Le coût caché de nos dépendances alimentaires expliqué par des tomates
Soja du Brésil, crevettes de Madagascar, blé français exporté en Chine… Notre alimentation dépend d’un système alimentaire de plus en plus mondialisé.
Avec pour titre “La France à table, le Sud paie l’addition”, l’Observatoire de la souveraineté alimentaire du CCFD-Terre Solidaire met en lumière les interdépendances entre la France et les pays du Sud, et leurs impacts. Pour cela, l’Observatoire s’appuie sur une étude de cas : celle des tomates au Maroc.
La tomate : légume star et fruit de la discorde
76% des tomates importées en France viennent du Maroc. Pendant longtemps, ces importations avaient pour but de remédier à l’absence en hiver de tomates dans nos rayons. Aujourd’hui, on trouve des tomates marocaines dans les supermarchés français tout au long de l’année. Lors des dernières mobilisations agricoles, ces dernières ont souvent été brandies comme le symbole d’une concurrence déloyale.
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Or, il n’est pas question ici d’opposer les tomates françaises aux tomates marocaines, et encore moins les paysans français aux paysans marocains. Cette étude de cas montre au contraire la complexité d’un système alimentaire mondialisé, dominé par la recherche de rentabilité au détriment des impératifs environnementaux, sanitaires et sociaux. Les décisions économiques opérées par une poignée d’acteurs engendrent, des coûts sociétaux significatifs, tant au Maroc qu’en France.
Pour illustrer ce sujet complexe, nous avons décidé de faire appel… à des tomates ! Découvrez pour chaque type d’impact identifié quelques cases de BD pour mieux comprendre ce qui se joue dans nos assiettes et ce que l’on peut faire pour reprendre la main.
Les impacts sanitaires : le poison est dans le fruit
C’est un scandale qui ne dit pas son nom. De nombreux pesticides interdits en France et en Europe, car jugés trop néfastes pour la santé humaine et les écosystèmes, continuent d’être exportés hors de l’Union européenne. Autrement dit, des substances jugées trop dangereuses pour les citoyens européens seraient acceptables pour d’autres populations. C’est ce qui a d’ailleurs poussé le CCFD-Terre Solidaire et l’Institut Veblen à attaquer le gouvernement français devant le Conseil d’État en novembre 2024.
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Si l’on prend l’exemple du Maroc, 1280 pesticides y sont autorisés. Dans cette liste, 40 sont interdits en Europe, mais utilisés dans l’agriculture marocaine. Tous ces pesticides sont importés, puisqu’il n’existe pas de production locale.
Parmi eux, le 1,3-dichloropropène (1,3-D) qui est le pesticide dont le Maroc importe les volumes les plus importants. Utilisé comme fumigant (pesticide gazeux utilisé pour traiter les sols) dans la culture de la tomate, il représentait à lui seul, en 2020, 87 % des importations marocaines de pesticides interdits dans l’Union européenne.
Chaque année, des millions de personnes tombent gravement malades à cause des pesticides, et ce sont les agriculteurs et agricultrices qui en paient le plus lourd tribut. En France, plusieurs maladies graves comme la maladie de Parkinson et certains cancers sont officiellement reconnues comme liées à l’exposition professionnelle aux pesticides.
☞ Aller plus loin : A-t-on vraiment besoin des pesticides pour nourrir le monde ?
Le CCFD-Terre Solidaire demande la fin de la politique du double standard de l’Union européenne en interdisant la production et la commercialisation vers les pays-tiers de produits interdits en Europe, notamment les pesticides.
Les impacts environnementaux : quand notre alimentation pèse sur la planète
La culture intensive et l’ultra-spécialisation ont un coût. Et pour le Maroc, l’addition est salée.
Au total, 27 % des surfaces de tomates cultivées au Maroc sont destinées à l’exportation vers la France. Ces cultures sont principalement concentrées dans la région aride du Souss-Massa, qui assure 92 % de la production, entre octobre et juin. Particulièrement gourmande en eau, la culture de la tomate contribue fortement à la surexploitation des nappes phréatiques de cette région.
La gestion de la ressource en eau est une question majeure pour le Maroc, qui a été confronté à sept années consécutives de sécheresses entre 2018 et 2024. Or, l’agriculture mobilise 86 % des ressources en eau du pays.

