Noël contre la faim
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Publié le 1er mars 2005

Réflexions sur la situation en Côte d’Ivoire

Deux événements ont fait basculer depuis peu la crise ivoirienne : le 4 novembre 2004, le bombardement de Bouaké par les forces loyalistes rompait le cessez le feu et le 6 décembre le largage d’une bombe sur le camp des forces Licornes de Bouaké entraînait la destruction immédiate par les forces françaises de l’aviation ivoirienne suivis de 6 jours d’émeutes antifrançaises à Abidjan.

C’est ainsi qu’en deux jours un conflit interne à la Côte d’Ivoire devenait un conflit entre la France et la Cote d’Ivoire, du moins c’est ainsi que veulent le voir certains. La décision par le conseil de sécurité, suite à un avis favorable de l’Union Africaine, de la mise sous embargo du pays en matière d’achat d’armes, n’a permis que partiellement de sortir d’une confrontation bilatérale.

En tant que société civile que pouvons nous dire ?

Les faits inhérents à ces 6 jours sont assez graves et assez lourds de conséquences pour qu’il faille se poser quelques questions essentielles sur l’engagement et l’action de la France dans le pays. Notamment si elle est encore en mesure politiquement de jouer son rôle de force d’interposition.

Toutefois la réponse à cette question ne doit absolument pas occulter les causes plus profondes de la crise que la Cote d’Ivoire doit analyser et traiter elle-même et qui concerne la société dans son ensemble, et donc aussi la société civile ivoirienne et ses partenaires internationaux.

A. France et Cote d’Ivoire :

Les faits en questionnements :

  • La France était informée du souhait du président Gbagbo de bombarder Bouaké. Elle a tenté de l’en dissuader, mais n’a rien fait durant 24 h pour les arrêter, arguant que le mandat de l’ONU n’était pas explicite en ce sens. L’argument est insuffisant.
  • La France, suite au bombardement du camp français, devait-elle aller jusqu’à la destruction totale de l’aviation ennemie et prendre ainsi le risque, prévisible, d’une riposte des patriotes, d’une montée du sentiment anti-français et finalement d’une remise en question de son rôle par les parties en conflit ?
  • Il y a eu de nombreux blessés parmi les manifestants et des morts. Sans nier son éventuelle responsabilité, la France ne semble pas engager d’enquête approfondie et les journaux français ont attendu les images de Canal + pour s’emparer de la question. Cette attitude de « deux poids deux mesures » exacerbent l’hostilité des populations du Sud de la Cote d’Ivoire

Sur son rôle d’interposition :

  • Il y a deux ans la France et l’ONU ont choisi de geler le conflit en installant une force d’interposition. Les raisons invoquées étaient celles d’une forme de reconnaissance de la « juste cause » rebelle, au regard des injustices dont étaient victimes les gens du Nord, ainsi que la supériorité militaire réelle des assaillants. Pour autant cette rébellion s’est accompagnée de son cortège d’exactions. N’a-t-on pas accepté trop vite cette prise d’armes à une époque où la France tenait, devant la Francophonie réunie, des discours contre cette forme d’arrivée au pouvoir ? Le contenu des accords de Linas Marcoussis, qui fait plutôt bonne part aux Forces Nouvelles, et le traitement différencié par les médias français des événements, crime et abus commis au Nord et au Sud du pays, posent aussi question. L’absence d’enquêtes sur le financement de la rébellion et le rôle du Burkina Faso, ami de la France, ne joue pas enfin en faveur de son impartialité. La recherche de la vérité dans ce domaine n’empêcherait en rien de reconnaître la responsabilité du président Gbagbo dans le blocage des négociations et les exactions commises au Sud.
  • Les événements récents nous questionnent sur la solidité et la cohérence de la stratégie des autorités françaises. La France, aujourd’hui menacée d’une plainte internationale par le gouvernement ivoirien, peut-elle encore jouer son rôle d’interposition ? Depuis janvier 2003, la France a choisi de se mettre en retrait dans les négociations, laissant l’Union africaine prendre le relais. Le président Gbagbo n’a eu de cesse de chercher l’affrontement et il a réussi aujourd’hui à faire croire que l’ancienne colonie est une des parties intéressées au conflit. Sans tomber dans ce piège, peut-on pour autant nier le danger et laisser les forces Licornes jouer leur rôle ? Peut-on entre autres occulter l’importance des intérêts économiques français en Cote d’Ivoire et le risque de collusion ? Malheureusement peu d’alternatives se présentent, quant à la disponibilité d’autres contingents.

Sur la coopération bilatérale :

Le SCAC suspend son activité pour la fin de l’année et a renvoyé les crédits 2004 à Paris.. Les fonds accessibles aux ONG nationales et internationales, sont remis en cause, notamment le FSD. Un retrait qui fragilise les ONG locales concernées.

