes les régions d’Irak, et aussi de Syrie, de toutes les confessions et de toutes les langues parlées sur les bords du Tigre et de l’Euphrate. Au départ, en 2016, ils étaient une vingtaine de musiciens, ils sont 170 aujourd’hui. Leur répertoire englobe tout l’héritage irakien : ils jouent aussi bien des musiques kurdes qu’arabes.

Le succès a été tel qu’en 2019 l’ONG Walking Arts, Arts, Culture and Heritage a été fondée avec des ateliers de musicothérapie et de BD. « Nous venons de Dokouk, d’Erbil et de Souleimaniyeh dans le Kurdistan, et aussi de Mossoul, de Bagdad, de Bassorah, de Kirkouk, de Diyala, de Tikrit, énumère Saman Kareem, son président. Nous sommes kurdes, arabes, yazidis, turkmènes, assyriens. » Il y a des musulmans chiites, sunnites, des chrétiens, des yazidis, des athées. Bref, toute la mosaïque irakienne. Walking Arts ambitionne de retisser les liens entre communautés dans un pays brisé par des décennies de guerres, d’invasions, de violences politiques, ethniques et religieuses, et constamment secoué par les soubresauts qui en découlent. Selon l’agence des Nations unies chargée des affaires humanitaires (Ocha), plus de deux millions et demi de personnes sont en grand besoin d’assistance humanitaire. Parmi elles, 1,2 million sont des déplacés internes qui n’ont toujours pas pu regagner leur province, ville ou village d’origine.

Les réussites sont impressionnantes. Se produire à Mossoul, où existent encore des cellules dormantes de Daesh, est un exploit. Jouer dans le théâtre de Babylone, en plein pays saint chiite, en est un autre.

Jeter les bases d’un Irak pour tous à travers la musique

Et pourtant, nombre de jeunes veulent croire en un Irak pour tous ses habitants. Et s’attellent à en jeter les bases. Avec chacun ses outils. La voix, l’oud, le violon, le kanoun, la guitare, le saz, les percussions, pour Zhalian, Niwar, Saman, les trois musiciens auxquels j’ai pu parler. Ils font partie de Mshakht depuis les débuts.

L’histoire a commencé loin de l’Irak, à Padoue, en Italie. C’est là que se rencontrent en 2016, Saman Kareem le musicien kurde, architecte de profession et activiste pour la paix, et Luca Chiavinato, le compositeur italien professionnel. Ces deux joueurs de oud s’entendent sur un projet pour rebâtir de la cohésion sociale, appuyés par une ONG italienne.

Des années de violences

2.5M

de personnes sont en grand besoin d’assistance humanitaire.

1.2M

d’entre elles sont des déplacés internes qui n’ont toujours pas pu regagner leur province, ville ou village d’origine.

Source : Agence des Nations unies chargée des affaires humanitaires (Ocha)

La musique en sera au cœur. « Un des grands problèmes de l’Irak est la difficulté du dialogue entre les communautés, constate Luca Chiavinato. La musique est un outil très simple pour ouvrir ce dialogue, d’autant qu’il y a aussi beaucoup de langues différentes dans le pays. Nous avons commencé par la musique et nous avons bâti de la confiance. »

Refuser le patriarcat

Un autre défi de taille a été l’entrée de femmes dans l’ensemble musical. « Nous sommes très attentifs à la question du genre, reprend le compositeur italien. Aujourd’hui, près de 40 % de nos membres sont des femmes. » Un exploit dans cette société très patriarcale, où les femmes sont tenues à l’écart de la musique, quelle que soit leur communauté. Zhalian Kareem (sans relation de famille avec Saman Kareem, le directeur de l’ONG), activiste kurde pour les droits des femmes, est une des chanteuses de Mshakht.

Elle témoigne de cette difficulté : « Au prétexte de les protéger, on les garde à la maison ! Et dans certaines communautés, par exemple à Mossoul, même si le public aime t’entendre chanter, ou jouer, les hommes penseront toujours que ce n’est pas pour leur fille ou leur sœur. Car ils croient que si tu te produis sur scène, c’est que tu as des relations sexuelles avec un membre du groupe ! » Zhalian a dû faire preuve de persuasion et de délicatesse pour recruter des jeunes femmes dans Walking Arts : « J’ai d’abord fait venir ma sœur, et puis ses amies de fac. Nous allons beaucoup discuter avec les familles. Nous les faisons venir, elles assistent aux répétitions, aux ateliers. » Se retrouvent ainsi à jouer ensemble des chrétiennes et des sunnites de Mossoul, des yazidies du Sinjar, des chiites de Bagdad, certaines voilées, d’autres non.