Pour faire face à cette pénurie, le Maroc mise désormais sur le dessalement de l’eau de mer pour sécuriser ses approvisionnements. Une bonne idée ? C’est sans compter les conséquences environnementales du processus de désalinisation. Saumure, mais aussi substances détartrantes, antibactériennes… Tous ces rejets affectent la biodiversité marine.
Au-delà du Maroc, les échanges entre la France et les pays en développement génèrent plus globalement de fortes pressions environnementales : déforestation, pollutions, épuisement des ressources, émissions de gaz à effet de serre... Bref, l’empreinte de nos assiettes est loin d’être neutre.
Comme souvent, ce sont surtout les pays du Sud qui paient l’addition. Selon le GIEC, les événements climatiques extrêmes affectent de manière disproportionnée les communautés agricoles de ces pays, compromettant leur capacité à produire leur propre alimentation et augmentant les risques d’insécurité alimentaire.
C’est pourquoi le CCFD-Terre Solidaire défend la transition vers l’agroécologie. Pour cela, l’ONG recommande de faire de la PAC (politique agricole commune) un moteur de la transition agroécologique en Europe. Elle demande à la France de réhausser son soutien financier à la transition agroécologique des pays du Sud.
Les impacts sociaux : une course au profit au détriment des droits humains
Au Maroc, la production de tomates destinées à l’exportation repose en grande partie sur une main-d’œuvre agricole majoritairement saisonnière, employée dans les serres de la région du Souss-Massa. Leur salaire peut être jusqu’à 14 fois inférieur à celui d’un ouvrier agricole en France. C’est ce qui permet de tirer autant sur les prix et c’est ce qui alimente le discours de la concurrence déloyale.
La majorité de ces ouvriers agricoles sont en réalité des ouvrières. Confrontées à l’impératif de subvenir aux besoins de leur famille, elles sont souvent contraintes d’accepter des conditions de travail bien loin des standards légaux : absence de contrat et de couverture sociale, journée de plus de 14 heures de travail continu, manque d’accès à des sanitaires, à des vestiaires et parfois même à de l’eau potable !
Selon des données recueillies en 2019, 88,3 % des travailleuses agricoles de la région du Souss-Massa déclaraient avoir été victimes de harcèlement ou d’exploitation sexuelle sur leur lieu de travail.
Enfin, l’absence de formation des travailleuses concernant les protocoles d’utilisation des pesticides constitue également un risque sanitaire majeur. Dans la plupart des cas, elles ne disposent d’aucun équipement de protection individuelle, alors qu’elles sont exposées quotidiennement à ces substances toxiques.
Pour le CCFD-Terre Solidaire, une politique de souveraineté alimentaire ambitieuse ne peut se réduire à une logique « d’autonomie stratégique » de la France. Elle doit conjuguer justice sociale, droits humains et préservation des ressources et biens communs à l’échelle mondiale.
Concurrence déloyale : de quoi parle-t-on vraiment ?
Au-delà de l’idée d’une simple concurrence déloyale entre productrices et producteurs marocains et français, le cas des importations de tomates marocaines montre les dérives d’un système alimentaire globalisé, orienté vers le profit au mépris des enjeux écologiques, de santé publique et de justice sociale.
Au Maroc, la recherche constante de compétitivité sur le marché de la tomate exerce une pression croissante sur le droit à l’eau et impose des conditions de travail inacceptables à une population marginalisée et essentiellement féminine. En Europe, ce système accroît les risques d’exposition à des pesticides interdits et exerce une concurrence économique forte au sein d’une filière déjà fragilisée.
Cet exemple révèle que la souveraineté alimentaire ne peut se limiter à une question de production locale. Il est indispensable de réfléchir à l’impact global de notre système agricole : sur l’environnement, sur la santé, sur les conditions de travail, ici comme ailleurs.
Face à l’urgence climatique, aux inégalités croissantes et à la montée des tensions géopolitiques, un choix s’impose : faire de l’alimentation un bien commun, plutôt qu’une arme. Élaborer des politiques publiques pour nourrir les peuples, plutôt que les marchés.
☞ Pour aller plus loin : L’Observatoire de la souveraineté alimentaire
Bannière et strips : Laure Garancher / The Ink Link
Carte : Figures Libres
Toutes les sources des chiffres cités dans l’article sont à retrouver dans notre Observatoire.
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