Noël contre la faim

Publié le 28.04.2016 • Mis à jour le 10.05.2016

Centrafrique, témoignages des jeunes combattants pour la paix

La Plateforme interconfessionnelle des jeunes centrafricains, la PIJCA, a réuni depuis le début de la crise des jeunes de toutes confessions, décidés à conjurer ensemble les démons de la guerre civile et de la haine intercommunautaire.

Dès le départ, ils ont considérés que leur génération était la plus concernée par le conflit, qu’ils en étaient à la fois victimes et acteurs et qu’il était de leur responsabilité d’agir. « Dieu a dit, à moi la vengeance. Nous notre mission, c’est de ramener la paix », résume l’un d’eux.

Il leur a fallu mener des combats difficiles, et d’abord contre eux-mêmes, leurs certitudes et leur colère, contre l’incompréhension de leur entourage et contre l’hostilité des auteurs des violences. Ayant vécu dans leur chair la violence du conflit, leur parole était recevable. « Petit à petit », « de maison en maison », « accompagnement », sont les mots qui reviennent le plus souvent quand ils expliquent leur travail.

Voici les témoignages de quatre de ces combattants de la paix.

Adja Hamat el Magido

La couleur du cœur

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Adja-Kadidji Hamat el Majido
Adja-Kadidji Hamat el Majido, membre de la PIJCA et de l’Union des jeunes musulmans. "Les étudiants musulmans sont prêts à travailler pour la paix, mais les jeunes chrétiens savent leur faire confiance et ne pas les considérer comme des traitres." © Thierry Bresillon

Jeune fille enjouée de 22 ans, Adja a frôlé les périls de tous côtés durant la crise. Sa famille habite un quartier à la sortie nord de Bangui, le long de l’axe par lequel la Seleka est arrivée en décembre 2012. « Nous avions été avertis par les gendarmes que les rebelles approchaient et qu’il était plus prudent de quitter le quartier quelques jours. Mais quand ils sont arrivés, ils ont occupé notre maison qu’ils ont prise pour celle du commandement de gendarmerie. Bien que nous soyons musulmans comme eux, ils nous ont tout volé et comme nous vivions aux côtés des chrétiens ils voulaient nous tuer. Nous avons donc dû trouver refuge dans les camps de déplacé chrétiens. » Mais ces camps étaient surveillés par les anti-Balakas. La famille d’Adja a donc dû donc dissimuler son appartenance religieuse, et plus d’une fois, elle a failli être démasquée. Ce qui lui aurait valu d’être tuée dans la minute.

Rentrée dans la maison familiale au printemps 2014, Adja s’engage dans les actions de l’Union des jeunes musulmans pour la réconciliation. « Au début, quand nous expliquions aux musulmans du quartier Kilomètre 5, [l’enclave musulmane dans Bangui], que ce n’était pas un conflit entre chrétiens et musulmans mais un problème politique et que nous allions devoir revivre ensemble, ils nous écoutaient poliment, mais ils restaient méfiants. »

Malgré ces réticences, les initiatives de dialogue et de rencontre se poursuivent, jusqu’à ce moment incroyable en juillet 2015, pendant le mois de Ramadan où le travail patient de sensibilisation a porté ses fruits.

Des jeunes de différentes localités du pays réunies par la PIJCA à Bangui avaient été invités dans le quartier musulman. Parmi eux, le « Com’Zone » des anti-Balakas de Boda, une localité où la crise a été particulièrement dure (lire page…). « Quand les déplacés musulmans de Boda ont appris qu’il était là, ils ont afflué en masse. J’avais très peur, on pouvait le tuer facilement. Il a raconté comment il était devenu anti-Balaka après que des musulmans aient tué son enfant. Puis comment l’imam de Boda, puis des musulmans, lui avaient sauvé la vie. De cette expérience, il a compris qu’il était l’instrument « d’un plan de Dieu » et qu’il devait désormais prêcher la paix. Il est allé proposer à l’imam d’organiser la jeunesse pour travailler à la réconciliation.
Quand il a eu terminé, un jeune de Boda a pris la parole et lui a dit : « On te connait, tu as tué nos amis et nos parents. Tu as de la chance d’être venu avec la PIJCA, sinon tu serais déjà mort. Mais nous allons te laisser la vie sauve pour te montrer que nous ne sommes pas comme toi. Cela ne sert plus à rien de s’entretuer. »

Après cet échange, l’anti-Balaka repenti a demandé pardon. Tout le monde s’est demandé pardon, avant de prier et de partager un repas. »

« Ce qui compte ce n’est pas la couleur de ta religion, c’est la façon dont ta religion colore ton cœur pour t’identifier à l’autre », conclut Adja avec son grand sourire.