B. La Cote d’Ivoire face à elle-même :

La société ivoirienne est confrontée à deux questions incontournables :

1. Quel avenir veut-elle inventer dans un pays où il y a d’une part 26% d’immigrés, qui souhaitent s’intégrer, et d’autre 80% de jeunes de moins de 35 ans qui souhaitent avoir une vie décente.

  • Aujourd’hui la régression économique, le chômage important, la pression foncière font de l’accès à la nationalité, et partant : au capital, à la terre ou à l’éligibilité, des questions de spéculation et de conflits. Les nouvelles lois votées dans ce domaine, sous la pression de Marcoussis et sous fond de corruption répondent-elles au problème qui est posé ? Les ivoiriens se sont-ils appropriés le débat ?
  • Les jeunes sont les premiers acteurs de cette crise, manipulés et payés on le sait, pour marcher, s’engager, militer, terroriser et aussi se servir au passage. Rien d’étonnant à cela : dans les rues des grandes villes ils sont des millions sans emploi, sans espoir. La Côte d’Ivoire est aussi devenue une plaque tournante de la prostitution. La violence a envahi l’université depuis dix ans de façon inégalée dans la sous région. Toute est bon pour vivre : aujourd’hui au Sud des dizaines de milliers de CD sur les violences françaises se vendent dans la rue et deviennent un juteux fond de commerce. Ce qui se passe aujourd’hui préfigure ce que peuvent être les dérives mafieuses et mercenaires de demain. Comment enrayer ce phénomène ?

2. Quelle démocratie veut-elle et avec quels hommes ?

  • Aucun chef d’Etat n’est arrivé au pouvoir dans le pays de façon totalement transparente, démocrate et légale. Plus particulièrement depuis 1993, les uns et les autres ont précipité la chute économique de la Cote d’Ivoire, la dérégulation des forces des l’ordre, l’affrontement intercommunautaire ou la tendance autoritariste du régime. Les trois hommes qui briguent aujourd’hui le pouvoir ont tous des faits graves à se reprocher. Aucun ne veut jouer le jeu d’une arrivée démocratique aux urnes, aucun ne veut laisser la place à quelqu’un d’autre de son parti, ce qui pourtant pourrait calmer le jeu. Les ivoiriens veulent-ils encore se battre pour eux ? Des partenaires réclament leur mise à l’écart par la communauté internationale et la possibilité de faire entendre ce point de vue dans les négociations.
  • Les médias ivoiriens sont aujourd’hui monopole d’Etat. Les messages d’incitation à la haine y sont permanents. Les discours contre les accords de Marcoussis y ont place régulièrement, alors que depuis deux ans le gouvernement prétend vouloir les appliquer. Que peut faire la population ivoirienne contre cette situation ?

Conclusion : Pistes d’action pour le travail des ONG du Sud et du Nord

  • Sur la question des jeunes : projets d’insertion socio-professionnelle, plaidoyer pour le non enrôlement des jeunes dans les milices et manifestations (les partenaires travaillent sur un projet d’info, en relation avec la Convention des Droits de l’Enfant, sur le fait que 30 à 40% des manifestants lors des émeutes étaient des enfants), plaidoyer pour la restauration de l’école dans le Nord, démantèlement des syndicats violents à l’université etc.
  • Sur la problématique de l’immigration : projets de promotion du dialogue intercommunautaire et inter religieux. Création d’instituts de recherche avec débats, publication etc. Il y a aujourd’hui une réelle nécessité à ce que les organisations citoyennes se réapproprient les question de fond qui sont à la source du conflit. Elles ne doivent pas être traitées uniquement dans les hommes politiques ou la communauté internationale.
  • Sur la démocratie/le conflit : formation de responsables de la société civile au plaidoyer international, aux droits de l’homme, à la médiation, à la lutte non violente. Favoriser le dialogue société civile-communauté internationae, que ce soir au Sud, entre associations ivoiriennes/ouest africaines et l’Union Africaine, que ce soir au Nord, du côté de la France et de l’Union Européenne. A ce sujet il faut se poser la question d’une reprise en main du dossier par l’Union Européenne pour sortir du face à face France Cote d’Ivoire. Enfin, réflexions à mener sur la nécessité d’une saisie du Tribunal Pénal International pour l’ouverture de dossiers sur non respect des droits de l’homme en Cote d’Ivoire, afin de « prévenir » plutôt que « guérir ».
  • Sur la suspension des activités du SCAC : entretenir un dialogue avec le MAE afin que la société civile ivoirienne, engagée sur le terrain dans des activités sociales et d’éducation à la paix, ne soient pas pénalisées par cette décision en perdant leurs financements.

