À Mbour, principal port du SénégalL, la raréfaction des ressources pousse les jeunes à l'exil, au risque de leur vie.

À Mbour, principal port du SénégalL, la raréfaction des ressources pousse les jeunes à l'exil, au risque de leur vie.

Sénégal : la réinsertion locale pour lutter contre les drames en mer

Publié le 27.06.2023

À Mbour, grand port de pêche du Sénégal, faute de ressources halieutiques suffisantes, tous les jeunes hommes ont pensé à migrer en pirogue, direction l’Espagne. Face à la multiplication des drames en mer, l’Association nationale des partenaires migrants (ANPM) accompagne les exilés rapatriés, refoulés, ou candidats au départ dans des projets de réinsertion sociale et économique tout en sensibilisant la population aux droits à la migration.

Il est 7h30. Khalifa, 27 ans, a les yeux perdus vers le large : « Tous les jeunes que vous voyez veulent partir en Europe pour aider leur famille. C’est trop dur de vivre ici. » En ce mois de mars, à Mbour, le deuxième port du Sénégal, à 80 kilomètres au sud de Dakar, les préparatifs pour la vente journalière du poisson battent leur plein. Au premier plan, une vaste plage et des centaines de Sénégalais, principalement des femmes, remplissent des bassines d’eau, affûtent des couteaux, installent des tabourets, haranguent le passant. Au second plan, d’immenses pirogues colorées posées sur le sable ou en train d’accoster.

Enfin, l’océan Atlantique à perte de vue, où l’horizon se confond avec la grisaille du large. Le jeune homme est habitué au décor et aux bruits quotidiens du grand port de pêche. « Je suis né ici, j’y ai passé la plupart de mon temps. » Il n’est pas triste, mais résigné. Ce matin comme tant d’autres, la pêche n’a pas été bonne. Quand elles rentrent au port, les pirogues sont quasiment vides. Khalifa ne gagne plus sa vie en tant que mareyeur – ce métier qui consiste à acheter le poisson aux pêcheurs pour le revendre dans tout le pays. Daurades, mérous jaunes et noirs, badèches sont en voie de disparition, comme les sardinelles, base de l’alimentation quotidienne des Sénégalais. « Il n’y a quasiment plus de poissons à cause des chalutiers russes, chinois et européens au large de nos côtes », déplore le jeune homme.

En 2020, l’État signait un accord de pêche avec l’Union européenne, immédiatement pointé du doigt par l’ONG Greenpeace Afrique : « Cet accord permettra à 45 navires européens de pêcher au moins 10 000 tonnes de thon et 1 750 tonnes de merlu noir par an pour une contrepartie financière de 15 millions d’euros (10 milliards de francs CFA) sur cinq ans. »

Khalifa avec son père. Après trois tentatives de départ vers l'Europe en 2006, il a pu bénéficier de l'appui financier et humain de l'ANPM pour acheter et élever des pigeons. © Clémentine Méténier

Khalifa avec son père. Après trois tentatives de départ vers l’Europe en 2006, il a pu bénéficier de l’appui financier et humain de l’ANPM pour acheter et élever des pigeons.
© Clémentine Méténier

La même année, l’attribution de licences de pêche non officielles à des navires industriels, chinois notamment, avait aussi été dénoncée par l’ONG internationale(1). Elle parlait même d’un « pillage des ressources halieutiques de la région (…) ayant un impact très négatif sur les stocks de poissons, la reproduction, le recrutement et la migration, mais aussi la sécurité alimentaire… » Une baisse des ressources aggravée également par la surpêche artisanale.

« Barça ou la mort »

« Alors un jour, je me suis décidé à partir pour l’Espagne », poursuit Khalifa. Les vannes du souvenir sont ouvertes. Un soir de juillet 2020, à 21 heures, il grimpe dans une de ces pirogues. Dans son sac : des pulls, des médicaments contre le mal de mer, un peu de nourriture. Et de l’argent, 150 000 francs CFA (environ 230 euros) pour payer la traversée.