Edgard Banguela

« J’ai commencé par me changer moi-même »

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Edgard Bangela
Edgard Bangela, membre de la PIJCA, fondateur de l’association Jeunesse debout. "J’ai contribué au retour de la paix. Je suis un petit, mais parce que je vis parmi les gens qui ont pris part aux violences, mes paroles ont été convaincantes et les gens respectaient mon engagement personnel. Ils savent ce que j’ai vécu." © Thierry Bresillon

Edgard, 28 ans, un sourire discret toujours aux lèvres, est la modestie et la droiture incarnée. Mais loin de se tenir en retrait pendant la crise, il s’est au contraire exposé à tous les risques. Il vit à proximité du quartier Boy Rabe, dans la capitale, le fief de l’ancien président Bozizé et surtout de la mouvance la plus dure des milices anti-Balakas, et pour cette raison, le plus touché par les représailles de la Seleka.
Il est encore marqué par les scènes de violence auxquelles il a assisté en décembre 2013 après l’offensive des anti-Balakas : « J’ai vu les Selekas déferler dans les rues, tuer les gens dans un hôpital. Devant moi, j’ai vu un enfant de 5 ans la tête arrachée par une balle. » Depuis quelques semaines, Edgard avait pris l’initiative de créer l’Association Jeunesse Debout pour tenter d’enrayer la montée des tensions. « Mais en décembre j’ai vu tous nos efforts s’effondrer. Si le Pape était venu ces jours-là, personne n’aurait eu le cœur à l’écouter. Même moi après avoir vu ces massacres, je n’avais plus envie de coexister avec les musulmans et je pensais qu’il fallait les chasser du pays. Puis j’ai pensé que nous ne pouvions pas rester avec cet esprit de violence, j’ai pris mes responsabilités et j’ai commencé par me changer moi-même. Il fallait installer dans notre esprit l’idée que la guerre est mauvaise. »

Dès les mois de février 2014, des organisations internationales prennent l’initiale de favoriser les rapprochements. « Il était encore un peu tôt pour réunir chrétiens et musulmans. Il fallait d’abord calmer les esprits. Nous avons commencé par organiser des matches de foot entre les jeunes des différents quartiers, c’était l’occasion de faire passer des messages. « Nous allions de maison en maison pour expliquer que les musulmans étaient nos compatriotes. Au départ, les anti-Balakas, venus de province, m’ont pris pour un musulman, j’ai réussi à les convaincre avant qu’ils ne me tuent. »

Au fil de l’année 2014, la tension s’apaise et l’opération onusienne de maintien de la paix, la Minusca, se déploie à partir de septembre et affaiblit progressivement l’influence des groupes armés. Mais impossible pour les casques bleus d’entrer dans Boy Rabe, totalement hostile aux forces internationales, accusées d’être responsable de la crise. Pour Edgard, qui entre temps a rejoint la PIJCA, ce sera le principal défi : convaincre les habitants de laisser la Minusca se déployer dans le quartier. « Je suis allé discuter avec chaque chef anti-Balakas. Après six réunions avec les différents représentants du quartier, nous avons pu rassembler tout le monde en octobre 2015 pour entendre les responsables de la Minusca qui ont pu expliquer leur mandat. Ça a été un débat terrible, mais à la fin, la population a accepté l’entrée des casques bleus et les gens ont commencé à faire la différence entre les civils musulmans et les mercenaires. « C’est à la justice à présent de traquer les criminels. Notre responsabilité maintenant c’est de former des citoyens pour que la paix soit durable. »

Barbara Sanga

Surmonter la haine

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Barbaga Sanga
Barbaga Sanga, membre de la PIJCA et des Jeunesses baptistes. "Mon cœur n’était pas pour la cohésion sociale. Au fond, je souhaitais que tous les musulmans partent vers le Nord, même s’il fallait diviser le pays. Mais j’ai joué le jeu puis j’ai entendu que les musulmans souffraient comme nous". © Thierry Bresillon

Diplômée en sociologie, active auprès des jeunes atteints du Sida, engagée au sein de la Jeunes baptiste, Barbara est une militante chevronnée malgré son jeune âge.
Elle habite dans le 5eme arrondissement de Bangui, un quartier où chrétiens et musulmans vivaient côte à côte. Mais après l’offensive des anti-Balakas du 5 décembre 2013, quand la Seleka lance les représailles, elle voit ses voisins musulmans s’armer pour aller s’attaquer aux quartiers d’où viennent ces milices pro-Bozizé. A ce moment-là, tout jeune qui n’était pas du quartier était considéré comme anti-Balaka et abattu sur le champ. Au fur et à mesure que les violences se répondent, les relations entre chrétiens et musulmans se détériorent. Chacun soupçonnant l’autre de soutenir les groupes armés adverses. De politique, le conflit devient alors intercommunautaire. Le quartier, peu à peu dévasté, se vide de ses habitants. Aux pillages des Selekas, succèdent les destructions des anti-Balakas.
« Nos voisins musulmans nous demandaient de rester, mais nous avions peur de mourir. Je pensais que les musulmans montraient leur vrai visage. A cette époque, je n’avais aucune pitié pour eux. Je souhaitais qu’ils partent vers le Nord, même s’il fallait diviser le pays.

