Maroc : des paysannes défient la sécheresse

Publié le 24.08.2022| Mis à jour le 28.08.2022

Agro-industrie intensive, dérèglement climatique : l’eau manque de plus en plus souvent au Maroc. Alors que les petites exploitations familiales subissent la crise de plein fouet, la pratique de l’agroécologie, respectueuse des ressources, les rend plus autonomes. Les femmes sont à la pointe de cette conversion.

Une « salle », deux ambiances, sous les oliviers de la ferme-école d’Abdelkrim Loukili. Côté tente, abritée du soleil, c’est studieux. Une vingtaine de paysannes et de paysans en formation écoutent avec attention Imane Amghar, jeune agronome, qui présente au rétroprojecteur un topo sur la culture du thym en bio. Côté jardin, ça s’égaye quand tout ce petit monde passe aux travaux pratiques. Les mains virevoltent au-dessus d’une brassée de thym frais, lestement fractionnée.

Les brins sont délicatement fichés en terre dans des godets, promesse qu’ils y feront racine. Soudain s’élance le youyou des femmes, gage de satisfaction. L’air chauffé embaume des effluves d’un distillateur où s’affaire un employé de la ferme. Dans la carafe qui recueille le précieux goutte-à-goutte surnage un liquide doré : de l’huile essentielle de thym, bout de la chaîne de transformation. Un peu plus tard, les recrues mettront en terre des graines d’arachide, à la découverte de cette légumineuse à la culture peu exigeante en ressources et d’un grand intérêt pour l’agriculture paysanne – qualité nutritionnelle, production d’huile, action fertilisatrice sur les sols, débouchés commerciaux.

Les femmes en formation avancent bien plus vite qu’on ne le supposait ! Elles expérimentent artisanalement à la maison, développent des petites gammes de produits, cherchent des solutions sur YouTube et TikTok.

Raja Jbali, présidente de Terre et Humanisme Maroc

À la ferme « bio Assil », région de Benslimane à une cinquantaine de kilomètres à l’est de Casablanca, il n’est question que d’agroécologie paysanne. Cultures maraîchères, plantes aromatiques et médicinales, produits sans pesticides ni engrais de synthèse, mais aussi dans le respect des sols, de la biodiversité végétale, au moyen de techniques subtiles de rotation et d’association de cultures, ainsi que d’une économie sourcilleuse des ressources naturelles. Et d’abord de l’eau, qui manque aujourd’hui de plus en plus fréquemment au Maroc. « Pour nous, c’est “ l’agroécologie », pas “l’agriculture bio” », souligne Badiaa Arab, cadre à la Fédération nationale du secteur agricole (FNSA), syndicat majoritaire.

Ce distinguo vise les immenses monocultures : tomates, fraises, agrumes…, qui surexploitent les ressources en eau, mais peuvent s’estampiller du label « Bio Maroc », direction l’Europe, si elles se contentent de bannir les intrants chimiques.

Les femmes expriment leur joie à la fin de la formation. © Patrick Piro
Une fois les branches de thym fractionnées, les brins sont plantés en godet. © Patrick Piro

Surexploitation de l’eau et sécheresse

À l’automne 2021, et pendant près de six mois, le pays a subi une sécheresse massive, la pire depuis quarante ans. Mais la comparaison s’arrête là. « À déficit de précipitations égal, les conséquences pour la population et les écosystèmes sont aujourd’hui bien plus sévères que dans les années 1981-1984 », appuie Najib Akesbi, économiste et enseignant-chercheur, spécialiste des politiques agricoles au Maroc.

Car la demande en eau des grandes exploitations maraîchères exportatrices a explosé, depuis. « Près de 90 % des volumes disponibles au Maroc sont captés par l’agriculture, notamment pompés sans retenue dans des nappes phréatiques non renouvelables, explique-t-il. La disponibilité globale en eau est tombée à 620 mètres cubes par personne et par an, 2,5 fois moins qu’en 1981, un niveau largement inférieur au seuil du stress hydrique. » Le pays a connu des coupures sporadiques d’alimentation en eau potable. Dans le Sud, aride, le gouvernement soutient désormais l’installation de coûteuses et pollueuses usines de dessalement d’eau de mer « présentées comme la solution à la pénurie ! La prééminence des politiques agricoles exportatrices perdure, comme si de rien n’était, alors que l’on court à la catastrophe… »

Le pays dispose d’un indicateur d’alerte : le prix de la tomate, ingrédient emblématique de la cuisine locale. « On l’a vue vendue 15 dirhams [14 €] le kilo dans les souks, contre 5 dirhams d’habitude, voire bien moins ! » s’exclame Badiaa Arab. Une conséquence de la sécheresse, accentuée par le bouleversement sur les marchés mondiaux de la guerre menée par la Russie en Ukraine : ces deux pays ont stoppé l’exportation d’intrants et d’hydrocarbures, dont l’agriculture conventionnelle est grande consommatrice.

Qu’à cela ne tienne, les exportations marocaines, qui ont fait un bond de 25 % en 2021, pourraient vivre une belle année encore. « L’Union européenne a discrètement laissé tomber ses quotas à l’importation, afin d’anticiper des problèmes d’approvisionnement dus à la guerre en Ukraine », relève Fouad Markoul, secrétaire de la FNSA de la province de Mohammedia.