À bord, cent hommes de tout âge. « Il faut normalement une semaine pour gagner les îles Canaries, notre entrée en Europe. Au bout de treize jours en mer, nous avons compris que nous étions perdus. Nous n’avions plus à manger, plus à boire. J’ai vu des gens mourir sans pouvoir rien faire. » Secourue par un chalutier, la pirogue rejoint les côtes sénégalaises, à Saint-Louis, à 270 kilomètres au nord de Mbour.

Sain et sauf, Khalifa retrouve sa famille qui le croyait mort. Son histoire ressemble à des centaines, voire des milliers d’autres ici. « Ce qui nous motive à partir, nous les jeunes, c’est le quotidien sans perspective. Tu te réveilles très tôt le matin, il n’y a pas d’argent pour le petit déjeuner. Il y a ta mère qui est malade. Tu viens ici, il n’y a pas de poissons… et tu vois les pirogues partir en Espagne, raconte le jeune homme dans un haussement d’épaules. J’ai perdu beaucoup d’amis en mer. Mais quand tu n’as plus d’espoir, tu es prêt à tout. C’est Barça ou la mort », ajoute-t-il. « Barça », Barcelone, représente un tel eldorado que l’expression est presque devenue un slogan dans les rues de Mbour.

Notre but n’est pas d’ôter de la tête de ces jeunes l’idée de partir mais de renforcer leurs capacités professionnelles pour qu’ils se sentent capables de vivre.

Mamadou Sarr, secrétaire de l’ANPM

Le tournant de 2020 avec la pandémie de Covid

Mbour, ville de pêcheurs de plus de 180 000 habitants a connu les premiers départs de personnes migrantes en 2006. Dans les esprits, cette année-là reste celle de la « crise des cayucos », du nom de ces immenses pirogues sénégalaises destinées à la pêche. Dans le cadre d’accords passés entre le gouvernement espagnol et le Sénégal, les premières personnes interceptées sur la « route de l’Ouest Atlantique » sont alors rapatriées.

C’est dans ce contexte qu’est née l’Association nationale des partenaires migrants (ANPM) : « Tous ces rapatriés – environ 10 000 – étaient totalement délaissés par l’État sénégalais, le CCFD-Terre Solidaire nous a accompagnés pour que nous allions à leur rencontre avec l’objectif de monter des projets de réinsertion sociale et économique dans leur région d’origine, se souvient Cheikh Diop, le président de l’ANPM. Un premier groupement d’intérêt économique (GIE) a été constitué, rassemblant 112 personnes. De fil en aiguille, neuf projets du même type ont vu le jour sur le territoire national visant aussi à sensibiliser aux droits les personnes migrantes. ».

Cette même année, Frontex, l’agence européenne de garde-côtes et garde-frontières, déploie pour la première fois des patrouilles maritimes le long des côtes sénégalaises. « C’est le début d’une longue série d’interventions dans cette région, où vont se multiplier les drames et violations de droits », résume Sophie Duval, chargée de plaidoyer Migrations au CCFD-Terre Solidaire.

En 2021, la route migratoire a fait 4 016 victimes

Une quinzaine d’années plus tard, en 2020, l’épidémie du Covid provoque une augmentation des départs : « La rumeur selon laquelle les Européens mouraient comme des mouches à cause du Covid et que l’Espagne avait besoin de bras s’est propagée à une vitesse folle sur les réseaux sociaux. » Les deux retraités Cheikh Diop, Mamadou Sarr, et le mareyeur Mustapha Fall, les trois piliers bénévoles de l’association, se souviennent du départ de centaines de jeunes de jour comme de nuit, depuis la plage de Mbour.