Quand les ONG ont commencé à mettre en place des actions de rapprochement, en février 2014, mon cœur n’était pas pour la cohésion sociale, mais je jouais le jeu. Durant les formations, j’ai entendu comment les musulmans souffraient aussi, comment ils avaient peur comme nous et voulaient que la guerre s’arrête. J’ai commencé à transformer mes sentiments, d’autant que j’ai des parents musulmans qui sont toujours restés en dehors du conflit. »

« A partir de mars, avec d’autres actifs dans les organisations de jeunesse, nous avons commencé le travail de terrain. Nous allions sensibiliser les jeunes impliqués dans les violences. En lien avec les forces militaires internationales, nous avons mis en place des points d’information pour les avertir en cas d’incident. La sécurité est revenue peu à peu, et quand il y avait une flambée de violence, nous sortions pour dégager la rue des pneus brulés et ramener les choses à la normale. »

Mais en octobre 2014, le 5ème arrondissement subit les représailles des musulmans après un nouveau meurtre. Tout le capital de confiance est perdu et les anti-Balakas menacent les jeunes activistes de la réconciliation et les accusent d’avoir favorisé ces crimes en les persuadant d’accepter de rendre leurs armes.

« Il nous a fallu attendre plusieurs semaines avant de pouvoir recontacter les chefs anti-Balakas pour reprendre le travail. Les officiers rwandais de la mission de maintien de la paix ont expliqué comment, au Rwanda, les gens se sont réconciliés pour bâtir leur pays. Cela a beaucoup contribué à notre travail. En 2015, le gens ont commencé à circuler à nouveau librement. Puis sont arrivés les événements du 26 septembre 2015. Après le meurtre d’un musulman, les représailles ont fait quatre-vingt morts et tout un quartier a été incendié. Ce jour-là, mon cousin et ma tante ont tués par des musulmans. On lui a explosé la tête et sa mère a été éventrée.

Après ce jour-là, je ne pouvais même plus saluer les musulmans. Un des leaders de KM5 avec lesquels nous travaillions dans le cadre de la PIJCA essayait de m’appeler, mais je refusais de lui parler. Je lui ai répondu « Vous êtes tous des meurtriers ». Il a continué à essayer de me joindre. Il a fini par me convaincre que les jeunes de KM5 n’étaient pas responsables et qu’il y avait des ennemis de la paix dans les deux camps. J’ai repris les activités au sein de la PIJCA et depuis que le Pape est venu, il y a la paix dans notre pays. »

Djamila Lengue

Double identité

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Djamila Lengue
Djamila Lengue, membre de la PIJCA (Union des jeunes musulmans centrafricains). " Je suis d’une famille à la fois chrétienne et musulmane. J’ai d’abord été rejetée par les musulmans, parce qu’ils considéraient que j’étais complice des anti-Balakas. Mais j’ai pu servir d’intermédiaire entre les deux communautés. " © Thierry Bresillon

A 29 ans, Djamila cache une profonde tristesse derrière ses grands éclats rires. Fille d’un père musulman, qu’elle a perdu très jeune, et d’une mère chrétienne, elle a ressenti douloureusement la fracture de la guerre civile. « Les musulmans souffraient de discrimination, mais les Selekas ont vraiment commis trop de tueries. En décembre 2013, je suis allée voir le président de mon association, l’Union des jeunes musulmans centrafricains pour lui pour lui proposer d’organiser une marche des musulmans pour dénoncer les exactions de la Seleka. Mais les gens avaient trop peur, on risquait sa vie si on tenait ce genre de propos. Je me sentais vraiment trop isolée alors j’ai quitté le quartier musulman mi-décembre 2013 et je suis allée chez ma sœur. Mais là, je devais cacher que j’étais musulmane. »

Malgré tout, Djamila est restée active au sein de son association membre de la PIJCA. De mai 2014 à février 2016, les groupes d’auto-défense musulmans de KM5 et les anti-Balakas du quartier voisin de Boeing ont négocié pour réouvrir l’accès au cimetière musulman qui traverse le quartier chrétien. Dans cette négociation, supervisée par la Minusca, Djamila a mis à profit sa double appartenance pour servir d’intermédiaire.

Quand le quartier musulman de Km5 a été bouclé par l’armée après le regain de violence du 26 septembre 2015, sa mère, malade, qui y résidait toujours est restée soin et elle est décédée quelques semaines plus tard. « C’est un choc que je ne peux pas oublier. J’en veux à ceux qui sont allés se venger, c’est à cause d’eux que tous les habitants du quartier ont été pénalisés. La vengeance ne fait pas partie de notre religion. Maintenant, le pape est venu et il a ramassé tout ce qu’il y a de mauvais dans les cœurs et il l’a emporté. »

Thierry Bresillon

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