Mais elles se heurtent encore au conservatisme, d’autant que Mshakht tient à se produire partout en Irak, y compris dans les lieux les moins accueillants. À Mossoul, ancienne « capitale » de l’État islamique, l’orchestre a joué à l’occasion de la Journée des droits des femmes dans un centre pour les femmes. « Les hommes ont quitté la salle les uns après les autres, se souvient Luca Chiavinato. À la fin du concert, 90% du public était des femmes et leurs filles ! »

Zhalian, elle, garde un souvenir cuisant d’un concert à Najaf, une des villes saintes du chiisme. Monter l’événement était difficile : la musique y est proscrite. « On nous a demandé de ne jouer que des morceaux lents et calmes, et de n’avoir aucune femme sur scène. Nous avons accepté, convient Saman Kareem, car l’essentiel pour nous était de pouvoir partager notre musique. » De son côté, Zhalian a vécu « cette interdiction de monter sur scène comme une claque et une humiliation ».

Mshakht & New Landscapes - Tracks from Iraqi Kurdistan to Italy

Des jeunes femmes yazidies et chrétiennes se sont portées volontaires pour animer des ateliers de musicothérapie auprès de jeunes membres de l’État islamique incarcérés à Erbil, au Kurdistan irakien. C’est difficile pour elles, car elles y rencontrent leur ennemi.

Mais les réussites de Mshakht après seulement cinq années d’existence sont impressionnantes. Se produire à Mossoul, où existent encore des cellules dormantes de Daesh, est un exploit. Jouer dans le théâtre de Babylone, entre Najaf et Kerbala, soit en plein pays saint chiite, en est un autre.

« Nous avons réussi, malgré les protestations des leaders religieux. C’était extraordinaire, nous étions 24 sur scène, douze filles et douze garçons, ils étaient si heureux ! C’était pour célébrer l’inscription du site de Babylone sur la liste du patrimoine mondial de l’humanité », raconte Luca Chiavinato.

Organiser des résidences de plusieurs jours à Bagdad pour les musiciens est moins simple qu’il n’y paraît : il faut que les jeunes et leurs familles dépassent les blocages sociaux, puisque les ateliers sont mixtes et que filles et garçons s’y côtoient toute la journée. Mais aussi surmonter les peurs : « pour beaucoup de Kurdes, par exemple, Bagdad est l’endroit le plus dangereux du monde », explique le compositeur italien. « J’y suis allée pour la première fois en 2018 et j’étais terrifiée », se souvient Zhalian, dont le père, peshmerga, a combattu le régime de Saddam Hussein.

La musique peut tout, c’est une guérisseuse

Recréer des liens brisés par le sang et la peur : pour Walking Arts, la musique peut tout, elle est une guérisseuse. De fait, les participants ont vu leurs propres méfiances envers leurs concitoyens des autres communautés et religions s’évanouir. Ils ont apporté de l’espoir, de la beauté, de la douceur dans des régions martyres, comme le Sinjar, où les Yazidis ont été la cible de l’État islamique. « En juillet 2021, nous avons organisé un atelier musical de quatre jours dans le Sinjar, raconte Niwar Kanui, joueur de kanoun et de piano, et coordinateur musical de Mshakht. À la fin, nous avons fait un concert dans un parc public. C’était la première fois que ces jeunes jouaient ensemble, avant, ils pratiquaient chacun dans leur coin. Le public était ravi, et eux aussi. C’est important de jouer dans les lieux où se sont déroulés les conflits et les violences. »

Important, aussi, d’approcher les victimes et les bourreaux. Depuis deux ans, Walking Arts a mis en place des ateliers de formation à la musicothérapie, avec une thérapeute italienne qui se déplace au Kurdistan irakien. Quinze jeunes venus de tout l’Irak s’initient à cette démarche de soins à travers la musique. Ils pourront ensuite travailler avec des déplacés dans les camps de réfugiés, ou comme ils le font déjà, auprès de jeunes membres de l’État islamique incarcérés à la prison d’Erbil, au Kurdistan irakien. « Des jeunes femmes yazidis et chrétiennes se sont portées volontaires pour ce travail. C’est difficile pour elles, car elles rencontrent leur ennemi, affirme Luca Chiavinato. Mais après chaque séance, nous en parlons avec elles. Bien sûr, nous ne les laissons pas seules face à leurs émotions. »

Et de conclure « Nous étions un groupe, au départ, maintenant nous sommes une communauté. »

Gwenaëlle Lenoir

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