Nassera Dutour : Faire la lumière sur les disparitions forcées
Nassera Dutour a dédié sa vie à la recherche des victimes de disparitions forcées. Elle préside aujourd’hui la Fédération Euro-méditerranéenne Contre les Disparitions Forcées (FEMED) que le CCFD-Terre Solidaire soutient depuis ses débuts.
Qu’est-ce qui fait que l’on tient ? Malgré les menaces, malgré la fatigue, malgré un espoir si mince que beaucoup aurait déjà baissé les bras, pourquoi persévère-t-on ?
Quand un fils disparaît
Le fils de Nassera Dutour a disparu en Algérie en 1997. Son existence s’est évanouie dans le brouillard de la Décennie noire, cette guerre civile qui fit entre 150 000 et 200 000 morts, ainsi que des milliers de disparus, entre 1992 et 2002. Parmi ces disparus, beaucoup ont été arrêtés par les autorités algériennes car suspectés, à tort, d’appartenir au camp des islamistes.
C’est la réalité dans laquelle je suis plongée depuis 30 ans, à chercher la vérité. Avant, on disait qu’on cherchait à retrouver les disparus, aujourd’hui on cherche ce qu’il en reste.
Nassera Dutour, présidente de la FEMED
Les disparitions forcées frappent de nombreux pays. Elles prolifèrent dans les plaies infligées par les dictatures et les guerres civiles. 30 000 personnes ont disparu pendant la dictature en Argentine. Entre 60 000 et 100 000 pendant la guerre civile au Sri Lanka. Les disparitions forcées se propagent aussi dans les pays en proie aux violences des groupes criminels. Parmi les 120 000 disparitions signalées au Mexique, combien sont liées aux cartels ?
☞ Aller plus loin : Ana Enamorado : Retrouver les disparus sur les routes de l’exil
Faire entendre la voix des familles
Trop souvent, les familles se retrouvent seules dans la recherche de leur disparu. Mais comment une blessure peut-elle se refermer quand il n’y a pas de réponse ? Alors, pour résister au silence, des collectifs de famille se forment dans plusieurs pays et font entendre leur voix.
Aux débuts des années 2000, le mouvement prend plus d’ampleur. Du 7 au 11 février 2000, la première Rencontre euro-méditerranéenne sur les disparitions forcées se tient simultanément à Paris, Genève et Bruxelles. Cette rencontre rassemble à la fois des familles de victimes et des organisations de défense des droits humains, dont le CCFD-Terre Solidaire qui soutient l’événement. Ensemble, elles fondent la Coalition euro-méditerranéenne contre les disparitions forcées, dont Nassera est nommée coordinatrice. En 2007, cette coalition devient la Fédération Euro-méditerranéenne Contre les Disparitions Forcées (FEMED). Aujourd’hui, la FEMED réunit 23 associations membres issues de 11 pays différents. Nassera Dutour en est la présidente.
Les activités de la FEMED sont plurielles et complémentaires. La fédération forme ses associations membres aux techniques de plaidoyer, au droit international ou encore à la recherche de financements. Elle documente les violations des droits humains et cherche à préserver la mémoire individuelle et collective.
La Convention de l’ONU sur les disparitions forcées
Une avancée de taille a lieu au milieu des années 2000. Le 20 décembre 2006, l’Assemblée générale des Nations unies adopte la Convention internationale sur les disparitions forcées. Les États signataires s’engagent à prévenir les disparitions et à rechercher les personnes disparues. La Convention entre en vigueur en 2010. En septembre 2025, 77 pays l’avaient ratifiée.
Le travail de la FEMED prend alors un nouveau tournant. Maintenant que cet outil existe, il est indispensable de le faire connaître aux familles pour qu’elles puissent s’en saisir.
La plupart des familles ne connaissait pas le groupe de travail de l’ONU sur les disparitions forcées. Or, n’importe quelle famille de disparu peut le saisir. Le groupe s’occupe alors de contacter le gouvernement du pays concerné. Ce qui est bien c’est que les saisines restent dans l’histoire. Elles laissent une trace.
Début 2025, le premier Congrès mondial sur les disparitions forcées est organisé à Genève et rassemble dans un même espace, familles de victimes, membres de la société civile, institutions et représentants des États. Nassera a pris la parole lors de la cérémonie d’ouverture pour souligner l’importance de la solidarité dans cette lutte. Cette initiative est soutenue par le CCFD-Terre Solidaire qui a apporté son expertise durant la phase préparatoire du congrès et a convié de nombreux partenaires.
☞ Aller plus loin : Retour sur le premier Congrès mondial sur les disparitions forcées
Demander la vérité n’est pas sans risque
Pour Nassera, comme pour d’autres familles de disparus, la recherche de la vérité n’est pas sans risque :
Je reçois régulièrement des menaces de mort, des coups de fil anonymes, nos bureaux ont été forcés plusieurs fois. Notre mémorial en ligne en hommage aux victimes a même été piraté, ce qui a provoqué une perte importante de la documentation que nous avions réunie.
En Algérie, les lois d’amnistie votées dans les années 2000 entravent les familles dans leur quête de vérité et de justice. Elles empêchent toute discussion sur cet épisode sanglant de l’histoire algérienne. Depuis 2021, Nassera ne peut plus se rendre dans le pays, les autorités algériennes lui en refusant l’accès.
Pourtant, du haut de ses 70 ans, dont plus de 40 à militer, elle n’a pas prévu de se taire. Elle partira bientôt en Syrie pour accompagner des proches de disparus et contribuer au travail de mémoire, dans un pays où le nombre de disparitions forcées pendant la guerre civile atteindrait les 200 000. Son combat pour faire sortir les disparitions forcées de l’obscurité n’est pas prêt de se terminer.
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