Prix Photo : Lys Arango, en attendant la récolte
Comment survit-on quand il n’y a plus rien à récolter ? Cette question hante la photographe espagnole Lys Arango depuis son premier voyage au Guatemala en 2019. Pour son projet Until the Corn Grows Back (« Jusqu’à ce que le maïs repousse »), lauréate du Prix Photo CCFD-Terre Solidaire « Voir le monde en face », la reporter documente la faim qui ravage les populations indigènes mayas dans le « couloir de sécheresse ».
Lys Arango : « Depuis plusieurs années, je m’intéresse à la faim comme symptôme : des guerres, de la pauvreté, des inégalités sociales. Mais jamais je n’avais été confrontée à la faim comme conséquence directe du réchauffement climatique.
En 2019, j’ai découvert au Guatemala une réalité qui m’a bouleversée : dans ce pays agricole, un enfant sur deux souffre de malnutrition chronique. Il s’agit du taux le plus élevé d’Amérique latine et des Caraïbes. Dans les communautés indigènes mayas, la malnutrition est encore plus sévère : elle touche 80% des petits. J’ai cherché à comprendre comment une telle situation était possible.
Ce questionnement m’a menée à Chiquimula, dans le sud-est du pays, et à Huehuetenango, à la frontière avec le Mexique. Ces deux régions appartiennent au “couloir de la sécheresse”, une vaste zone qui traverse presque toute l’Amérique centrale. Là, les habitants subissent de plein fouet les conséquences du réchauffement climatiques. J’y ai découvert un territoire abandonné, des familles qui survivent dans l’attente d’une pluie qui ne vient plus ou de l’aide d’un proche parti vers le nord. Until the Corn Grows Back est né de ces simples questions : comment fait-on quand il n’y a plus rien à récolter ? Quand la pluie ne vient plus ?
6e
10 millions
Ce qui m’a frappée en me rendant dans ces régions, c’est le silence. Celui d’une terre qui ne donne plus rien, celui des enfants qui ont cessé de jouer et de grandir, celui d’un État qui ne répond plus aux besoins de sa population. J’ai aussi vu une incroyable force collective.
Malgré tout, les communautés indigènes mayas continuent à semer, à transmettre leurs savoir-faire ancestraux, à rêver. La faim est bien là, mais elle cohabite avec la dignité, la solidarité, et une forme de sagesse ancrée dans la culture maya. Des initiatives locales commencent à voir le jour : des associations luttent contre la malnutrition en organisant des campagnes de détection, d’autres encouragent la souveraineté alimentaire ou promeuvent des pratiques agroécologiques. Les femmes veillent à la préservation des semences. Dans la culture maya, le maïs est sacré.
Travailler dans ces zones reculées est un défi logistique – accès limité à certains endroits, réseau routier en mauvais état, conditions climatiques extrêmes. Mais le plus difficile au Guatemala est d’ordre humain : comment témoigner de la faim sans tomber dans le misérabilisme ? Comment raconter la souffrance sans la figer ? Il m’a fallu trouver une juste distance, prendre le temps de l’écoute, et surtout, construire un rapport de confiance avec les familles que j’ai rencontrées.
Depuis que je m’y rends régulièrement, la situation s’est aggravée. Les ouragans de 2020 ont ravagé des milliers d’hectares de cultures. Le climat est de plus en plus imprévisible, et les ressources s’amenuisent. Quand les réserves de maïs et de haricots rouges sont épuisées, les hommes, les femmes et même les enfants partent travailler dans des plantations de café ou de canne à sucre, implorant les propriétaires pour qu’ils acceptent de leur fournir un emploi. Le travail est dur, les salaires misérables. Les repas quotidiens sont souvent déduits des paies. Bon nombre de familles n’ont pas d’autres choix que de “sacrifier” l’un des leurs. C’est souvent un fils, jeune, qui tente de rejoindre les États-Unis de manière illégale. Mais la dette contractée auprès des passeurs est lourde.
Grâce au Prix Photo CCFD-Terre Solidaire, je souhaite approfondir ce travail en suivant l’évolution des communautés déjà rencontrées et en explorant les nouvelles dynamiques qui émergent face à la crise climatique. »
Propos recueillis par : Alexandra Nawawi
Photos : Lys Arango
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