En 2008, le syndicat, en opposition farouche avec la vision exportatrice dominante du ministère de l’Agriculture, décide de miser résolument sur l’agroécologie et engage une série d’actions destinées à organiser en coopératives les petites exploitations familiales, « en souffrance, marginalisées, étranglées, afin d’accroître leur autonomie face à la concurrence féroce de l’agro-industrie », décrit Badiaa Arab.

Le programme d’initiation et de formation à l’agroécologie est le fruit d’un artenariat engagé en 2019 entre la FNSA, l’association Terre et humanisme Maroc (THM), pionnière de l’agroécologie solidaire dans le pays, et le CCFD-Terre solidaire qui ont sélectionné la ferme « bio Assil » pour le développer.

Les coopératives dépendent trop de Danone, notre principal acheteur. Ce n’est pas possible de continuer à travailler pour une multinationale ! Quand il y a un excès de production de lait, nous n’avons pas d’autre recours que de le jeter.

Abdelkrim Loukili

Le syndicat recrute parmi ses membres, dans la région de Benslimane où il est bien implanté, une vingtaine de volontaires qui manifestent une forte motivation. Après une longue interruption due aux restrictions Covid, le groupe a repris ses activités en octobre 2021, à raison d’un dimanche complet tous les quinze jours, et parfois plus.

La formation ne se cantonne pas aux activités théoriques et pratiques de la ferme-école. Certaines parcelles, chez ces « agroécologues » en transition, ont été dédiées à des essais culturaux afin de sélectionner les pratiques les plus performantes. On y compare les rendements entre semis à la volée sans désherbage, ou bien en rangs denses sarclés et espacés, on teste l’association de féveroles avec diverses céréales, la plantation de variétés végétales qui détournent les prédateurs…

Raja Jbali présidente de Terre et Humanisme Maroc.

© Patrick Piro

Nous envisageons de créer une fromagerie

Après avoir privilégié le maraîchage et les plantes aromatiques, les trois organisations partenaires s’intéressent de plus en plus au petit élevage laitier, une des spécialités de la région. « Nous envisageons sérieusement la création d’une fromagerie », indique Belkassam Kessab, président de la coopérative laitière Laatamena, à Benslimane, et membre du réseau des agroécologues en formation.

« Les coopératives dépendent trop de Danone, notre principal acheteur local. Ce n’est pas possible de continuer à travailler pour une multinationale ! s’élève Abdelkrim Loukili. Quand il y a un excès de production de lait, nous n’avons pas d’autre recours que de le jeter… »

Aussi la valorisation des produits s’est-elle installée au sommet de l’ordre du jour de la formation, alors que la demande pour des produits écologiques, paysans et en circuit court prend son essor au sein des classes aisées au Maroc, notamment depuis le Covid. Il existe bien quelques débouchés dans des boutiques spécialisées bio des grandes villes proches, ou bien lors d’événements ponctuels. Cependant, la production des agroécologues en transition n’est pas encore suffisamment organisée pour alimenter un flux régulier vers les marchés, au point qu’une clientèle casablancaise a même entrepris de sillonner les campagnes de Benslimane pour s’approvisionner directement dans les fermes en denrées de qualité.

Et le groupe en formation fourmille d’initiatives, dans les activités de transformation – fruits séchés, épices, condiments, miel, céréales aromatisées, savons, bougies de cire d’abeille… Hakima Elhanni étale une chatoyante collection de poudres de légumes en pot, et tend alentour une poignée de copeaux sucrés. Les papilles des goûteurs sont en échec. Sourire jubilant de la jeune paysanne : « C’est de la pastèque séchée ! » Raja Jbali, présidente de THM, est admirative. « Je n’en avais jamais vu… Elles avancent bien plus vite qu’on ne le supposait, elles apprécient tellement la formation ! »

Elles : parce qu’au sein du groupe, les femmes sont nettement majoritaires, et motrices. « Elles expérimentent artisanalement à la maison, développent dans leur coin des petites gammes de produits, cherchent des solutions sur YouTube et TikTok. Elles ont parfaitement compris l’intérêt de travailler en réseau, pour partager les efforts, échanger, se renforcer. » Toutes sont membres de coopératives, une nouvelle est même en cours de constitution, à l’initiative d’Hakima Elhanni. « Elles veulent gagner les supermarchés, impatientes de trouver des débouchés – presque trop ! Il faut parfois les retenir, on n’a même pas le temps d’aller leur chercher des financements… »

Abdallah Madrani, l’un des administrateurs de THM met lui aussi le doigt sur l’enjeu qui monte. « Il faut se poser les bonnes questions en amont. Par exemple, pour une culture d’arachide, pourra-t-on la pratiquer en agroécologie de bout en bout ? Et quid des contraintes de la commercialisation ? » Conditionnement, étiquetage, communication, et surtout, respect des normes sanitaires, réputées très strictes au Maroc. « La question d’une labellisation est également en réflexion », indique Raja Jbali. Pas le logo national « Bio Maroc », très marqué export, plutôt le label privé Système participatif de garantie (SPG) du Réseau des initiatives agroécologiques marocaines (Riam), qui coalise une petite centaine de fermes autour de Rabat, Casablanca et Marrakech, et avec lequel les trois partenaires de la formation ont des accointances. « Le SPG n’est pas encore très répandu, mais il offrirait un bon point de départ pour l’apprentissage du marché par nos agroécologues », renchérit Raja Jbali.

Patrick Piro

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