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Culture

Article mis en ligne le 21 février 2020

Palestine : Ramzi Aburedwan, la musique plus forte que les pierres ?

À l’occasion de la parution en France d’un livre qui lui est consacré, rencontre avec le musicien palestinien Ramzi Aburedwan, en concert à la Philharmonie de Paris le 29 février.

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Ramzi Aburedwan, musicien palestinien en concert à la Philharmonie de Paris

Certaines vies se construisent sur une suite de hasards. Celle de Ramzi Aburedwan en est une parfaite illustration. Depuis deux ans, le violoniste est revenu s’installer avec sa famille à Angers, la ville où tout a débuté pour lui. Sa carrière musicale, mais aussi la concrétisation d’un rêve un peu fou évoqué au micro d’un journaliste alors qu’il avait à peine 18 ans : celui d’ouvrir une école de musique, s’il réussissait à devenir musicien... C’était en 1998.

Sandy Tolan journaliste-écrivain américain sillonnait la Cisjordanie pour préparer son futur livre, Le Citronnier. En arpentant les rues de Ramallah, il remarque, sur les murs de la ville, une affiche où se côtoient un enfant jetant des pierres et un jeune homme jouant du violon. Ce diptyque l’interroge. Quel est le lien entre ces deux personnes, ces deux actions si contrastées ? « Réponse obtenue avec l’aide d’un journaliste palestinien. Cet enfant et ce jeune homme étaient une seule et unique personne : moi ! », raconte Ramzi en souriant.

De l’Intifada au conservatoire !

Sandy Tolan décide alors de réaliser un reportage pour la NPR (National Public Radio) : « Des pierres aux cordes ». Ramzi y évoque ses jeunes années : « Je lui ai raconté mon quotidien dans le camp de réfugiés de Al Amari, où vivaient mes grands-parents depuis 1948, après leur expulsion de leur village natal. »

Et bien sûr, il parle de la première Intifada et des années 1987-1993. « Nous jetions des pierres sur les soldats et leurs jeeps. Mais c’était surtout pour les faire partir de notre terrain de jeux. Il n’y avait pas de geste politique dans nos esprits d’enfants », avoue Ramzi. Des actes qui n’étaient pas sans conséquence pour ces gamins. Si Ramzi s’en est sorti sans trop d’égratignures, certains de ses copains furent grièvement touchés. La mort n’était jamais loin dans ces années de guérilla urbaine, où les forces israéliennes répondaient aux jets de pierres par les armes. D’autres évènements dramatiques, comme la mort de son père, jalonneront ses jeunes années.

La photo du petit lanceur de pierres a été publiée dans moult magazines internationaux. Elle est même devenue iconique dans les territoires palestiniens. Mais quid de l’autre image ? Celle du jeune Ramzi violoniste. « Je jouais de la musique seulement depuis 1997. Une Palestinienne à qui, plus jeune, je vendais des journaux dans la rue m’a emmené à un cours. » Le professeur a regardé les grandes mains du jeune homme et lui a tendu un violon alto… Quelques mois plus tard, il quittait pour la première fois son pays, direction les États-Unis pour participer à un séjour musical avec des jeunes du monde entier. « On a pris une photo de moi qui a servi comme affiche pour l’ouverture du tout nouveau Conservatoire national de musique en Palestine. »

Quelques mois après la diffusion du reportage de Sandy Tolan sur les ondes américaines, Ramzi Aburedwan reçoit une bourse du consulat français de Jérusalem pour aller étudier la musique en France, au conservatoire d’Angers. Il y restera sept ans.