« Ce qui a changé à ce moment-là, analyse Cheikh, c’est que l’on n’avait plus affaire à des passeurs. Les familles elles-mêmes ont commencé à organiser le départ de leurs enfants en rassemblant les fonds nécessaires à la traversée. » Du fait de l’impréparation des départs, les drames se sont succédé. D’autant qu’à l’époque, l’UE a renforcé sa présence aux côtés de la marine sénégalaise, engendrant des drames humains en mer pour contourner ces contrôles. En 2021, la route migratoire vers les Canaries a compté 4 016 victimes sur 124 naufrages faisant d’elle la route migratoire la plus meurtrière relativement au nombre de passages en mer(2).

Au sein du GIE de Mbour, des pêcheurs et de jeunes migrants s’entraident financièrement et développent des alternatives économiques.

L’association m’a sauvé

Khalifa reconnaît que par rapport à d’autres, il s’en est bien sorti. Depuis le quai de pêche, nous reprenons la voiture pour découvrir sa petite étable artisanale et ses six moutons. Il se forme à l’élevage grâce à l’association qu’il a rencontrée immédiate- ment après son « échec migratoire ». « Je ne remercierai jamais assez l’ANPM. Ils m’ont beaucoup écouté, aidé financièrement, formé, accompagné. Vous voyez ces deux moutons-là aux grandes oreilles ? On les appelle “race azawad”. Ils sont recherchés, et je vais pouvoir bien gagner en les vendant pour l’opération Tabaski (3), le 29 juin prochain. » Le jeune homme fait un calcul rapide : « 700 000 francs CFA minimum (environ 1 000 euros) pour les deux. » Sa fille d’un an et demi lui encercle les jambes, apeurée par les ovins géants.

Mamadou Sarr, Cheikh Diop et Mustapha Fall sont les trois piliers bénévoles de l'ANPM. © Clémentine Méténier

Mamadou Sarr, Cheikh
Diop et Mustapha Fall
sont les trois piliers
bénévoles de l’ANPM.
© Clémentine Méténier

Maman Gueye, sa femme, discrète et menue, se souvient bien du jour de départ de Khalifa, trois ans plus tôt : « J’étais très triste, car on venait de se marier, un mois avant ! Je lui ai dit : “Si tu pars, nous n’aurons pas d’enfant.” J’avais peur qu’il reste des années sans revenir. » Khalifa la regarde, troublé. « Elle seule était au courant de mon départ. Je ne pouvais pas rester. Que faire ? C’est l’association qui m’a sauvé », répète-t-il. Un peu à l’écart, Mamadou Sarr, le secrétaire de l’ANPM, écoute Khalifa attentivement, visiblement ému.

« Notre but n’est pas d’ôter de la tête de ces jeunes l’idée de partir, mais de renforcer leurs capacités professionnelles pour qu’ils se sentent capables de vivre et de faire vivre leur famille grâce à un métier qu’ils aiment. » C’est d’ailleurs toute l’essence du combat mené par le CCFD-Terre Solidaire et ses partenaires : défendre le droit des personnes de migrer – et donc la création de voies légales de migration – consacré par l’article 13 de la Déclaration universelle des droits de l’homme de l’ONU de 1948(4).

Mamadou connaît Khalifa depuis longtemps. Son père a été l’un des premiers à bénéficier de l’accompagnement de l’ANPM. Pour rencontrer Adama, il faut se rendre dans l’endroit qu’il préfère, son pigeonnier. D’immenses cages occupent une pièce de la vétuste maison familiale où vivent une dizaine de personnes. Adama y a même installé un lit. Le roucoulement des oiseaux couvre les voix.

Adama raconte : après trois tentatives successives de départ vers l’Europe en 2006, il fait partie des premiers migrants rapatriés soutenus par l’ANPM. « Grâce à son aide financière et humaine, j’ai pu, en parallèle de mon activité de pêche, élever tous ces pigeons, très prisés dans le pays. Ils me permettent de subvenir aux besoins familiaux », explique l’homme à la carrure imposante. Adama prend également très à cœur sa fonction de président du groupement d’intérêt économique (GIE) de Mbour. Son objectif : regrouper des pêcheurs et les jeunes migrants de retour pour s’entraider financièrement, développer des alternatives économiques et diffuser une vision politique de protection de la pêche artisanale sénégalaise. Et cela se fera avec l’aide de son fils, qui, assis tout près, ne quitte pas son père des yeux : « Grâce à Dieu, Khalifa nous a été retourné. Je l’ai sensibilisé, et il a compris tous les risques. Maintenant, nous pouvons travailler ensemble pour sortir de cette léthargie », conclut le pêcheur.