Eléments de stratégies

  • Travailler en lien avec les pays voisins, que ce soir avec la société civile ou dans les contacts institutionnels et politiques. D’une part parce que la crise a des conséquences sur les populations des pays voisins, mais aussi parce que à l’origine les pays voisins sont impliqués. Le mouvement social ivoirien travaille aujourd’hui étroitement avec les mouvements sociaux ouest africains. Les ONG du Nord de même doivent se concerter.
  • La société civile ivoirienne est divisée, prise à parti dans le conflit. Elle est encore peu expérimentée sur toutes les questions de droits de l’homme et de plaidoyer. Il y a un important besoin de formation, mise en contacts, mise en réseau

Annexe : Quelques clés de lecture

1. Le pays, largement ouvert par Félix Houphouet Boigny, aux immigrés des pays voisins, pratique aujourd’hui une réelle discrimination envers eux. Juridiquement, l’accès à la nationalité et à la terre a été réglementé en leur défaveur. Mais c’est surtout une pratique quotidienne xénophobe et violente qui est à l’œuvre, même envers des personnes naturalisées depuis longtemps : cartes de séjour ou d’identité arrachées et déchirées lors des contrôles sur les routes, dossiers disparaissant dans les administrations, oubli d’inscriptions sur les listes électorales, délits de faciès etc.

2. Les causes de cet antagonisme demanderaient des recherches approfondies, notamment sur l’empiètement récent des sphères économiques traditionnellement dévolues aux uns et aux autres, dans le commerce, l’immobilier etc. Mais l’enjeu évidemment le plus crucial est celui de l’accès à la terre, surtout dans la zone du cacao où la présence des immigrés d’origine sahélienne atteint 40% contre 26% dans le reste du pays. Le jeu des droits coutumiers avait permis avec le temps l’accès à la propriété à de nombreux allogènes. Or la terre étant traditionnellement inaliénable en Afrique de l’Ouest, les autochtones, sous la pression économique et foncière, ne veulent plus leur reconnaître ces droits, qui pour eux ne relevaient que de « l’usage » (prêt de long terme, location contre versements en nature etc.) et avaient donc un caractère temporaire.

3. Le cacao est à la crise ivoirienne ce que les diamants ont été au Libéria et à la Sierra Léone. Le mode de gestion de la filière, qui faisait transiter des fonds colossaux par les caisses de stabilisation, était dans le temps totalement opaque, mais assurait un minimum de revenus garantis aux producteurs. Les politiques de libéralisation de la filière ont tenté de régler cette situation mais ont aussi eu pour conséquence l’éclatement de la filière aux mains des courtiers.Le régime du président Gbagbo est revenu en partie sur cette libéralisation, ce qui a eu pour résultats de cumuler les vices des deux systèmes, et notamment un accaparement de la rente plus important encore par les officines du pouvoir. Cela a permis l’achat d’armes dans la partie Sud du pays.

4. 80% de la population a moins de 35 ans. La plupart des jeunes sont au chômage, ils ne vivent que de petits boulots, en quête du repas du soir. Les familles ne font plus face à cette situation. 20 000 enfants vivent dans la rue et le pays est une plaque tournante de la prostitution. Cette jeunesse a été largement instrumentalisée par les différentes parties du conflit. Elle a été appelée à militer, à s’engager, à manifester contre des prébendes diverses : cadeaux, argent, racket…Aujourd’hui une partie de cette jeunesse est devenue incontrôlable. En faisant irruption sur la scène politique et en bousculant ainsi largement le droit d’aînesse, ses leaders ont montré la voie du pouvoir et de l’enrichissement.

5. Les 3 hommes politiques qui se disputent la magistrature suprême depuis la mort de FHB se sont créés un électorat sur des concepts de division : Henri Konan Bédié sur l’ivoirité qui valorise les ivoiriens de souche et le groupe akan, Allasane Ouattara sur l’identité musulmane des gens du Nord, Gbagbo sur la revendication estudiantine organisée au sein d’un syndicat bientôt violent et qui forme aujourd’hui un corps milicien, mais aussi sur la traditionnelle rivalité entre son groupe ethnique, les bétés et celui des baoulés. Chaque élection fait l’objet entre eux d’alliances et de retournement d’alliances, interprétées de façon controversées par leurs partisans.

6. La France reste le premier investisseur en RCI, cela représente plus de 1000 entreprises et en 1999, 2,3 milliards d’euros de chiffre d’affaires. De très nombreux secteurs sont concernés, notamment l’énergie (Bouygues détient 47% de la Sodeci, compagnie des eaux), le BTP, les banques, le pétrole (Total), le transport aérien et ferroviaire. Par contre elle s’est retirée ou presque du cacao (retrait de Bolloré), au profit des américains. 60% des ressources budgétaires ivoiriennes proviendraient des impôts de firmes détenus majoritairement par des capitaux français.

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