Publié le 21 janvier 2016

En Syrie, la faim comme arme de guerre

En ce début d’année 2016, Madaya, bourgade syrienne de 42 000 habitants à la frontière du Liban, est devenue une ville martyre, affamée par les troupes du régime et les miliciens du Hezbollah libanais.
Plus au Nord, Foua et Kefraya, deux villes chiites du mohafazat d’Idlib, se trouvent, elles, encerclées par des rebelles.

Madaya, situé dans le massif montagneux de Qalamoun à 40 km de Damas se trouvait bloqué depuis six mois par les forces du régime. Selon Médecins sans frontières, 28 personnes y sont mortes depuis le 1er décembre. « Les gens ont peur de sortir car ils peuvent se faire abattre par les soldats, des francs-tireurs ou sauter sur des mines. Depuis octobre, date de la dernière livraison alimentaire, les habitants n’ont pas de pain, ils se nourrissent de soupe préparée avec des feuilles ou boivent de l’eau mélangée à des épices. Le prix du kilo de riz a atteint 25 000 LS (100 euros). Ceux qui meurent en premier sont les plus faibles, les nouveau-nés, les personnes âgées et les malades. », témoigne Mohammed al-Idlibi [1] membre d’un réseau d’aide à la Syrie, et partenaire du CCFD-Terre solidaire.
Il énumère les besoins des populations assiégées : des produits alimentaires énergétiques tels que des légumes secs (lentilles, pois chiches, haricots blancs), du riz, de l’huile, du sucre…

Les images de ces populations en détresse ont propulsé la situation des villes assiégées sous les feux de l’actualité et fini par déclencher l’envoi d’un convoi humanitaire le 11 janvier.
Menée sous la houlette du Croissant rouge et de la Croix Rouge, cette opération a reçu le feu vert des autorités syriennes qui l’a toutefois conditionnée à une aide similaire pour les villages pro-Assad de Foua et Kefraya.
Alors que se profilent des discussions entre le pouvoir et l’opposition sous l’égide de l’Onu, le 25 janvier 2016 à Genève, chaque belligérant tente de prendre l’avantage dans le rapport de force sur le terrain ou dans les médias.

Une arme utilisée depuis 2012

Le siège de villes n’est pas un phénomène récent. Cette « arme de guerre » a été utilisée dès 2012.
« Lors du siège du camp palestinien de Yarmouk, dans la banlieue de Damas, par l’armée en 2013/2014, je me souviens d’une famille qui se contentait d’un cube de bouillon Maggi par jour ! », raconte Mohammed al-Idlibi. Mais la politique basée sur la famine a été systématiquement mise en place par le régime et le Hezbollah depuis deux ans ».
Au printemps 2014, le père Frans Van Der Lugt, un jésuite néerlandais ayant choisi de rester auprès de la population assiégée de Homs, avait envoyé un appel désespéré sur Internet : « Le plus grand problème est la faim car les gens ne trouvent pas à manger ». C’était quelques semaines avant qu’il ne soit assassiné d’une balle dans la tête.

Selon l’Onu, il y aurait aujourd’hui un peu plus de 400 000 Syriens assiégés, un chiffre que les associations locales jugent souvent très sous estimé.
Tous les sièges ne sont cependant pas aussi hermétiques que ceux de Yarmouk et Madaya.
Dans certains cas, comme à al-Tell (Qalamoun), les habitants obtiennent parfois l’autorisation de sortir ou d’entrer, seules les personnes étrangères à la ville sont interdites.

La faim profite économiquement aux belligérants

« Au début du blocus, la population assiégée utilise les stocks des commerçants locaux qui font flamber les prix. Une fois ces réserves épuisées, le régime peut laisser entrer des marchands ou des shabiha, (des miliciens) qui lui sont affiliés et fixent des prix encore plus exorbitants. », explique Iskandar*, un militant de la première heure.
Tout un système économique de prédation et de corruption s’est ainsi mis en place au profit de ceux qui contrôlent les points de passages.
« Dans la capitale tenue par le régime, on peut acheter des abricots provenant des jardins situés en zone rebelle, pourtant en principe totalement bloquée, poursuit l’activiste. Il y a donc des arrangements pour faire passer des fruits et légumes au prix de droits de passage prélevés aux barrages. À l’inverse, à l’intérieur des zones rebelles de la Ghouta, près de Damas, les fruits, légumes, laitages et viandes produits sur place sont meilleur marché alors que le riz, la farine restent pratiquement introuvables ».