Création de l’école de musique Al Kamandjati

Revenons en 2009 : dans un restaurant italien de Ramallah, Ramzi reconnaît un homme qui dîne à quelques tables de lui. « C’était Sandy Tolan. Lui ne m’a pas reconnu tout de suite, mais moi je lui ai rafraîchi la mémoire », se souvient le musicien. Le lendemain de leurs retrouvailles, c’est avec une grande fierté que Ramzi Aburedwan emmène Sandy Tolan dans la vieille ville de Ramallah, dans l’école de musique Al Kamandjati [1]. « Le rêve dont je lui avais parlé dès notre première rencontre était devenu réalité. La première école de musique pour enfants a ouvert en 2006 ! » C’est lorsqu’il étudiait la musique classique à Angers, qu’avec des amis français il a planché sur son projet d’école. « Cela me paraissait logique de transmettre mes connaissances. »

Ramzi se souvient avec émotion de l’ouverture de l’école : « Nous avions reçu un container d’instruments récupérés en France. Nous avions l’école et même quelques élèves. Mais pas de professeurs ni d’argent ! » C’est lui, qui donnera les premiers cours de solfège, de violon ou de bouzouk… Puis il formera quelques personnes qui ne connaissaient la musique qu’à l’oreille. Sandy Tolan revenu se documenter sur la situation en Palestine deux ans après la seconde Intifada, fera un nouveau reportage sur Ramzi et son rêve réalisé. Ces retrouvailles avec Ramzi serviront aussi de déclic à ce qui deviendra des années plus tard, un livre (voir encadré).

Un musicien reconnu à travers le monde

« Aujourd’hui, il existe plusieurs écoles dans la région de Ramallah et de Jenin mais aussi dans des camps de réfugiés en Palestine et au Liban. Et plus de 2 000 enfants ont pu profiter de ces enseignements. Grâce à Al Kamandjati, la musique s’est totalement ancrée dans les Territoires occupés. Plus de 200 concerts et évènements y sont organisés chaque année. »

Parallèlement, Ramzi a bien sûr poursuivi sa brillante carrière de violoniste. Il a joué dans l’orchestre Diwan de Daniel Barenboïm, mais aussi avec ses propres formations de musique orientale, Dal’Ouna et Al Manara. « J’ai aussi dirigé, à la Philharmonie de Paris, un orchestre qui reprenait la musique des divas arabes, Fairouz, Oum Kalthoum… Un moment très fort qui m’a rappelé mon grand-père qui écoutait leurs chansons. »

Quinze ans après la création de la première école, Ramzi souhaite désormais passer plus de temps à jouer de la musique, et à monter des projets artistiques. Il revient de Belgique où il s’est produit, et dirigera le 29 février à Paris – à la Philharmonie – un ensemble qui a accompagné des textes du grand poète palestinien Mahmoud Darwich.

« J’ai appris à déléguer les affaires d’Al Kamandjati. J’y suis toujours très engagé, mais il y a maintenant une belle équipe. » Et quand on lui demande si parfois on l’invite parce qu’il est un musicien palestinien, il riposte gentiment. « Je suis d’abord musicien. Quand je joue au Festival de Fez, c’est le musicien qu’on est venu voir. Le militantisme, c’est le combat de tous les Palestiniens. Nous sommes victimes au quotidien de l’occupation. Jusqu’à ce que notre terre soit libre, nous militerons !  »

Jean-Michel Delage

Le Pouvoir de la musique – Une enfance entre pierres et violon en Palestine

Sorti en 2014 aux États-Unis, le livre de Sandy Tolan vient d’être édité en France grâce à une souscription lancée par l’association Al Kamandjati qui a financé la traduction. Son auteur est surtout connu pour le livre Le Citronnier (adapté au cinéma). Sandy est un journaliste d’investigation, réputé pour la précision dans son travail : pour Le Pouvoir de la musique, il a vérifié chacun des faits relatés par les témoins et les acteurs de cette histoire. Ce qui rend ce livre aussi puissant, c’est qu’il raconte l’histoire de Ramzi Aburedwan, mais aussi celle de la Palestine occupée depuis 1948. Au travers de la singularité du destin de ce jeune homme, l’ouvrage nous plonge, grâce aux très nombreuses notes et références dans sept décennies d’occupation. La vie de Ramzi valait bien un livre…

Éditions Villeneuve. 20 €

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[1Association créée à Angers, en 2002, pour soutenir les projets musicaux menés par l’association en Palestine.

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