Dans les familles alentour, tout le monde a un fils mort en mer ou parti rejoindre l’Europe. Après la disparition en mer de son garçon de 19 ans, en octobre 2020, Aminata rencontre un membre de l’ANPM venu lui présenter ses condoléances, et elle décide de s’engager dans l’association. Elle lance des groupes de parole et sensibilise les jeunes et les mères aux drames des migrations. « Nous sommes toutes préoccupées par les tâches quotidiennes, nous vivons au jour le jour pour trouver de quoi manger. Je refuse que toutes les mères vivent ma souffrance de perdre un enfant, alors je vais au-devant des jeunes dans la rue pour leur expliquer que l’eldorado n’est plus ce qu’il était. Je leur expose les risques d’un tel périple en mer en les informant aussi de leurs droits à voyager. »

L’avenir des femmes de Mbour en question

À ses côtés, ses voisines Fatou et Coumba acquiescent, le regard extrêmement triste. La première a perdu son fils unique, la seconde son fils aîné, en 2020. Ils avaient 19 ans.

« Sans l’association, je n’aurais pas osé parler et je ne subviendrais pas à mes besoins. On discute, on s’entraide, ça fait du bien », témoigne Fatou. Au Sénégal, l’ANPM est l’une des seules associations à agir au plus proche des populations migrantes et de leurs familles. « Il est essentiel pour nous au CCFD-Terre Solidaire de la soutenir dans ses activités auprès des populations. Et aussi pour développer son message politique dans un contexte où la société civile sénégalaise est fragilisée, voire empêchée d’agir », explique Solène Bedaux, chargée de mission Migrations.

Vente de poissons sur la plage de Mbour. © Clémentine Méténier

Vente de poissons sur la plage de Mbour.

© Clémentine Méténier

À Mbour le lendemain, la pêche semble un peu meilleure. Fatou étale les poissons sur une grande assiette. Le bruit des moteurs se mêle aux cris des femmes et au roulement des vagues. Selon les espèces, le kilo de poisson est vendu entre 1 500 et 3 000 francs CFA (entre 2,50 et 4,50 euros). Un maigre revenu, d’autant qu’une autre difficulté accable ces femmes. Depuis quelques années, les sardinelles sont transformées en farine et vendues comme engrais pour l’aquaculture européenne et asiatique. Il faut cinq kilos de poisson pour faire un kilo de farine ; dès lors, Fatou, Aminata et les milliers d’habitantes de Mbour sont en concurrence directe avec les usines de farine de poisson qui se sont implantées au Sénégal.

Là encore, en 2021, les ONG Greenpeace et Changing Markets dénonçaient cette réalité dans un rapport intitulé « Nourrir un monstre. Comment les industries européennes de l’aquaculture et de l’alimentation animale volent la nourriture des communautés d’Afrique de l’Ouest. »

Quand il croise des jeunes qui veulent partir, Khalifa leur dit : « Il y a peu d’espoir, mais en se regroupant on peut se battre pour sauver notre peau. » Le regard vers le large a changé. Comme… déterminé. Khalifa l’assure : il ne reprendra jamais plus une pirogue. « Peut-être que j’irai visiter l’Europe, mais en avion, avec des papiers. »

Clémentine Méténier

(3) Fête durant laquelle les musulmans sacrifient un mouton en mémoire du prophète Abraham.

(4) Article 13 de la Déclaration universelle des Droits de l’homme : « Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un État. Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays. »

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