Un « crime de guerre »

Le blocus des villes a été qualifié de « tactique barbare » par l’ONU et de « crime de guerre » par son Secrétaire général Ban Ki Moon, le 14 janvier. Pour Mohammed al-Idlibi, « il s’agit d’une stratégie globale menée par le régime de Bachar. Elle vise à mettre la main sur des territoires, expulser les populations, si possible à les anéantir pour qu’elles ne reviennent pas. L’objectif du pouvoir est de modifier la composition de ces zones frontalières avec le Liban pour y mettre des populations minoritaires, principalement chiites et alaouites ».

De fait, des recompositions démographiques sont déjà à l’œuvre à Homs dans les quartiers sunnites où des maisons ont été accaparées par des officiers alaouites.
En revanche, l’armée syrienne n’a assiégé ni Raqqa, ni les localités de l’Euphrate et s’est retirée quasiment sans combattre de Palmyre tombées sous la coupe de l’État islamique. «  Laisser Daech s’implanter dans certains territoires est une stratégie qui conforte un régime se présentant comme la seule alternative aux djihadistes. Or il en est un des promoteurs et ne se sent pas concerné, de toute évidence, par la population de l’Est syrien », martèle Mohammed al-Idlibi.

Les « héros de l’ombre »

Dès le début de la guerre, des réseaux résilients de solidarité se sont constitués pour distribuer des vivres, médicaments ou du cash aux familles syriennes, notamment dans les localités assiégées.
Ces réseaux interviennent dans les zones contrôlées par le régime où des foyers n’ont pas accès à l’aide humanitaire officielle, mais aussi dans celles dominées par l’État islamique et dans les zones rebelles où les distributions sont facilitées par le fait que les activistes humanitaires n’y sont pas considérés comme des terroristes.
«  Les membres de ces réseaux, je les appelle les héros de l’ombre. Un jour, ils sortiront en pleine lumière, relève Mohammed al-Idlibi. Capables de travailler 24 heures sur 24, ces gens-là connaissent les risques mais acceptent de les gérer ». Ces activistes font ce que les ONG classiques dépourvues des contacts indispensables et souvent trop bureaucratiques ne peuvent faire. D’où l’importance, pour ces réseaux clandestins, de disposer de fonds propres et du soutien de bailleurs à l’écoute de leur mode spécifique de fonctionnement.

Pour en savoir plus sur les acteurs soutenus par le CCFD-Terre Solidaire, cliquez ici

Une connaissance intime du terrain

Dans un pays hérissé de barrages, il faut bien connaître les voies de contournement. Des tunnels sont parfois creusés, sans cesse traqués par le régime ou les groupes armés. « Nous devions livrer des médicaments à un homme sorti des geôles de Bachar, se souvient Iskandar. Pour parcourir les 20 km séparant le village où il s’était réfugié en zone rebelle et la ville de Kuneitra en zone contrôlée par le régime, nous avons dû effectuer un détour de cinq heures ! Ce sont des femmes qui ont fait la route. Elles sont d’ailleurs très mobilisées dans les réseaux activistes depuis le tout début de la révolution ».

Dans les villes assiégées par l’État islamique - le Qalamoun oriental ou l’Est du pays - ceux qui tentent de distribuer des vivres risquent de "disparaître", parfois d’être décapités. D’où les consignes drastiques de sécurité dans ces zones comme dans les territoires sous contrôle du régime, le cloisonnement des groupes, la fermeture de réseaux victimes de dénonciation…

Ces précautions n’empêchent malheureusement ni les arrestations, ni la torture, ni la mort. « Assiégée, affamée, bombardée, la population se sent complètement abandonnée », confie Mohammed al-Idlibi. Et plus encore les activistes, ces « invisibles » d’un conflit interminable.

Camille Hautefeuille

[1Les noms ont été modifiés pour préserver la sécurité des personnes,

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